Interventions du chef d’état-major de l'armée de Terre sur le commandement par intention

Le commandement par intention (CPI) est un pilier de la culture de commandement de l’armée de Terre. Fondé sur la clarté de l’intention, la confiance et la responsabilité, il vise à favoriser l’initiative à tous les niveaux face à des situations complexes et évolutives. Cette page rassemble les principales interventions médiatiques du général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, consacrées à ce principe structurant.

Interview du général d'armée Pierre Schill, chef d'état-major de l'armée de Terre. - © Romain /Armée de Terre/Défense

Le Point : Interview par Gaspard Koenig

Dans cet entretien de fond,  général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, expose les principes du commandement par intention, en insistant sur la clarté de la finalité, la liberté d’action subordonnée et la responsabilité du chef face à l’incertitude stratégique.

Rencontre autour d'un sujet précis, le commandement par intention.

Interview du général Pierre Schill

LCI – La Russie a la volonté de nous tester

Sur LCI, le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, replace le commandement par intention au cœur de la capacité d’adaptation des forces, en soulignant l’importance de l’initiative, de la confiance et de la réactivité dans un contexte de tensions stratégiques accrues.

© LCI

Présentatrice : Sa parole est rare, elle est essentielle. Notre invité ce soir fait le constat d'un moment de bascule sur la scène internationale. L'Europe fait face à la menace comme jamais auparavant. Drones, cyberattaques, espionnage, provocations militaires aux frontières... Les lignes rouges se brouillent et la peur d'un engrenage grandit. Bonsoir, général Pierre Schill.

Général Pierre Schill : Bonsoir, madame.

Présentatrice : Je suis ravie de vous recevoir en plateau. Vous êtes le chef d'état-major de l'armée de Terre, le CMAT comme le veut l'acronyme, et vous publiez ce nouvel ouvrage aux éditions du Cerf, le sens du commandement, que nous allons voir à l'antenne. Vous n'êtes pas un habitué des plateaux télé, il faut le dire, mais votre rôle au sein de l'armée est essentiel. Est-ce que, déjà, vous pouvez expliquer à nos téléspectateurs quel est votre rôle, comment vous travaillez avec les hommes et femmes qui sont sous vos ordres, mais aussi à qui vous rendez compte en temps de crise ?

Général Pierre Schill : Alors, le CMAT, vous venez de le dire, c'est le chef de l'armée de Terre. Donc, l'armée de Terre, qu'est-ce que c'est ? C'est 110 000 soldats d'actifs, hommes et femmes, 25 000 réservistes et 8 000 civils. Donc, le rôle de l'armée de Terre et mon rôle, c'est de préparer ces soldats à leur mission. Mission... Il y a deux grandes missions. Une mission : protéger les Français, et puis une mission de solidarité stratégique avec les alliés. Participer à la défense collective en Europe. Que faisons-nous ? Nous les recrutons, nous les équipons, nous les formons, nous organisons des unités, nous les entraînons, et puis nous les certifions. Et pour répondre à votre question, qui les emploie ? C'est le chef d'état-major des armées. Quel que soit l'engagement opérationnel sur le territoire national, à l'étranger, c'est le chef d'état-major des armées. Je lui confie les unités qu'il m'a demandées et que j'avais constituées au préalable.

Présentatrice : Les menaces, c'est le cœur du sujet en ce moment. Vous avez dit dans votre discours annuel à l'école militaire : "Nous vivons un changement d'ère. Nous assistons à un retour des empires. Les frontières entre paix, crise et guerre s'effacent." Quand vous regardez la situation actuelle, jusqu'où ces empires sont-ils prêts à aller, selon vous ?

Général Pierre Schill : Loin. Je pense que les empires sont prêts à aller loin. Ce qui caractérise le moment, c'est, vous l'avez rappelé, c'est une bascule absolument formidable, pas seulement militaire ou stratégique. C'est une question de bascule culturelle, de bascule technologique, de bascule de la démographie du monde vers l'Asie également, et qui remet complètement en cause le monde qui était. Le monde qui vient est incertain, il est lourd de menaces, parce que finalement la force qu'on avait essayé de contrôler depuis la Seconde Guerre mondiale à travers la constitution d'un droit international, du respect de la souveraineté des États... cette force est sortie de la boîte. Sortie de la boîte, peut-être au moment de l'attaque de grande ampleur russe en Ukraine, peut-être au moment de l'attaque terroriste à Gaza... On verra ça dans quelques années pour trouver une date qui sera marquante, mais c'est une réalité. Maintenant que la force est sortie de la boîte, un certain nombre d'empires, d'États, nous disent qu'ils veulent exercer cette force pour intimider leurs adversaires, voire pour les attaquer. Et quelle sera la limite de cette expansion des empires ? Ce n'est pas écrit. C'est une question de vassalisation ou d'être un ennemi, et probablement que l'enjeu de notre continent, au-delà de notre pays, c'est d'être une force suffisamment importante, crédible et souveraine pour empêcher d'être vassalisé.

Présentatrice : Doit-on alors garantir la paix par la force dans ces cas-là ?

Général Pierre Schill : C'est clair. Depuis toute éternité, la force garantit le droit, garantit la liberté. C'est le "Si tu veux la paix, prépare la guerre". Il n'y a pas de paix, de liberté sans force. Vous connaissez cette expression, elle a été reprise par le président de la République, hein, "Pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être fort."

Présentatrice : Vous dites qu'il faut être prêt dès demain. Est-ce que la transformation de l'armée de Terre est trop lente à vos yeux à l'heure actuelle, ou est-ce que nous sommes au niveau ? On dit souvent dans les milieux militaires : "Il faut pouvoir tenir cinq minutes de plus que l'adversaire." En sommes-nous là ?

Général Pierre Schill : Oui, il y a un enjeu d'accélération de cette transformation. Alors, la transformation, elle me paraît bonne. Nous avons une transformation de l'armée de Terre très profonde qui a été rendue possible par la loi de programmation militaire 2024-2030. Une loi de programmation militaire qui consacre 413 milliards d'euros pour les armées dans une logique de transformation. Elle a été élaborée en 2023. L'armée de Terre, à ce moment-là, avait, au sein des armées, à mon avis, bien vu la situation. Mais depuis, l'urgence et la radicalité des menaces ont encore crû, et donc aujourd'hui, le plan est bon, mais il faut l'accélérer.

Présentatrice : Vous parlez de la menace. Est-ce que cette menace a commencé réellement en 2022 avec la Russie ? Est-ce que les Ukrainiens ont révélé quelque chose, d'une certaine manière ?

Général Pierre Schill : Non, je ne crois pas que la menace soit née en 2022. La menace s'est matérialisée en 2022. Mais si on prend la Russie que vous avez citée, la Russie s'est armée de manière absolument majeure au cours des dernières décennies. Simplement, pendant tout un temps, cette Russie faisait peser cette force, ces armes par l'intimidation. Et en février 2022, la Russie, qui est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, qui est normalement un des garants de cette souveraineté des États, a franchi la ligne de l'attaque directe, ce qu'elle avait déjà fait de manière indirecte contre la Crimée. Et c'est... ça n'est pas cet événement à proprement parler qui est le signe de la menace, mais c'est ça qui la révèle, au sens où ça a été un marqueur et ça restera un marqueur.

Présentatrice : Les Ukrainiens font preuve d'une résilience historique. Je me doute que dans vos unités, vous réfléchissez notamment à ce que les Ukrainiens peuvent apporter à l'armée de Terre française. C'est quoi les leçons que vous avez apprises du terrain ukrainien ?

Général Pierre Schill : Alors, les leçons, elles sont à tirer de cette guerre en Ukraine, mais elles sont aussi à tirer de l'ensemble des conflits qui se déroulent sous nos yeux, avec un enjeu absolument... en tirer les conclusions qui seront durables, sans se laisser aveugler par des conclusions qui pourraient être trop immédiates. Première grande conclusion de cette guerre et des autres guerres, c'est la question des nations. Ce sont les armées qui mènent les batailles, mais ce sont les nations qui gagnent les guerres. Pourquoi l'Ukraine tient ? Parce que le peuple ukrainien met ce qu'il a de meilleur, sa jeunesse, ses forces, la totalité de ses moyens et de son énergie dans cette défense, et probablement que les conflits modernes ou les compétitions modernes appellent ce soutien entre les nations et les armées. Deuxième grande leçon, c'est la modernisation. C'est ce bouillonnement absolument extraordinaire de la technologie qui fait qu'il y a une transformation d'une partie des modalités de la guerre au moment même où les modalités les plus anciennes, les plus archaïques, demeurent. Sur le théâtre ukrainien, il y a des drones, l'emploi du numérique, des feux longues portées, du cyber, que sais-je ? Et en même temps, il y a les tranchées. Il y a la boue, et il y a les soldats qui se battent au corps à corps dans les tranchées.

Présentatrice : Les Ukrainiens, hier, ont fait face à un refus des Américains, celui de livrer des Tomahawk, ces fameux missiles de croisière de portée de 1 600 km pour les anciennes générations. Écoutez, les Tomahawk, ce sont des armes très dangereuses. Ce sont des armes incroyables. Si vous aimez la guerre, c'est quelque chose d'extrêmement précis. Ce sont vraiment des armes épatantes, des armes très puissantes, mais elles sont très dangereuses. Alors, il pourrait y avoir une escalade. Les Ukrainiens, eux, ont répondu qu'ils en avaient terriblement besoin. Vous, quel est votre constat ? Est-ce que c'est nécessaire d'avoir ces Tomahawk sur le terrain ukrainien ?

Général Pierre Schill : Ce qui est nécessaire sur le terrain ukrainien, comme sur les terrains de conflit moderne, c'est la capacité d'avoir des feux à très longue portée pour arriver à traiter des objectifs, à détruire des objectifs adverses dans la grande profondeur, et réciproquement. Les Ukrainiens ont développé leurs propres armes. Ils ont mis en service, il y a peu de temps, des drones, voilà, qui sont capables d'aller très loin dans la profondeur. Les Tomahawk, ce serait... c'est sûr que ce serait pour eux quelque chose de supplémentaire, mais je pense que ça n'est pas à proprement parler un outil qui changerait la donne. Ce qui importe pour les Ukrainiens, c'est le soutien des Américains. Ils l'ont, le soutien des Américains sur...

Présentatrice [interrompant doucement] : Des preuves de soutien. Quand ils disent *"Donnez-moi des Tomahawk"*, ils viennent d'avoir une réponse en demi-teinte. L'agilité des Ukrainiens a été primordiale. Vous parlez dans votre ouvrage de ce fameux esprit pionnier. Est-ce que vous pouvez dire, à l'heure actuelle, que l'armée de Terre a un esprit pionnier en France ?

Général Pierre Schill : Alors, l'armée de Terre française, elle a un esprit pionnier, mais il y a un enjeu à le développer encore davantage. Probablement que ce que nous apprennent les Ukrainiens, mais au-delà l'ensemble des forces qui sont aujourd'hui déployées et employées en opération, c'est que la capacité à s'adapter, l'agilité, l'innovation sera primordiale dans les temps qui viennent. Ce n'est pas une idée de partir d'un point A, d'une situation A, pour aller à une situation B dans laquelle on serait pleinement modernisé, c'est que le fait de s'adapter à l'évolution des technologies, mais aussi d'intégrer cette évolution des technologies dans la tactique, ce sera un facteur de supériorité opérationnelle des armées. Que l'armée de Terre française, qui est innovante, doit l'être encore plus demain et encore plus structurellement, c'est-à-dire dans son cœur même, dans son corps même, y compris dans les unités élémentaires, par l'invention de l'emploi des technologies. J'irais jusqu'au bricolage des armes pour avoir l'efficacité maximum.

Présentatrice : Vous savez, ce manque d'agilité, on en parle souvent en plateau. Certains militaires, qui sont très respectés dans votre milieu, nous disent : "Ce manque d'agilité, c'est peut-être ce qui va nous coûter sur le long terme, si demain on se prépare à une guerre de haute intensité." Est-ce que vous faites ce même constat ?

Général Pierre Schill : Non, je ne fais pas ce constat dans le sens où je ne pense pas que cette agilité nous manque. Maintenant, cette agilité, il est clair qu'il faut l'accroître et l'adapter au temps qui vient. Alors, il y a une agilité de base, cet esprit pionnier que vous aviez cité pour l'armée de Terre. Il y a une question d'agilité plus structurelle, et que nous avons alimentée par la création du commandement du combat futur, qui lui essaie de mettre en place plus rapidement les nouvelles tactiques, les armes qui sont les plus efficaces, de longue portée, etc. Mais il y a une efficacité générale à accroître au sein du ministère et de l'industrie française, d'une manière générale, à travers la direction générale de l'armement. Nous sommes une nation qui a extrêmement bien réussi dans la construction de systèmes extrêmement complexes et très structurants, dont la dissuasion nucléaire, mais nos avions, etc. Comment pouvons-nous conserver cette capacité de construire des éléments structurants de long terme, tout en ayant une part complémentaire d'adaptation plus rapide, peut-être avec des entreprises, petites et moyennes industries, etc. ? C'est cette combinaison-là qu'il faut qu'on établisse.

Présentatrice : Pourtant, général Schill, nous sommes tout de même terriblement en retard sur le sujet des drones.

Général Pierre Schill : Non. Le sujet des drones, il n'existait pas il y a trois ans, au début de la guerre en Ukraine. Les drones militaires étaient balbutiants. Les drones étaient plutôt employés dans le civil. Ce n'est pas que nous avons été en retard au début du mouvement, c'est que ce mouvement a lieu sous nos yeux. Et il a lieu sous nos yeux parce que deux nations qui mettent toutes leurs forces dans la bataille sont en train de mettre tous leurs moyens, toute leur intelligence, pour faire évoluer les choses. On est... c'est un peu comme pendant la Première Guerre mondiale. Au début de la Première Guerre mondiale, il n'y a pas d'avion. Il y a à peine quelques voitures. À la fin de la Première Guerre mondiale, l'aviation est née. La voiture, le pétrole, l'électricité sont là. C'est ce qui se passe sous nos yeux. Alors, est-ce qu'on a été... est-ce qu'on est en retard ? Nous ne sommes pas en guerre. Tant que nous n'avons pas les moyens ni les besoins, heureusement, de mobiliser jusqu'au plus tréfonds de nos forces pour suivre ce mouvement. Il n'empêche que nous suivons le mouvement qui a lieu actuellement en Ukraine, et s'agissant des drones, qui ont explosé au cours des quatre dernières années, nous sommes dans ce mouvement, et nous en sommes... nous sommes bien engagés, c'est clair. Maintenant, il faut que nous suivions le rythme.

Présentatrice : Justement, suivre le rythme, comment faire quand on voit l'évolution extrêmement rapide sur le terrain ukrainien ? Vous le dites vous-même, il y a une ingéniosité des Ukrainiens qui force à nous rendre compte que des drones, ils évoluent presque toutes les semaines sur le terrain ukrainien. Comment vous faites avec la DGA, la direction générale de l'armement, pour trouver une sorte de drone dans lequel l'armée française pourrait investir et qui tiendrait la route sur le long terme ?

Général Pierre Schill : Pour suivre ce rythme de l'évolution des drones, il y a effectivement de toute façon cet esprit pionnier à la base, et moi, je l'encourage dans les forces, de construire son propre drone, etc. Ce n'est pas ça qui sera forcément un élément qui fera changer la dimension, mais cette dimension d'adaptation par la base, elle est absolument indispensable. Ensuite, vous évoquez l'adaptation plus globale, et notamment en lien avec la direction générale de l'armement, elle est en route. Est-ce que la difficulté de ce sujet, c'est que c'est probablement une nouvelle façon d'acquérir les capacités. Je ne peux pas acheter 10 000 drones et les mettre en stock dans un de mes hangars en me disant *"Ça, j'ai mes drones."* Dans six mois, ils sont disqualifiés. Il me faut des industries, et avec la direction générale de l'armement, qui soient capables d'être toujours à l'état de l'art dans la recherche. Ces industries qui seraient capables de livrer quelques drones, de façon à ce que je puisse m'entraîner, les essayer, et qui, le jour J, seraient capables de passer de production 2 ou 3 à production 10 000 ou 100 000. C'est ça l'enjeu. Ce n'est pas un enjeu simplement de recherche, c'est un enjeu industriel global sur lequel nous menons un certain nombre d'études aujourd'hui.

Présentatrice : Comment, dans la transformation de l'armée de Terre, vous choisissez ce qui est encore valable sur le terrain, dans ce qu'on appelle l'armement ancien, l'artillerie lourde qu'on peut utiliser sur les champs de bataille, et le nouveau ? Comment trouver cet équilibre entre l'ancien et le nouveau pour mener une guerre moderne ?

Général Pierre Schill : Alors, je n'ai pas le droit de choisir, il me faut les deux. Parce que les nouveaux équipements sur les champs de bataille aujourd'hui ne remplacent pas, n'éliminent pas les plus anciens. Je vous parlais des tranchées, on peut parler des chars, des hélicoptères, etc. Et donc, vous avez employé à mon avis le bon mot, c'est celui de l'équilibre. Comment trouver ce bon équilibre ? C'est tout le défi. Ce défi, il est... c'est une question de choix. Aujourd'hui, moi, j'estime que mon enjeu, c'est de pousser les feux sur l'innovation, tout en conservant mes capacités les plus structurantes. Maintenant, j'ai un enjeu à réfléchir notamment aux capacités, par exemple, de systèmes de commandement, etc., qui vont accélérer ou améliorer ou démultiplier l'emploi de mes équipements, y compris les plus anciens, pour les intégrer à ce mouvement de modernité. Concrètement, c'est tout ce qui est les systèmes de commandement, les systèmes d'acquisition des objectifs, de décision, d'action, et puis les de lien avec les moyens d'action.

Présentatrice : Les alliés de l'OTAN ont fait face à des menaces téléopérées ces dernières semaines. Est-ce que ces attaques sous le seuil du nucléaire vous inquiètent ?

Général Pierre Schill : C'est clair que les attaques, toute attaque, tout test doit inquiéter. Doit inquiéter parce qu'il y a une réalité de la menace. Cette réalité de la menace, objectivement, je vois deux piliers. Un, les drones, et vous l'avez dit, ont crû et se sont multipliés, sont employés de manière tout à fait importante, et donc ce sera un marqueur des temps qui viennent. Les drones seront là. Deux, la Russie a les moyens, probablement la volonté, de, au moins, nous tester, au moins d'essayer de créer des biais entre les nations européennes. Mais face à cette menace, nous avons des atouts. Nous avons des atouts parce qu'il y a en Europe des ressources absolument majeures capables de mettre en place des moyens de réponse. Nous sommes une coalition, et nous avons tout ce qu'il faut pour répondre.

Présentatrice : Vous savez, la réponse qui a été donnée, c'est de proposer un *"mur de drones"*. Est-ce que, pour vous, c'est la bonne réponse ?

Général Pierre Schill : Alors, ce qui est bien dans cette proposition de mur de drones, c'est qu'il y a une réponse. Il y a une volonté de se défendre. Derrière cette volonté de défendre, il y a des questions des modalités. Quelle modalité pour la défense ? Et là, je pense que c'est ce qui est à discuter dans les temps qui viennent. On sait que dans la défense, en gros, il y a trois façons de se défendre. Il y a dissuader, c'est-à-dire être suffisamment fort pour que l'adversaire n'ose pas vous attaquer. Ensuite, il y a la défense à proprement parler. Dans cette défense, ça peut être une défense périmétrique, une défense dans la profondeur, une défense de points cruciaux. Et puis il y a l'attaque, qui souvent... enfin, il est bien connu que l'attaque peut être la meilleure des défenses, dans le sens où l'assaillant a toujours l'initiative sur le défenseur. Maintenant, si j'en reviens à la défense, ce mur de drones, il faudra en attendre les modalités, y compris d'ailleurs dans la direction. C'est plutôt la Commission européenne qui a proposé, alors que, en principe, les questions de défense et de sécurité sont plutôt une question des États. Il y a une question entre l'Union européenne et l'OTAN. Mais ce qui est sûr, c'est que c'est un bon signal que, aujourd'hui, nous disions *"Nous avons à nous défendre, nous voulons nous défendre."*

Présentatrice : Certains disent que ça pourrait créer comme une sorte de ligne Maginot, et que ce n'est pas la bonne réflexion dans cette modernisation de nos armées à l'heure actuelle. Vous en pensez quoi ?

Général Pierre Schill : Oui, c'est pour ça que je vous dis que, à mon avis, tout sera dans l'exécution, c'est-à-dire *"mur de drones..."* Évidemment, l'expression fait penser à la ligne Maginot. Maintenant, il est clair, et dans les premiers retours, que ce n'est pas clairement un drone qui est envisagé, mais plutôt, au moins, savoir ce qui se passe, c'est-à-dire avoir des moyens de détection pour savoir, et puis des moyens d'action plutôt échelonnés dans la profondeur. Ce seront les modalités qui jugeront de la pertinence.

Présentatrice : Est-ce que vous trouvez que nous sommes assez dissuasifs ? Vous l'avez dit, nous ne sommes pas en guerre. Mais quand on a une puissance qui menace, qui est telle en économie de guerre, est-ce que nous arrivons, même en étant dotés, à faire le poids ? Est-ce que ça suffit d'être doté ?

Général Pierre Schill : Non. C'est clair que ça ne suffit pas, mais cette dissuasion dotée, c'est-à-dire d'avoir l'arme nucléaire... donc la France est un État doté, et la dissuasion protège nos intérêts vitaux. L'OTAN est une alliance nucléaire. Maintenant, l'OTAN est testé, au moins, et notamment l'enjeu est de couvrir des zones qui ne seraient pas forcément celles des intérêts vitaux, par lesquelles nos adversaires, et la Russie en l'occurrence, essaient de nous tester. Plutôt l'espace de la cohésion : comment les États européens, finalement, se mettent d'accord sur la réponse, estiment que tel ou tel test ou telle ou telle situation est suffisante pour passer à une démonstration de force plus importante. C'est probablement là que nous risquons d'être testés par la Russie.

Présentatrice : Vous parlez de l'OTAN. Est-ce qu'il faut plaider pour une autonomie stratégique européenne ? Quand on voit les États-Unis qui essaient plus ou moins de nous rendre dépendants parfois sur certains armements, est-ce qu'il ne faut pas aller vers plus de cohésion au niveau européen ?

Général Pierre Schill : Je ne mettrais pas sur le même plan la notion de souveraineté, au sens de l'indépendance par rapport aux États-Unis, et la notion de cohésion. Ce qui est sûr, ce qui est sûr, et c'est la politique de notre pays, c'est de contribuer, d'être moteur dans la constitution, la consolidation d'un pilier européen de l'Alliance atlantique. Notre analyse, et l'analyse française aujourd'hui, est que cette dimension est absolument primordiale, mais qu'elle n'est pas antinomique d'un lien et d'une alliance avec les États-Unis. L'idéal est un pilier européen fort, c'est-à-dire des États européens forts, et qui consacrent des ressources effectives à leur défense, et une alliance effective avec les États-Unis. Maintenant, les États-Unis nous disent : *"Je ne veux pas être obligé de vous défendre."* Et donc l'axe qui consiste à renforcer la défense des pays des États européens, et donc du pilier européen de l'alliance, est prioritaire.

Présentatrice : Vous dites qu'à l'avenir, le champ de bataille sera beaucoup plus automatisé, et donc, au plus bas échelon, il faut que les soldats soient confiants et soient capables d'agir. Vous parlez d'un *"commandement par l'intention"* dans votre ouvrage *Le sens du commandement*, aux éditions du Cerf. Ça veut dire quoi, le commandement par l'intention ?

Général Pierre Schill : Commandement par intention, ça veut dire mettre au premier plan les finalités, le but, le sens, et laisser l'initiative des modalités au subordonné, mais dans une obligation de résultat. Pourquoi, aujourd'hui, réfléchir à ce sujet ? C'est, vous l'avez mentionné : les conflits à venir ou envisageables seront mettant en œuvre des masses beaucoup plus importantes de forces, et donc la subsidiarité dans le commandement sera indispensable. La complexité du champ de bataille fait que l'intelligence à tous les niveaux pour trouver les meilleures voies et moyens sera primordiale. Et puis la jeunesse, aujourd'hui, on le sait, et c'est bien normal, est en quête de sens. Et donc donner du sens, donner de l'initiative, donner de la subsidiarité, c'est adapté aux temps qui viennent.

Présentatrice : Quand on a été habitué dans l'armée aux ordres sans pouvoir, notamment, dire à son chef *"Et bien, je ne suis pas d'accord"*, est-ce que vous arrivez à débloquer ça chez les plus jeunes ?

Général Pierre Schill : Mais c'est pas du tout ce qui se passe dans l'armée de Terre française que vous me décrivez. L'armée de Terre... Souvent, c'est vrai que quand on a réfléchi, j'ai réfléchi à écrire ce livre, plus exactement au début, mon but était d'envoyer un message aux soldats de l'armée de Terre pour leur dire comment, dans le temps moderne, il convient de commander. Lorsque nous avons rencontré des acteurs extérieurs, ils ont été très intéressés, et j'ai eu souvent cette question. En fait, l'idée de l'initiative, c'est une idée très ancienne. C'est très lié à l'esprit français de la synthèse et d'une forme de liberté. Nous sommes connus parmi nos nations alliées comme étant une des nations qui a un commandement militaire qui privilégie l'initiative. Mais alors, pourquoi, aujourd'hui, revenir sur ce sujet ? Mais parce qu'en fait cette initiative, elle a été un peu malmenée par un certain nombre de réalités modernes qui sont l'aversion au risque, qui sont des systèmes de commandement beaucoup plus élaborés qui laissent penser qu'un jour, le chef saura et pourra donner des ordres suffisamment précis à tout le monde... centralisation. Et puis la dimension internationale qui fait que c'est plus facile d'avoir des checklists, des modalités très définies quand on est en... donc cet esprit français d'initiative, qui a été abîmé, demandait un retour à la simplification et qu'on revivifie cette notion d'intention : donner du sens, donner de l'initiative.

Présentatrice : Vous n'excluez pas un jour le retour au service militaire. Alors, j'ai l'impression que c'est un peu antinomique avec ce que j'entends dans les milieux militaires. Beaucoup disent : *"On n'a pas l'argent, ça ne peut pas se faire de cette manière-là. Un retour, ce serait un peu ubuesque vu la situation actuelle."* Mais vous, vous ne l'excluez pas ?

Général Pierre Schill : Non, moi, je ne l'exclus pas. Je pense que je vous disais, nous sommes un moment de bascule absolument majeur, et que donc un certain nombre d'éléments qui avaient été constitutifs de l'organisation de nos armées au cours des dernières années sont à revoir. 1997, suspension du service national, on avait une armée professionnelle... Voilà, il y a un moment qui est au moins aussi important que la chute du mur de Berlin et l'écroulement du pacte de Varsovie. La question se pose. Elle se pose, et d'ailleurs, on a déjà répondu : réservistes. On va doubler le nombre de réservistes. L'armée de Terre, qui était, ou l'armée française, l'armée de Terre qui était majoritairement professionnelle, va devenir une armée qui aura un tiers de réservistes dans ses rangs. C'est déjà plus l'armée professionnelle, c'est déjà une armée mixte ou hybride.

Présentatrice : Est-ce qu'une partie de ces réservistes serait sur les rangs tous les jours en tant que conscrits ?

Général Pierre Schill : Je pense que c'est une solution qui est à envisager, et c'est probablement une réponse à nos besoins de recrutement. Vous savez que nous recrutons énormément, 15 000 jeunes par an... plus que nos alliés, d'ailleurs, plus que nos alliés et mieux que nos alliés. Mais nous recrutons aujourd'hui dans une classe d'âge à 20 ans qui est à peu près de 850 000 jeunes hommes et femmes en France. Cette classe d'âge va s'écrouler dans cinq ans. Il y aura 100 000 jeunes de moins. Et donc avoir des réservistes et/ou des conscrits, c'est peut-être une solution par rapport à cette question de la démographie. C'est une solution pour ne pas avoir dans nos rangs la masse qui sera nécessaire de mobiliser le jour d'un événement majeur. Et donc ces réservistes, c'est possible. Et puis je pense que ça répond aussi à une volonté et un besoin. Je disais tout à l'heure combien le fait du lien entre la nation et son armée était un des éléments constitutifs des guerres modernes. Donner la possibilité à des jeunes hommes et des jeunes femmes françaises de servir dans l'armée, mais seulement pour quelques jours, quelques mois, et pas forcément quelques années comme les professionnels.

Présentatrice : Général Schill, "faire nation"* en cas de guerre, c'est extrêmement important. Vous l'avez dit, vous en avez parlé au sujet de l'Ukraine. Selon un sondage publié cette semaine, près de 80 % des Français considèrent la Russie comme une menace pour la souveraineté des pays de l'Union européenne. Je ne vais pas passer par quatre chemins. Est-ce que, si vous pensez demain qu'un de nos voisins, pays de l'OTAN, peut-être à la frontière ou autre, est attaqué, est-ce que les Français seraient prêts à se mobiliser pour ce pays-là ?

Général Pierre Schill : Oui, je le crois. Je le crois profondément. Mais en fait, la mobilisation de ces jeunes Français, elle est surtout même préalable. C'est l'enjeu. L'avenir n'est pas écrit, il est à écrire. Moi, je suis profondément réaliste, et je pense que ma mission à la tête de l'armée de Terre, c'est de faire en sorte que nous puissions peser sur notre destin. Il s'agit pas de préparer la guerre au sens où elle serait inéluctable et on va à la guerre. Il s'agit d'être suffisamment fort pour empêcher que le pire survienne. Alors, ça, c'est des questions d'envoyer des signaux. Si on va au-delà d'envoyer des signaux parce qu'il y a des tests, c'est question d'être au rendez-vous sur les tests. C'est ça qui est nécessaire. Et moi, je suis sûr que les jeunes Français sont prêts à faire ça, c'est-à-dire à peser sur leur destin. La preuve, c'est que 15 000 jeunes Français nous rejoignent chaque année. Nous sommes une armée jeune. La moyenne d'âge dans l'armée de Terre, c'est 30 ans. 15 000 jeunes nous rejoignent chaque année. Nous sommes une armée en flux, et ces jeunes passent en moyenne sept ans chez nous. Tout ce que je vois, c'est combien ils ont envie de bâtir leur destin. Et moi, j'ai tout à fait confiance que ce que je vois de mieux dans les jeunes qui nous rejoignent, c'est vrai plus globalement dans la jeunesse française.

Présentatrice : Merci, général Schill. J'étais ravie que vous acceptiez notre invitation ce soir.

Musique de fin, rideau sonore LCI

 

RTL – Face à Marc-Olivier Fogiel

Au micro de RTL,  le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, revient sur les exigences du commandement par intention, qu’il présente comme un levier essentiel de cohérence et d’efficacité opérationnelle, reposant sur l’autonomie des chefs et la compréhension partagée de l’objectif.

© RTL

Marc-Olivier Fogiel : Merci d'être avec nous. On va parler bien sûr de la situation internationale, de l'engagement de nos troupes, mais d'abord un mot sur ce qui fait la une ce matin : ce contexte de tensions budgétaires. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a prévenu que le budget des armées pour 2025 ne permettrait pas de tout faire. Est-ce que l'armée de Terre, sous votre commandement, va devoir réduire ses ambitions ou ses programmes ?

Général Pierre Schill : Alors, l'armée de Terre, comme l'ensemble des armées, s'inscrit dans la Loi de programmation militaire qui a été votée par le Parlement. Cette loi est ambitieuse, elle est nécessaire face à l'évolution des menaces. Le ministre a rappelé que l'effort de la nation est considérable et que, dans le contexte budgétaire que nous connaissons, nous devons être extrêmement rigoureux. Mon rôle, c'est de faire en sorte que chaque euro investi se transforme en capacité opérationnelle pour nos soldats.

Marc-Olivier Fogiel : Mais concrètement, est-ce qu'il y a des reports de livraison de matériel ? On parle des blindés Scorpion, par exemple ?

Général Pierre Schill : Le programme Scorpion est le cœur de la modernisation de l'armée de Terre. C'est ce qui nous permet d'être connectés, d'être plus réactifs sur le terrain. Il y a des ajustements, comme dans tout programme de cette ampleur, mais la direction reste la même : transformer l'armée de Terre pour qu'elle soit prête pour les conflits de demain, des conflits qui peuvent être de haute intensité.

Marc-Olivier Fogiel : On va parler justement de cette "haute intensité". On voit ce qui se passe en Ukraine depuis plus de deux ans. Est-ce que l'armée française, et plus particulièrement l'armée de Terre, est prête aujourd'hui à un conflit majeur, frontal, sur le sol européen ?

Général Pierre Schill : Ma responsabilité est de m'assurer que nous sommes prêts. L'armée de Terre est une armée d'emploi. Nous avons des soldats déployés en permanence, que ce soit sur le territoire national avec Sentinelle ou en opérations extérieures. Le retour de la guerre en Europe nous impose de changer d'échelle. Nous nous entraînons désormais pour des engagements plus massifs, avec une force qui peut aller jusqu'à la division.

Marc-Olivier Fogiel : On entend souvent que la France manquerait de munitions au bout de quelques semaines de conflit intense. C'est une réalité ou un fantasme ?

Général Pierre Schill : C'est un défi. La "guerre de haute intensité" consomme énormément de ressources. C'est tout l'enjeu de l'économie de guerre voulue par le Président de la République. Nous devons reconstituer nos stocks, mais aussi avoir une industrie capable de produire plus vite. Nous y travaillons avec les industriels de la défense.

Marc-Olivier Fogiel : Parlons du Proche-Orient. La situation est explosive entre Israël, le Hamas et le Hezbollah. Quel est le rôle de nos militaires actuellement dans cette région, notamment au Liban ?

Général Pierre Schill : Nous avons environ 700 soldats déployés au Sud-Liban au sein de la FINUL. Leur mission est essentielle pour la stabilité, même si le contexte est extrêmement difficile. Ils sont là pour faire respecter la résolution 1701 et éviter l'escalade. C'est une mission d'observation et de désamorçage des tensions.

Marc-Olivier Fogiel : Est-ce qu'ils sont en danger ?

Général Pierre Schill : Le danger est inhérent au métier militaire, d'autant plus dans une zone de guerre. Mais nos soldats sont aguerris, protégés et ils ont des ordres clairs. La sécurité de nos troupes est ma priorité absolue.

Marc-Olivier Fogiel : Merci, général Pierre Schill, d'être venu ce matin sur RTL.

Général Pierre Schill : Merci à vous.

Musique de fin RTL.

Podcast Quartier Libre

Dans cet échange approfondi, le  général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, développe sa vision du commandement par intention comme socle de la culture militaire de l’armée de Terre, articulant préparation des chefs, confiance hiérarchique et adaptation permanente aux réalités du terrain.

© Quartier Libre

Musique d'intro rythmée et entraînante

Général Pierre Schill : Nous avons un métier qui a une obligation de résultat. Il y a mort d'homme, il y a victoire pour notre pays, donc on ne peut pas aller à l'échec. C'est l'esprit guerrier. L'innovation, elle doit venir d'en bas aussi. Et l'esprit pionnier, ça sait tout faire. L'armée de Terre, force morale et polyvalence, c'est sa force.

Animateur : Je passe un quartier libre exceptionnel avec mon grand chef, le chef d'état-major de l'armée de Terre. On dit le CEMAT. Alors bien sûr, on va parler de son parcours, de la transformation de l'armée de Terre aux nouvelles menaces, mais je voudrais surtout l'interroger sur sa vision du commandement et du leadership, parce qu'il vient de publier un livre qui s'adresse à tout le monde : leaders civils et militaires, chefs d'équipe, profs, dirigeants d'entreprise. Ça s'appelle *Le Sens du commandement* aux éditions du Cerf. Et maintenant, c'est parti pour ce podcast avec le général d'armée Pierre Schill.

Musique de transition

Animateur : Quartier Libre. Je crois qu'hier vous avez couru avec des jeunes lieutenants, donc le tout premier grade d'officier. Je le dis parce que je pense que ce n'est pas su par tout le monde, mais on ne naît pas général. Et vous n'avez pas toujours été général, vous avez commencé en fait au plus bas échelon d'officier, comme moi, tout jeune lieutenant à Saint-Cyr Coëtquidan, où on commence... Voilà, on commence par les travaux d'intérêt général, on commence vraiment sur le terrain. Vous vous souvenez, comme jeune lieutenant, qu'est-ce que vous avez appris de l'ensemble de ces échelons que vous avez grimpés jusqu'à général ? Et pourquoi c'est important, comme chef, pour commander cette organisation, de passer par tous ces grades ?

Général Pierre Schill : Alors, d'abord, vous disiez : "On a... J'ai couru avec les jeunes lieutenants hier." En fait, ils ont, j'ai deux fois leur âge, donc ils ont couru à mon rythme. Moi, je vais lentement maintenant, hein ! Mais il n'empêche que c'est vous le disiez en 1870, la France a connu une défaite absolument énorme qui a complètement remis en cause tout ce qu'on faisait jusque-là. Et ce qu'on faisait jusque-là, c'est que les officiers, notamment, il y avait différentes choses : certains officiers commençaient directement comme commandant, comme officier d'état-major. Et on s'est rendu compte que probablement une des causes de la défaite de 1870, c'était la coupure, la distance entre l'état-major et la base. Et on a décidé à ce moment-là que dorénavant, dans l'armée de Terre française, dans les armées françaises, on commencerait à la base.

Général Pierre Schill : Alors, on commence à la base, tout en bas, comme militaire du rang. Il y a des généraux aujourd'hui qui sont qui sont qui ont commencé militaires du rang. Mais pour moi, ça a été de commencer lieutenant. Lieutenant, chef de section dans l'infanterie, infanterie de marine, 3e RIMa, 42 soldats. Pour être conscient de la réalité du terrain, du concret. Et puis après, ben finalement une progression de carrière à travers les différents grades et à travers les différentes responsabilités : chef de section, commandant de compagnie, chef de BOI, chef de corps, commandant de brigade. C'est ça, c'est très important. En tout cas, on a jugé que c'était très important en France, et c'est vraiment une des bases de notre de la solidité de notre armée de Terre. Être conscient des contraintes du terrain.

Général Pierre Schill : Et une des dimensions importantes aujourd'hui dans mes fonctions, c'est de continuer à être conscient, autant que faire se peut, de la réalité du terrain. Alors, je dois trouver un équilibre entre. Si j'étais trop conscient des réalités du terrain, peut-être que je ne mettrais pas la machine en avant, parce qu'il faut un peu forcer la machine. Donc moi, il faut que je trouve le bon niveau d'ambition entre... Dire : "OK, les petites difficultés du quotidien, vous allez les passer au-dessus, parce que parce qu'on a besoin d'avancer", mais il faut pas que j'aie une ambition démesurée. Il faut pas que je me dise : "Tout va bien dans la base", il faut être conscient de cette réalité.

Animateur : Ouais. Donc cette carrière, l'alternance de ses responsabilités dans la troupe, au quartier, en opération et en état-major et dans des cabinets... Qui finalement, ben, on va dire en tout cas dans mon cas, m'a permis qu'à un moment donné je sois choisi pour occuper ce poste. Et que ça me permette aujourd'hui de couvrir cette dimension que j'imaginais pas forcément avant, qui est donc non seulement donner des ordres aux subordonnés de l'armée de Terre, mais aussi aller dans une réunion avec la ministre pour dire : "Bon ben le successeur du lance-roquette unitaire, est-ce qu'on l'achète ? Est-ce qu'on l'achète pas ? À quelle vitesse ? Qu'est-ce que ça veut dire par rapport à des priorités par rapport à d'autres équipements ?" Et cetera et cetera. Toutes ces toutes ces fonctions que vous avez occupées, quel est le grade que vous avez préféré ?

Général Pierre Schill : Alors, moi, j'ai la chance d'être d'avoir été toujours dans des positions, dans des postes très intéressants. Mais si je devais en retenir un, je retiendrais le lieutenant. C'est lieutenant. Voilà, j'ai été lieutenant 3 ans dans le même régiment, la même section... C'était comme un... C'était aussi une première expérience donc...

Animateur : Vous êtes arrivé à Vannes comme lieutenant, vous avez pris votre section, donc dans les troupes de marine. Vous vous souvenez du premier jour où vous avez rencontré votre troupe ?

Général Pierre Schill : Oui, je m'en souviens très bien. Alors, je m'en souviens très bien. Donc si on remet en perspective, c'est quand même important. Quand j'étais en école d'application, c'est la guerre du Golfe.

Animateur : Ouais.

Général Pierre Schill : Et on regardait la guerre du Golfe à la télévision et on se disait : "Mais ils vont ils vont mourir, on va nous demander d'aller en régiment plus vite que prévu pour les remplacer, et cetera." Puis heureusement, et c'était bien, ça a été une victoire immense, et le régiment dans lequel j'ai été, le 3e RIMa, il était dans le Golfe. Donc moi, j'arrivais comme jeune lieutenant, bleu-bite, rien fait, et tous les soldats que j'allais avoir, professionnels, ils étaient déjà ils revenaient du Golfe.

Général Pierre Schill : Donc j'étais très ben... Je me disais comment ça allait se passer. Et il se trouve en plus que la compagnie que je rejoignais allait à Bazeilles, Fréjus, pour participer aux cérémonies de Bazeilles en bus. Et comme moi j'avais eu l'accueil des lieutenants et que c'était un peu beauté la veille, le président sous-officier du régiment m'a emmené en voiture. Et sur le chemin, on se retrouvait à Carcassonne. Donc j'étais à Carcassonne, jeune lieutenant tout inquiet, et quand les bus sont arrivés de la de la compagnie dans le dans la cour de Carcassonne, ils sont descendus, ils se sont mis en rang, et le capitaine est venu vers moi, il m'a dit : "Tu vois les deux les deux chefs de section qui sont là, adjudant et adjudant-chef ? C'est les meilleurs chefs de section. Quand tu seras aussi bon qu'eux, tu seras un bon lieutenant." Ça, c'était mon premier jour. Et je suis allé vers les soldats et j'ai dit : "Bon OK, c'est moi votre lieutenant. Vous, vous avez fait la guerre, mais maintenant ben on va on va faire 3 ans ensemble." Et on a fait 3 ans ensemble. Et c'était un ça a été un moment très fort, ce premier jour comme les 3 ans ensuite. On est allés trois fois en opération ensemble et cetera.

Animateur : J'ai eu un peu une expérience similaire. C'est que quand j'ai pris mes fonctions de chef de section dans mon régiment, la compagnie revenait du Sahel. Et je me posais exactement la même question, c'est-à-dire : "Bon là en fait je vais avoir des légionnaires plus vieux, aguerris, ils ont connu le feu." Quelque part je me disais : "Mais qu'est-ce que je vais pouvoir... Où est-ce que je vais tirer ma légitimité, mon autorité ?" Est-ce que vous vous êtes posé ces questions ? Et comment vous avez fait pour les surmonter et assumer votre rôle de chef malgré cette inexpérience que vous avez décrite ?

Général Pierre Schill : Alors, bien sûr, je me suis posé ces questions, c'est assez clair, maintenant comment j'ai surmonté ? D'abord, le capitaine était bienveillant avec moi. Et de deux, j'ai eu un sous-officier adjoint qui était qui qui était extrêmement expérimenté et très bienveillant. Et c'est vraiment lui qui m'a qui m'a guidé au début. Pareil, j'avais d'excellents chefs de groupe. Et puis je vais faire un contrepoint. Vous disiez : chaque famille, chaque identité dans l'armée de Terre a son identité propre. Moi, j'avais choisi les troupes de marine pour différentes raisons, peut-être sans vraiment connaître, mais il y avait une des raisons c'était pouvoir être soi-même. Et finalement, avec le recul dans mon expérience, voilà, c'est ce que je retiens toujours : j'ai pu être moi-même. Et finalement, dans cette section, ben voilà, en étant en étant moi-même, ça s'est bien passé. Et c'est comme ça que les choses se sont faites naturellement, parce que finalement on fantasme peut-être un peu trop les choses avant. Et on est bien formé. Enfin, les cadres dans l'armée de Terre sont bien formés à tous les niveaux. Les jeunes sergents, même si c'est des même si quand ils arrivent en régiment ils ont moins d'un an de service et ils sont face à des militaires du rang qui ont 5, 6, 7, 8, 9 ans et demi. Finalement, leur formation, dès lors qu'ils sont naturels et que du coup ils exercent leur autorité dans les dimensions qui sont naturelles, ça marche.

Animateur : En effet, moi quand je me suis rendu compte dans les premiers mois de mon commandement que le seul à se poser la question de ma légitimité vis-à-vis de mes hommes, c'était moi, et que les gars se posaient pas du tout cette question.

Général Pierre Schill : Alors, moi, je dirais pas que les gars se posent pas la question. Il y a des choses qu'il faut pas louper, hein ! [Animateur : Hmmm]. Faut être bon en topo.

Animateur : Oui.

Général Pierre Schill : Alors, si vous faites un "loto" le premier jour, c'est mal parti ! Parce qu'il y a des dimensions sur lesquelles vous devez être au rendez-vous et vos soldats vous attendent là-dessus. Si vous marchez en tête la nuit, il faut il faut il faut pas faire un détour ! En revanche, en tir, moi, j'ai toujours été nul en tir. Bon, maintenant mon job, c'était pas de tirer, c'était de faire tirer. [Animateur : Hmmm]. Donc, c'est ça qu'il faut enfin c'est ça qu'il faut arriver à bien organiser.

Général Pierre Schill : Je pense que il y a des réalités humaines qui sont importantes. Un chef de groupe, un groupe, c'est une dizaine, c'est un peu comme une famille. Le chef du groupe normalement, ça doit être le meilleur combattant de son groupe. [Animateur : Hmmm]. Une section, c'est comme déjà un un clan, une quarantaine. On ne demande pas au chef de section d'être le meilleur combattant de son groupe de sa section. On lui demande d'être d'avoir des qualités de comment dire de d'anticipation par rapport à l'avenir, d'organisation. De pas être trop chiant ! [Rires des deux]. Qui va être reconnu... Non, mais c'est-à-dire de pas de pas commander trop dans le détail, d'être sur le sur le dos et cetera. Et de faire en sorte que dans les moments dans lesquels il est attendu. Il va être attendu sur la notation, il va être attendu sur l'emploi du temps, il va être attendu sur créer enfin prévoir un emploi du temps qui soit jouable et qui soit sur l'information. Donner les permissions à temps.

Animateur : Donner les permissions à temps.

Général Pierre Schill : Ou même s'il y a pas de permission, dire pourquoi il y aura pas de permission. L'expliquer. Être équitable. Être exigeant. On attend d'un chef qu'il soit exigeant, mais une exigence qui soit qui soit pleine de considération, pas une exigence méprisante et cetera. Et donc c'est ça qui est attendu. Un capitaine, c'est plus du tout une question d'être le meilleur en course, en tir, en pompe. Et cetera de sa compagnie. Il doit être le meilleur dans quoi ?

Animateur : Pardon ? Il doit être le meilleur...

Général Pierre Schill : Alors, ben lui, il doit être le meilleur en tactique notamment. Il doit dans la tactique, dans le fait de donner du sens, dans l'organisation générale du programme de sa compagnie, dans la désignation des hommes au sein des différentes sections. Là aussi, donner de la visibilité, fixer les ambitions qui soient atteignables mais qui soient qui soient en même temps qui qui tirent mais qui restent atteignables. Qui défende sa compagnie tout en étant au service du bien supérieur. Un bon commandant de compagnie, c'est pas c'est pas le chef de bande qui qui défend sa compagnie et uniquement sa compagnie ou son escadron. C'est celui qui fait ça pour le bien supérieur. Et ça, c'était mon premier chef de corps, ou mon premier capitaine même qui m'avait dit ça. Un bon chef, et il me disait : "Moi, mon chef de section, c'est celui qui a en main sa section mais qui regarde son chef." [Animateur : Hmmm]. Parce que bien sûr qu'il doit faire attention à sa section, qu'il doit l'emmener et cetera, mais c'est pour un bien supérieur. Et nous, on est toujours dans un bien supérieur.

Général Pierre Schill : Et moi, aujourd'hui, comme chef d'état-major de l'armée de Terre, je suis dans un bien supérieur. Je dois avoir, je continue, je dois avoir l'armée de Terre en main au sens... Et j'ai des il y a toute une hiérarchie qui qui commande ça très bien. Il faut que je fasse attention à ce bien de l'armée de Terre, mais c'est pour un bien supérieur. Le bien supérieur, c'est la stratégie de notre pays. Notre pays veut être enfin c'est l'environnement stratégique qui est aujourd'hui complètement chamboulé. C'est le fait que notre pays a une ambition. Une ambition de peser en Europe, de pas se laisser vassaliser par rapport aux empires, de pouvoir peser sur son destin. Il a donc besoin d'une grande armée. Et dans cette grande armée, il a besoin d'une grande armée de Terre. D'une armée de Terre qui qui affiche la détermination, une armée de Terre qui soit polyvalente, une armée de Terre qui soit capable d'aller au choc. Mais pas une armée de Terre qui pense que pour elle... "Y'a que pour moi" et quitte à être à oublier les dimensions qui sont autour. Donc voilà, le boulot à tous les niveaux ça me semble être ça. CEMAT... Je suis désolé, ça fait un long détour pour revenir à votre question initiale. C'est ça : c'est l'interface entre l'armée de Terre qu'il faut construire qu'il faut qu'il faut construire pour l'avenir, tout en la commandant tous les jours. Et c'est bien comprendre l'intention du niveau supérieur pour répondre à cette intention. Non pas parce que le niveau supérieur aurait une idée en l'air, mais parce que c'est ça notre job : c'est faire le job, faire ce dont la France a besoin.

Animateur : Vous avez dit... D'ailleurs, à un autre moment de la conversation, il faut comprendre ce que le N+1 fait. Donc c'est la différence, je pense, entre un chef et un chef de clan qui va protéger ses mecs à tout prix et pas voir le niveau du dessus. [Général : Hmmm]. Et en même temps, vous avez dit que les choses changent, que le climat opératif a été bouleversé, que il y a un risque plus élevé géopolitiquement. Vous qui avez un haut niveau d'information, quel est votre état d'esprit sur les bouleversements en cours ?

Général Pierre Schill : Moi, mon état d'esprit, il est celui du CEMAT qui a accès à beaucoup d'informations. Et il est celui du soldat que j'étais quand j'étais lieutenant. Enfin, de tous les soldats. Les soldats, me semble-t-il d'une manière générale, sont réalistes. C'est-à-dire qu'ils pensent, ils sont conscients des menaces, conscients des risques, sinon on serait pas soldat. Mais ils sont conscients du fait que leur action peut faire bouger les choses. Qu'on peut changer le cours des choses. On n'est pas prisonnier. On n'est pas prisonnier d'un déterminisme, c'est-à-dire de quelque chose qui serait écrit à l'avance. Il y a des tas de batailles qui ont changé le cours de l'histoire. Moi, il me semble que les soldats d'une manière générale sont là-dessus : conscients des menaces, conscients du besoin de servir, mais conscients du fait que ça peut servir à quelque chose. Voilà. Et bien, comme CEMAT, j'ai à la fois cette conscience-là et je l'applique à ce que je sais.

Général Pierre Schill : Ce que je sais, c'est que le monde est absolument bouleversé, c'est clair. Et qu'il y a un moment qui est au moins un moment de la même dimension que l'attaque du World Trade Center. Au moins de la même dimension que la fin de la guerre froide dans les années 90. Au moins de la même dimension que la fin de la Seconde Guerre mondiale et que la constitution de de ce droit autour de l'ONU qui a qui a guidé peut-être. Au moins de la dimension de la dimension de la Première Guerre mondiale, dans laquelle il y a eu une révolution industrielle : de l'avion, de la voiture, du pétrole, de l'électricité... En même temps qu'il y avait la guerre et qui a complètement transformé le monde. Peu importe : ça bouge. Et dans dans ce dans ce mouvement, il y a des menaces très fortes. Maintenant, je dis pas : "Ouh là, c'est foutu, on va forcément à la guerre." Je dis non. Nous, armée de Terre... J'en reviens à mon réalisme. On doit pouvoir peser. Comment on infléchit le cours des choses ? Comment on est suffisamment dissuasif pour empêcher la montée aux extrêmes ? Comment, quand il va y avoir des tests, on va gagner ces tests pour montrer qu'on est fort, qu'on est déterminé, qu'on peut peser sur notre destin ?

Général Pierre Schill : Et que ça, c'est vrai en franco-français... Et notamment il y a des missions sur lesquelles personne ne va nous aider, et c'est toutes les questions du territoire national métropolitain comme Outre-mer. Et puis il y a une dimension de coalition. On est attendu. Moi, je rencontre mes homologues de beaucoup de pays en Europe. Tous, quasiment, me disent : "Mais la France, on vous attend." [Animateur : Hmmm]. Quand le CEMAT français, quand le CEMA français, quand le Président, quand les armées françaises parlent ou causent, voyez ? Ça dit quelque chose. Et donc on a un devoir de peser en entraînant les autres. C'est ce qu'on fait en Roumanie avec ce déploiement en Roumanie dans lequel on a aussi des Belges et des Luxembourgeois. C'est ce qu'on fait en Estonie avec les Britanniques. C'est ce qu'on fait dans des tas d'exercices. C'est ce qu'on fera demain dans n'importe quelle coalition dans laquelle on sera. C'est ce qu'on fait au Liban et cetera.

Animateur : Devant ces tests, est-ce que vous nous demandez donc à moi, capitaine, à nous, soldats, de faire différemment ? Est-ce qu'il y a des choses sur lesquelles vous pensez qu'il faut qu'on change ?

Général Pierre Schill : Alors, c'est une question qui est c'est une très bonne question, très grande question, et c'est la question que je me pose tous les jours. Quelle est la part de ce qu'on doit faire comme avant ? Quelle est la part de changement ? Il y a une part de "comme avant" qui est plus que comme avant, qui est le socle. C'est l'esprit guerrier. C'est l'armée d'emploi. C'est la qualité, la quantité des hommes et des femmes qu'on a. C'est la formation. C'est la cohésion des unités. C'est l'expérience acquise. C'est l'esprit guerrier. Et ça, c'est pas la poitrine nue qui va suffire à faire la guerre. Mais ça, je le mesure partout, tout le temps, quand je vais dans les unités, quand je vois mes homologues, quand je vois les situations. La force morale de notre armée de Terre, ce sera le socle sur lequel on va bâtir. Ça, c'est quelque chose qu'on a. On peut toujours le développer. Il faut continuer à le développer au niveau des groupes, au niveau des sections, au niveau des compagnies, des escadrons, des régiments de l'armée de Terre. Donc ça, c'est un peu le "comme avant". Qu'est-ce que dans ce domaine-là on doit faire ? Il y a une dimension de façon de commander et cetera qui est importante.

Général Pierre Schill : Et puis il y a ce qui doit changer. Donc sur cette base-là, on doit être on doit on doit innover. On doit s'adapter au combat d'aujourd'hui. Et ce combat d'aujourd'hui, il a aussi un paradoxe, c'est qu'il mélange des éléments extrêmement rustiques, les pieds dans la boue, dans la tranchée, la peur, la bataille au corps à corps d'une pièce à l'autre, et des éléments de drone, de systèmes d'information, de technologie absolument formidable. Comment dans notre armée de Terre on a la force morale, [Animateur : Hmmm], la façon de se battre classique, "je creuse pour me défendre, je tire pour tuer, je secours pour sauver" et les drones, les nouvelles technologies et cetera ?

Animateur : Est-ce que ce c'est dans chaque unité qu'il faut ça ?

Général Pierre Schill : Idéalement, ce serait dans chaque homme ou femme, dans chaque unité, dans chaque grande unité, dans l'armée de Terre. Voilà. Bon maintenant, ben c'est aussi une façon de confier certaines missions d'innovation plus particulière à certaines unités. Le commandement du combat futur ou bien des pôles d'innovation et cetera dans les différents régiments. Mais il faut absolument qu'on ait ce socle de force morale et cette adaptation au combat qui vient, qui sera à la fois dur, rustique, mais aussi inventif. Et c'est ça qu'on doit arriver à faire. Et moi, tous les jours, je me demande : "Est-ce qu'on est trop sur le comme avant ? Ou est-ce qu'on est trop ou suffisamment sur le innover ?" Et comme mon rôle, c'est d'exagérer, parce que c'est important que je montre la voie. Ceux qui vont faire, ils sont en bas, et je sais qu'ils vont qu'ils vont se débrouiller. Mais moi, j'ai intérêt et j'ai le devoir de montrer le chemin. Et donc aujourd'hui, je préfère insister sur : transformation, innovation. Parce qu'il faut pas qu'on rate la marche. Voilà. Même si je suis absolument conscient que...

Général Pierre Schill : Et donc je secoue l'infanterie. Je suis moi-même fantassin, je leur dis : "Infanterie, mais innove ! Prenez les drones ! Prenez la guerre électronique !" Je sais qu'à la fin, ils vont être dans la boue, dans le froid, et les pieds dans le dans la tranchée. Que ça, ça va rester. Je ne dirais pas que j'ai pas de... Si, j'ai pas de doute là-dessus. Je sais que l'infanterie française, enfin que l'armée française, elle le fera ça. En revanche, c'est pas sûr qu'on ne loupe pas le tournant de l'innovation. [Animateur : Hmmm]. Donc si parfois j'ai tendance à dire : "Les geeks en avant, machin !", c'est pour secouer l'armée de Terre. C'est maintenant. C'est clair qu'il y a un équilibre : force morale, rusticité, esprit guerrier, mais aussi innovation.

Animateur : Sur cette partie innovation. Donc juste pour prendre les drones, alors c'est peut-être l'exemple le plus cliché, mais je trouve qu'il est fondamental, parce qu'en théorie, on pourrait en mettre un dans les mains de chaque soldat sur le terrain. Un chef de section, vous mentionniez tout à l'heure, il dit : "On est à la traîne sur les drones, il nous faut plus de drones." Quelque part, dans sa tête, en tout cas moi, c'était mon point de vue : "Bon bah le chef d'état-major, il n'a qu'à dire : 'Allez, on commande 100 000 drones, tout le monde aura son drone'." Est-ce qu'il y a des mesures peut-être plus subtiles, plus dures à faire émerger sur lesquelles le chef d'état-major, peut-être en termes d'esprit, va avoir un impact pour changer la manière dont on intègre les drones, la manière dont on combat avec tout ça ? Qu'est-ce qui vous paraît le plus dur pour faire monter à l'échelle la compétence de l'armée de Terre sur ce plan ?

Général Pierre Schill : Mais vous vous avez raison de prendre l'exemple des drones, parce qu'il est à la fois symbolique et c'est un vrai levier. Alors, c'est une réalité, les drones sont sur les champs de bataille. Donc ça, un, on a on il faut qu'on apprenne à lutter contre et à employer. Et il se trouve que par ailleurs, le drone ça coûte pas très cher et c'est "open bar". On peut faire ce qu'on veut avec les drones, quasiment ! Je dis au soldat de l'armée de Terre : "Je vous interdis de scier le canon de votre HK parce que vous pensez que ce sera mieux, parce que votre arme, elle est elle est normée. En revanche, le drone... Mais vous pouvez scier la branche, mettre une hélice de plus, vous faites ce que vous voulez ! C'est open bar !"

Général Pierre Schill : Donc je prends ce sujet des drones et je dis : "Il y a peut-être pas que ça qui est dans l'innovation, il y a aussi l'électronique." Mais on va parler de ce sujet-là. Sur ce sujet-là, 1 : vous allez inventer. Bien sûr, au niveau de l'armée de Terre, et vous me l'avez dit... Moi, je vais dire au Major Général de l'armée de Terre qui est donc mon adjoint et qui est en même temps le chef de l'état-major de l'armée de Terre : "Trouve-moi de l'argent ! Trouve-moi de l'argent pour que on puisse acheter des drones : des très gros drones, des moyens drones, des petits drones." Et ça, c'est important, et ça va passer notamment par le commandement du combat futur. Et il y a un vrai bouillonnement là-dessus et cetera. Et avant, on avait les SMDR, maintenant on a les DT46, on a les munitions véloces qui sont en train d'arriver, les munitions téléopérées et cetera. Mais ça, c'est l'innovation par en haut. Et elle est importante. Mais s'il y a que ça, ben on va être dans la situation que vous me décriviez... Mais je suis sûr que c'était pas la vôtre ! Mais du capitaine, du lieutenant, du sergent qui dit : "J'attends. Donnez-moi, donnez-moi." Non, dis : "Ben toi, prends-toi en main ! Allez, je vais te donner un peu d'argent. Je vais donner 150 000 € par régiment. Et vous allez construire des drones à 300-400 €. C'est de la merde ! C'est pas des beaux drones, c'est pas des drones qu'on emmènera forcément au combat. Mais ça va apprendre à faire de l'impression 3D, ça va apprendre à faire du pilotage immersif... Surtout ça va dire : l'innovation, elle doit venir d'en bas aussi. C'est l'esprit pionnier. Le drone, c'est la nouvelle frontière. Il faut aller, il faut être, il faut avoir l'esprit pionnier."

Général Pierre Schill : Et ça, c'est important, parce que justement, l'innovation de l'armée, l'innovation, c'est indispensable à l'armée de Terre. Et c'est pas maintenant parce qu'on est en retard. C'est... Il n'y aura pas d'armée "innovée" qu'on n'arrivera pas au bout. Tout le temps, on sera dans l'innovation. Et ça, c'est lié aux nouvelles technologies, à l'évolution et de ça. Et cette innovation, elle doit venir d'en haut avec des grosses sommes d'argent données à des gros opérateurs dont le commandement du combat futur pour acheter des gros équipements. Et puis elle doit venir d'en bas par l'esprit pionnier pour inventer : inventer la tactique, inventer la façon dont on dont on utilise telle ou telle chose. Et pour les drones, bien sûr qu'on est en retard au sens où actuellement il y a des armées qui sont énormes, des centaines de milliers d'hommes qui mettent toute leur énergie, toute leur force, toute leur toute leur ressource, et il y a une industrie... Nous, on est en paix. Même s'il faut qu'on se prépare, je vais pas on peut pas mobiliser des milliards d'euros pour les drones maintenant.

Général Pierre Schill : Et puis ensuite, ces aspects de drone, c'est qu'ils sont frelatés... Enfin, ils deviennent obsolètes assez rapidement. Si je dis aujourd'hui : "OK, il y a une super munition téléopérée, j'en achète 10 000 et je les stocke", ben dans 6 mois, elle, elle est morte. Donc comment... J'utilise cette histoire des drones pour dire : "OK, armée de Terre, innove ! Innove par le haut, innove par le bas, et tout le monde innove !" Tirez sur les drones, tirez à partir des drones ! Allez au champ de tir, faites voler les drones en dessous de la butte de tir et tirez sur les drones pour voir que avec le HK, on en détruit un sur trois. Que peut-être avec un calibre 12, on en détruit un sur deux en faisant une boule de feu, machin. Que les télé- les tourelleaux téléopérés des Servals et des Griffons, il faut absolument qu'on arrive à à ajuster un peu le programme pour qu'il puisse tirer anti-drone.

Général Pierre Schill : La 13e DBLE m'a fait une, c'était la semaine dernière, il y avait le forum d'innovation de défense. Il y avait un stand, la 13e DBLE était là. Un sergent-chef, c'était super ! Il me montrait des drones que lui, il fabrique à 350 € alors que le drone armée de Terre aujourd'hui, il est à 450 €. Et il y avait le fameux drone suicide, ce qu'on appelle FPV donc, qui se pilotait de manière immersive avec une grenade d'AC58 en dessous. Mais il m'a dit : "Mais on est en train d'introduire un petit programme dans la carte dans la dans la carte mère qui fait que on peut en faire aussi un drone d'observation qui est auto-stabilisé même si on le pilote pas." Et il me dit : "Et par ailleurs, on est en train d'installer un petit programme dessus parce qu'il y a un autre il y a un industriel qui fait que le drone va être capable de reconnaître lui-même la cible." C'est-à-dire que quand on a fixé sur une cible un char et que le char envoie du brouillage, le drone va continuer à aller tout ça, il faut pas attendre sur l'industrie : c'est dans les régiments, on peut faire ça. J'ai pris le drone, mais on peut prendre les applis, la guerre électronique.

Animateur : Et je veux rester sur cet exemple, parce que vous avez dénoncé une première posture qui est une posture attentiste, on se dit "oui, il faut que ça vienne du dessus", donc ça, vous avez été très clair là-dessus. Il y a une autre posture qui est la peur de "casser le matos". Là, ce que vous me dites, on les on les emmène sur le pas de tir, mais...

Général Pierre Schill : C'est pour ça, là, je vous dis : moi, le Parrot ANAFI, ça coûte 10 000 € ou plus. Je vous dis : "Alors, vous n'allez pas tirer sur le Parrot ANAFI, hein !" Donc alors le Parrot ANAFI, éventuellement, si vous êtes un peu un peu joueur, vous mettez une ficelle en dessous et vous mettez un ballon en dessous et vous allez tirer sur le ballon. Mais vous tirez pas sur le Parrot, parce que le Parrot, si vous revenez et qu'il coûte 10 000 € et que vous m'avez mis une balle de 5 dedans, je vais vous dire : "C'est pas bon ça !" Voilà. Maintenant, le drone à 450 € ou à 350 € que vous avez fabriqué, lui, vous pouvez me le détruire. D'autant plus que la probabilité pour que vous atteigniez le moteur avec votre balle, elle est faible. En revanche, vous allez casser un bras ou une hélice, ben vous allez le rafistoler et puis c'est reparti ! [Animateur : Hmmm].

Général Pierre Schill : Donc là aussi, cette invention et cette inventivité dans les unités, ben il faut un juste équilibre. Je préfère que vous perdiez dans les branches et dans les arbres un drone que vous avez bricolé à 500 € que mon Parrot. Et en plus, les Parrot ANAFI, UKR qui arrive enfin. Quel est le nom du nouveau Parrot qui arrive ? Je crois que c'est Parrot UKR enfin bon, qui est un tout petit drone qui vole. Non, pour le coup, qui est un drone comme ça, qui a une caméra infrarouge enfin et qui peut voler même quand le GNSS est brouillé... Enfin bon, celui-là, il doit coûter plusieurs dizaines de milliers d'euros ! Donc ne me le cassez pas ! Mais pour vous entraîner avec celui-là, utilisez des plus petits. Enfin voilà, c'est open bar : bricolez les drones, tirez sur les drones... Mais quand il coûte cher, il ne faut pas le casser.

Animateur : Reçu ! Vous avez dit, tous les tous les soirs, vous vous demandez : "Qu'est-ce qu'il faut qu'on fasse comme avant ? Qu'est-ce qu'il faut qu'on change ?" Je ne sais pas si vous pouvez répondre à cette question, mais ou au moins de manière à pas mettre en danger certains secrets. Mais à votre avis, c'est quoi les forces et les faiblesses de l'armée de Terre aujourd'hui ?

Général Pierre Schill : Mais c'est pas des secrets ça, je pense que c'est clair. La force principale de l'armée de Terre aujourd'hui, c'est ses forces morales. C'est le fait que c'est une armée d'emploi qui ira au combat, qui remplira les missions. Je pense que sa force principale intrinsèque à ce qu'est l'armée de Terre, c'est que l'armée de Terre, c'est tellement de de soldats, d'hommes, de femmes, d'équipements etc. Qu'en fait, ça sait tout faire, l'armée de Terre. L'armée de Terre, c'est hyper polyvalent, et c'est ça sa force. On est capable de faire du Sentinelle, peut-être de la lutte contre le trafic de drogue contre l'orpaillage machin... Et on peut aller jusqu'au combat de haute intensité. Donc force morale et polyvalence, c'est sa force. Quelle est la faiblesse de l'armée de Terre aujourd'hui ? C'est sa puissance. On n'a pas assez de de moyens létaux, de moyens pour tuer, pour détruire. Et donc : taux de puissance de feu. Faiblesse, c'est aussi la profondeur logistique. On n'a pas assez de munitions en stock et cetera.

Général Pierre Schill : Donc toute la démarche des années à venir, c'est : comment on ne casse pas ou même on renforce le socle des forces morales/polyvalence qui fait le socle de l'armée de Terre, et on gagne en réactivité et en puissance ? Comment on acquiert à tous les niveaux cette idée de tuer, de létalité de feu ? Comment on a la profondeur logistique, c'est-à-dire les stocks ? Comment on a la protection aujourd'hui aussi, parce qu'on peut pas on peut plus combattre si on n'est pas protégé contre les petits les moyens les gros drones. Voilà. Et ça, c'est une démarche qui doit être conduite à tous les niveaux. On en a parlé tout à l'heure de l'esprit pionnier, et c'est une démarche qu'on conduit au niveau de l'armée de Terre. Et très concrètement, je vais pas rentrer dans la technique, mais la Loi de Programmation Militaire, c'est en fait ce qui est prévu pour les ressources de l'armée de Terre sur entre 2024 et 2030, qui sont des ressources en croissance. Mon but, c'est d'acheter pour l'armée de Terre ce qu'on appelle les capacités d'appui et de soutien. C'est-à-dire l'artillerie longue portée y compris avec des munitions téléopérées, c'est des drones suicides, c'est davantage de renseignement. C'est davantage de systèmes de commandement en jouant sur l'intelligence artificielle aujourd'hui. Et c'est la logistique : des stocks. Des stocks pour les munitions, des stocks pour les pièces de rechange et puis des stocks qu'on consomme tous les jours pour l'activité, de monter en activité... Que l'armée de Terre s'entraîne plus.

Animateur : Quand vous donnez tous ces enjeux, ces chantiers, c'est très clair. Vous vous avez le finalement le plan d'action pour les prochaines années. Et là, je vais pas parler de la question de moyens, mais qu'est-ce qui vous... Dans votre quotidien, qu'est-ce qui vous fait obstacle ? Qu'est-ce qui vous empêche et que et que moi, capitaine, je n'imagine même pas finalement, de dans la difficulté de votre métier ?

Général Pierre Schill : Alors, dans la difficulté de mon métier, c'est de trouver la bonne mesure. Je je vais vous répondre sur la difficulté de mon métier puis après pour le sujet pour l'armée de Terre. La difficulté pour l'armée de Terre aujourd'hui. La difficulté de mon métier, il y a une difficulté que je considère derrière moi pour ce qui me concerne, c'est de donner la direction et l'idée. C'est ce que je viens de vous expliquer. Je me dis et je trouve que c'est plutôt bien compris dans l'armée de Terre : on va se transformer en innovant et cetera. C'est comme si on avait une boule noire, et la boule pour moi, elle est au bon, elle est elle est au sommet de la pente. Et maintenant, on va la laisser rouler. [Animateur : Ouais]. Et donc ma difficulté tous les jours, c'est à quelle vitesse on la fait rouler ? Est-ce qu'on va trop vite ou pas assez vite ? Est-ce qu'on est en train de casser la machine parce qu'on va trop vite ? Ou est-ce que au contraire on est en train de de rater le truc ? À quelle vitesse il faut faire la transformation, à quelle vitesse la boule noire descend ?

Général Pierre Schill : Et après, il y a une autre question, mais qui est du deuxième ordre là-dessus, c'est jusqu'où on va aller ? Jusqu'où on va aller ? Moi, je pousse aujourd'hui... Je vous ai dit tout à l'heure, j'ai je peux et c'est mon rôle de surjouer, de dire transformation. Très bien. S'il y a des s'il y a une différenciation entre les unités et que les unités peuvent être différentes et cetera. Mais vous voyez bien que si je la si on va trop loin, ben à la fin, on est complètement transformé, on a perdu, on est complètement innové, on a perdu ce qui faisait nos forces. Et puis éventuellement ben si je vais au bout au bout de l'idée, chaque soldat a son arme différente et puis il y a plus d'armée de Terre, il y a plus de cohésion. Donc à quelle vitesse il faut y aller et jusqu'où ?

Animateur : OK.

Général Pierre Schill : Ça, c'est ma question tous les jours sur : "Est-ce que je pousse sur la transformation ou pas ?" Et puis après, il y a la question armée de Terre. L'armée de Terre, elle est elle est pas née d'hier. Et donc il y a il y a tout un historique. Et je vais prendre un exemple concrètement. Aujourd'hui, chaque année, nous recevons dans l'armée de Terre 150 Griffons. Parce qu'il y a un contrat. Parce qu'il y a 10 ans, on a décidé qu'on allait construire le programme Scorpion dont Griffon, Serval, le char Jaguar... Et donc ça, on a enfin c'est énormément d'argent, c'est des milliards d'euros, et c'est des contrats avec l'industrie. Et donc ça arrive. Et moi, je me dis : "Bah oui, mais en fait, j'ai besoin de ces Griffons, mais j'aimerais avoir à la place de ces Griffons plus vite ben des Griffons de lutte anti-drone, des Griffons d'observation d'artillerie, des machins. Et peut-être des armes et peut-être..." Et je suis là : est-ce que je remets en cause ou un programme tout ce programme et tout ce qui est prévu et qui m'assure une certaine sécurité ? Parce que c'est prévu, l'argent est prévu et le contrat est là. Ou est-ce que je dis non, stop, on arrête ou je le modifie ? Quitte à ce que d'autres me disent : "Mais ah ben si vous en avez pas besoin là de vos 150 Griffons par an, est-ce qu'on ferait pas autre chose ? Est-ce qu'on ferait pas un satellite ? Est-ce qu'on ferait pas machin ?" Ou bien est-ce que ben finalement puisque vous n'en avez pas vraiment besoin, est-ce que je récupérerais pas l'argent pour faire autre chose ?

Général Pierre Schill : Donc il y a tout un mon sujet, c'est comment je comment j'arrive à accélérer sur ce qui est vraiment important maintenant. Je vois bien que dans les régiments, cette question de l'écart entre l'ambition et la ressource... Quand je dis : "C'est la haute intensité demain" et que les régiments ont pas assez de munitions pour tirer et cetera, il voilà. Donc moi, je dis au chef là-dessus : "De toute façon, vous aurez toujours du manque." Donc raccommoder l'ambition et les ressources, c'est votre boulot à tous les niveaux. Mais j'ai pas le droit de les mettre dans une situation de pauvreté absolue, il faut que je je donne un minimum de ressources. Voilà. Donc, moi, ce qui m'importe, c'est que ces ressources, elles arrivent, elles sont en train d'arriver. On a des ressources, on a on a davantage d'argent tous les ans. Mais comment ça se traduit concrètement dans les régiments, notamment pour le soldat qui s'est engagé pour 5 ans et qui, si on lui dit : "C'est dans 6 ans ou 7 ans que ton nouvel équipement va arriver", lui, pour lui, c'est une autre vie.

Animateur : Sur cette question des ressources, vous m'avez donné un exemple lundi, l'exemple du frigo. Vous pouvez me vous pouvez y revenir ?

Général Pierre Schill : Alors, l'exemple du frigo, c'est une question sur la philosophie de la la façon dont on doit se comporter d'une manière générale. C'est-à-dire que ce frigo... Autour de ce frigo, c'est pour faire la différence entre le raisonnement inductif et déductif, enfin peu importe là-dessus. Ce que une façon de raisonner qui vous met en manque systématique, c'est avant d'ouvrir le frigo en disant : "Bon, ce soir, qu'est-ce que je vais dîner ? De quoi je vais dîner ?" De vous dire : "Tiens, j'aimerais bien une bonne pizza." Et ensuite, vous ouvrez le frigo et vous dites : "Merde ! Il me manque la farine, il me manque l'eau, il me manque les tomates, il me manque la mozzarella, il me manque le chorizo... Ah, je suis en manque ! Donc je demande ou je vais acheter." Et ça, c'est un raisonnement où on fixe d'abord l'ambition, on se dit voilà ce que je voudrais faire, et ensuite on dit ben il me faut. Et il manque toujours "cent balles et un Mars".

Général Pierre Schill : Il y a un autre raisonnement, c'est le raisonnement déductif. Je vais déduire. Au lieu de me dire : "Que vais-je manger ce soir ?" et d'y réfléchir avant d'ouvrir mon frigo, je commence par ouvrir mon frigo. Qu'est-ce que j'ai dedans ? Ah tiens, il y a des asperges, du brocoli et etc. Ben je vais me faire je vais me faire un truc végan et ça va bien se passer ! Et là, je suis pas en manque. Alors, le risque, c'est que je sois en sous-ambition. C'est-à-dire finalement bah je suis je suis comme un pégreleux, je suis comme un pauvre type, j'ai je fais peu. L'armée de Terre française, elle a toujours voulu faire plus que ce qu'elle a. [Animateur : Hmmm]. Si on changeait ça, on ne serait plus l'armée de Terre française ! Toujours, on a une ambition au-dessus de nos ressources. Maintenant, comment les chefs à tous les niveaux arrivent à avoir une ambition de faire bien, mais font avec ce qu'ils ont ? Donc moi, qui suis celui qui est responsable de remplir le frigo, il faut que je mette un minimum de choses dans le frigo. Mais à ceux qui sont en dessous, je dis : au lieu de rêver à ce que vous voudriez avoir, commencez par regarder ce que vous avez dans votre frigo. Et de toute façon, votre responsabilité de chef, c'est de faire avec ce que vous avez. C'est de demander aussi ! C'est de me dire : "Bah tiens, ben moi quand même là, mon général, vous m'avez mis dans une situation qui n'est pas..."

Général Pierre Schill : Mais c'est ce qu'on connaît tout à fait en opération quand il y a un ordre. Un chef donne un ordre à un subordonné : "Reconnaître le village avant telle heure." En principe, il lui donne parce qu'il sait que c'est adapté à l'ennemi, au terrain et aux moyens du subordonné. Mais ça arrive qu'on remonte à son chef... Mais le subordonné réfléchit à la façon dont il va le faire et il revient, il dit : "Bon, mon général, mon colonel, je vais le faire, mais il me faudrait en plus..." Alors, il va pas lui dire : "Il me faudrait en plus 50 Leclerc et machin", sinon on dit bon non... Mais il me dit : "En plus, il me faudrait... Je sais que vous avez des appuis d'artillerie, donnez-les moi. Je sais que l'unité d'à côté va faire ceci, qu'elle m'appuie." Il va demander des choses qui sont raisonnables.

Général Pierre Schill : Donc là, il y a deux choses. Il y a vous vous vous me posez la question : il y a le raisonnement déductif qui... On a on a des moyens et on adapte les ambitions à ces moyens, même si ces ambitions, on va toujours les mettre un peu plus haut. Et c'est bien qu'on soit en "lexique" plutôt d'être en demandeur et en disant : "Ben je peux pas, je peux pas parce que j'ai pas", voilà. Et puis il y a deuxième chose, c'est que tout chef doit confier des missions à ses subordonnés qui sont adaptées aux moyens qui lui sont donnés. Même si c'est toujours des missions qui sont toujours un peu plus au-dessus de ce que pourrait faire le subordonné dans le confort. Parce que on a une forme d'exigence, il faut être capable de se transcender.

Animateur : Mon général, donc vous êtes le chef de l'armée de Terre, et j'aimerais vous poser des questions sur votre style de commandement. À la fois le vôtre, individuel, et en même temps celui que vous préconisez pour l'ensemble de vos troupes, l'ensemble de vos chefs sous vos ordres. Vous avez écrit un livre sur ce sujet qui s'appelle donc *Le Sens du commandement*, dans lequel vous parlez de ce que vous appelez le commandement par intention. On va y revenir. Un commandement qui ne cherche pas à fixer les modalités, mais seulement les finalités. Et tout à l'heure, vous avez dit, je le reformule : "Commander, c'est exagérer". Qu'est-ce que vous vouliez dire par là ? Et est-ce que peut-être vous avez mis cette philosophie au service de de cette réforme de du style du commandement que vous voulez voir advenir dans l'armée de Terre ?

Général Pierre Schill : Alors, du coup, la formule, enfin de remise en perspective comme ça, elle était peut-être excessive. Parce que dans "Commander, c'est exagérer", ce qui est vrai et ce que j'assume, c'est : commander, c'est donner du sens. C'est expliquer la finalité. C'est donner une ambition. Et une ambition, elle est toujours un peu élevée, sinon il y a pas de mouvement. Donc ça, c'est vrai. En revanche, exagérer... J'en reviens à ce que je disais juste avant sur le frigo. Il faut donc quand je dis : "Moi, j'exagère", c'est-à-dire je simplifie pour envoyer des signaux, pour enfin pour bien expliquer le sens, pour bien faire comprendre le sens, pour dire : "OK, est-ce qu'on est clair sur le sens ? Est-ce qu'on est clair sur le but ?" À ce moment-là, on verra les modalités après, mais vous avez bien compris maintenant si c'est exagéré au sens je fixe des ambitions qui sont inatteignables, là, je tombe dans l'erreur. Je tomberais dans l'erreur. Donc moi, c'est l'exagération du message ou quand j'exagérais tout à l'heure, c'était pour dire : voilà, l'armée de Terre qui doit être dans un mouvement qui est à la fois un mouvement de consolidation de ses acquis et de transformation. Moi, aujourd'hui, je dis "transformation" parce qu'il faut insister sur cette dimension, elle est prioritaire. Et donc commander, c'est donner des priorités. C'est donner du sens. C'est faire comprendre d'abord. Et ça, oui, ça me semble absolument fondamental, oui.

Animateur : C'est plus de la communication. C'est dire : voilà, vous voulez que les hommes innovent, n'aient pas peur d'abîmer des drones, et donc vous leur dites : "Allez-y, les gars, tirez sur vos drones." C'est une...

Général Pierre Schill : Oui, c'est en fait c'est pour faire comprendre le sens. Quel est le but ? Le but, c'est de s'adapter. Et ça, cette question de l'intention dans la dimension du commandement par intention, il y a d'abord et avant tout l'idée qu'un bon commandement est un commandement qui donne du sens. Qui explique les finalités, qui fixe les finalités. Voilà. Pour des tas de raisons. Pour des raisons d'efficacité, parce que ensuite ça permet l'initiative pour aller dans le sens commun. Parce que ça permet de justement de rassembler vers un but commun. Et puis parce que ça évite de tomber dans les modalités immédiatement, même si ces modalités, elles ont une importance.

Animateur : Est-ce que je peux dire avec des mots civils... Est-ce que je peux dire que vous êtes en guerre contre le micromanagement ?

Général Pierre Schill : Oui, on peut dire ça.

Animateur : Et quelle est la solution pour vous ?

Général Pierre Schill : Alors, la solution, elle est alors c'est ce que j'essaie d'écrire dans ce livre. La solution, elle est elle est elle est pas facile, parce qu'il y a pas une recette miracle. Il y a un équilibre à tenir. Il y a il y a une discipline à avoir. [Animateur : Ouais]. Et cette discipline, elle doit prendre en compte des réalités. Pourquoi ? Pourquoi ? Alors, peut-être revenir sur pourquoi ce livre. Mon idée depuis que je suis arrivé en dans mes fonctions, c'était de d'être absolument conscient que le style de commandement, la façon de commander, la façon d'organiser l'armée de Terre était très important pour soutenir la la transformation vers une armée de Terre de combat. Et parce que ce style, ça doit ce commandement par intention, cette responsabilisation surtout, doit être un moteur de la transformation. Et donc c'est une dimension qui est importante.

Général Pierre Schill : Au début, je voulais écrire un livre pour les soldats en disant pour les chefs : "Voilà comment je veux que vous commandiez" et cetera. Et puis en y réfléchissant progressivement, on a pris des avis de civils. L'ancien coach de l'équipe de France de basket qui qui a gagné aux Jeux Olympiques, des chefs d'entreprise... Et ils nous ont dit : "Ça nous intéresse beaucoup votre sujet." Et donc au lieu d'écrire un fascicule pour les soldats, à la fin, on en a fait un livre. Pour envoyer un message aux soldats, mais pour donner à réfléchir au-delà des armées.

Animateur : Il y a une il y a une phrase que j'aime bien du général MacArthur, il disait que les défaites militaires s'expliquent en deux mots : "trop tard". Est-ce que moi, en lisant votre livre, j'ai l'impression que vous vous dites les défaites militaires s'expliquent en deux mots : "trop d'ordres" ?

Général Pierre Schill : Oui, mais c'est lié. "Trop d'ordres", c'est "trop tard" souvent. Quand il y a trop d'ordres, c'est que on a pris du temps. Le niveau du dessus a pris du temps pour faire des ordres extrêmement précis, et le niveau d'en dessous, il n'a pas le temps de les exploiter de les répercuter. Et ne sait pas faire la différence entre ce qui est important et ce qui est accessoire au sein des ordres. C'est pour ça qu'il y a une des règles... Mon propos dans le livre, il est aussi de dire : il faut commander au quartier au quartier comme en opération. En opération, réfléchissez à la façon dont on devrait commander en opération dont on apprend à commander en opération et dites-vous que vous faites la même chose au quartier.

Général Pierre Schill : Et il y a une des règles qui est importante, qui est : tiers-temps. [Animateur : Oui]. Le tiers-temps. Quand un chef reçoit un ordre pour remplir une mission à une date donnée à un moment X, il ne doit prendre que un tiers du temps [Animateur : Oui] pour réfléchir et donner ses ordres. De façon à ce que toute la cascade des subordonnés ait son propre son propre tiers. Et c'est là que ça rejoint MacArthur. Si je prends plus d'un tiers du temps pour réfléchir, pour élaborer des ordres, je vais faire des ordres plus épais, plus dans le détail machin... Théoriquement meilleurs. Mais les niveaux d'en dessous ne vont pas avoir le temps. Donc ce sera trop tard. Et donc eux-mêmes vont faire la même chose et à la fin : trop tard. Donc le mon but premier n'est pas l'accélération, mais mon but premier, c'est le sens à donner. Parce que ce sens, il est c'est le moteur de l'initiative et du fait que chacun à son niveau va pouvoir prendre les bonnes initiatives pour atteindre le résultat.

Animateur : Vous avez donné un exemple qui me parle beaucoup et qui je pense parlera énormément de soldats, qui est cette différence entre ce qu'ils vivent en termes de commandement sur le terrain ou en mission et ce qu'ils vivent en termes de commandement quand ils sont au quartier en temps de paix hors déploiement opérationnel. Est-ce que vous pouvez expliquer ce que vous voulez dire par là en pensant peut-être à des à des civils ? Qu'est-ce qui se passe dans le monde des opérations en termes d'ordre, de commandement, et que vous voudriez diffuser également dans la caserne dans le temps de paix hors des crises ?

Général Pierre Schill : Alors, d'abord juste un point. Pour moi, la question du de la responsabilisation et ensuite du commandement par intention, c'est à la fois une philosophie, c'est aussi une discipline et puis c'est une méthode. Vous me posez la question sur la méthode. Je pour y compris pour ceux qui sont éventuellement pas dans les armées, je synthétise très vite cette méthode. Cette méthode en opération, c'est elle a plusieurs on apprend des étapes.

Général Pierre Schill : On apprend le WIN-GO, c'est-à-dire Warning Order. C'est dès qu'un chef reçoit un ordre et ben il en avertit ses subordonnés. Il leur dit : "Écoutez les loulous, demain on va devoir faire ça." Ce qui ce qui met tout le monde en en état machin. Pourquoi on ferait pas ça dans la vie quotidienne ? Ensuite, quand on prépare les ordres, il y a ce qu'on appelle le Parallel Planning. C'est-à-dire un chef, quand il prépare les ordres de son subordonné, il associe son subordonné à la rédaction des ordres de façon à ce que le subordonné puisse y travailler et mettre les inputs en permanence en continu. Pourquoi dans la vie quotidienne on ferait pas ça ? [Animateur : Hmmm].

Général Pierre Schill : Ensuite, il y a ce qu'on appelle le Mission Brief. C'est-à-dire qu'à un moment donné, on donne les ordres formellement. C'est-à-dire à un moment donné, on s'arrête et on dit : "OK, voilà ce qu'il y a à faire." Et dans ces ordres, ils ont une forme particulière qui est que c'est basé sur l'intention. C'est qu'on commence par dire quel est l'objectif du niveau supérieur. On donne ce qu'on appelle un effet majeur, c'est-à-dire que on décrit ce que ce qui devrait être l'action principale de l'affaire. Et souvent on décrit un petit scénario assez rapide derrière. Donc à un moment donné, on prend le temps de donner les ordres et ces ordres, on les donne de l'intention au principe et puis après au détail. Pourquoi dans la vie quotidienne on ferait pas ça ?

Général Pierre Schill : Et surtout, et c'est ça qui est qui me semble être la clé des ordres en opération et probablement au quartier aussi, c'est ce qu'on va appeler le Back Brief. Dans ces ordres, en fait, on laisse au subordonné l'initiative des modalités. C'est-à-dire que c'est pas le chef qui décrit les modalités : il donne l'intention et il demande au subordonné de proposer les modalités. C'est pas "open bar", c'est pas "maintenant tu te démerdes". C'est "maintenant tu vas réfléchir à ce que je t'ai dit et tu reviens me voir". C'est le Back Brief. Et tu me dis comment tu vas faire. Et donc je dis le subordonné arrive et dit : "Mon colonel, j'ai bien compris ce que vous m'avez demandé, c'est ça, et je vais le faire comme ça." Et le le chef dit "OK" ou "non". C'est une forme de contrôle a priori. Parce que je continue la méthode.

Général Pierre Schill : Et ensuite, il y a dans la dans en opération ce qu'on appelle une box de liberté. Souvent pour nous, c'est la limite longue, la limite courte, la limite droite, la limite gauche. Quand vous êtes dans votre box qui vous a été attribuée, vous avez une zone de responsabilité, vous faites ce que vous voulez - enfin vous faites ce qui était prévu. [Animateur : Oui]. Et c'est le commandant par veto : c'est vous faites ce que vous voulez sauf quand vous traversez, vous voulez traverser, sortir de la box. Mais est-ce que ça veut dire qu'on vous suit pas ? Non. Dans la vie militaire aujourd'hui, on a ce qu'on appelle le Blue Force Tracking. C'est-à-dire que chacun a sur son casque ou sur son véhicule un un capteur GPS qui fait que le chef voit ce qui se passe. C'est et puis un bon subordonné, on sait il rend compte. Il commence par dire : "Mon colonel, tout va bien, je suis au début de la mission, ça va bien se passer." Et quand au bout de 3 heures, il dit : "Mon colonel, ça va toujours bien, je suis là machin." Et donc pourquoi dans la vie quotidienne on ferait pas ça ? On n'aurait pas une espèce de suivi, ça s'appelle le pilotage, et des comptes-rendus.

Général Pierre Schill : Et puis à la fin surtout, on est sur l'objectif. Et ça, c'est le cour du commandement militaire en opération : il y a échec ou il y a réussite. J'ai pris l'objectif ou je l'ai ou je l'ai pas eu. La balle, elle est dans la cible ou elle est pas dans la cible. Et donc tout ça, c'est la philosophie, c'est la discipline et c'est la méthode du commandement en opération. Et moi, je dis : vous qui êtes dans l'armée de Terre, soldat... Et je dis aux civils : faites comme ça. Associez, dites donnez du préavis. Associez les subordonnés à la à la rédaction des ordres. Donnez clairement vos ordres sur les intentions. Laissez l'initiative des modalités. Faites-vous back-briefer. Suivez sans emmerder. Vous qui êtes subordonné, rassurez. Et ensuite c'est résultat : échec ou pas échec. Vous avez tout bien fait mais vous n'êtes pas au résultat : c'est échec. C'est votre responsabilité. C'est votre responsabilité.

Animateur : Donc en fait, vous dites : la condition de l'initiative et de pouvoir faire ce qu'on veut dans cette box, c'est la victoire. C'est la victoire. C'est le résultat. C'est la culture de résultat.

Général Pierre Schill : Alors, parce que c'est une des difficultés de ce de ce commandement. Commandement par intention, laisser au subordonné l'initiative des modalités... Assez facilement, ça peut vouloir dire ben "up to you, faites ce que vous voulez". En fait, c'est pas vrai. On ne peut pas se débarrasser. Être à l'échec. Nous sommes un métier, notamment en opération, nous avons un métier qui a une obligation de résultat. Il y a mort d'homme, il y a victoire pour notre pays. [Animateur : Hmmm]. Donc on ne peut pas aller à l'échec. Donc comment on combine quelque chose qui est qui donne l'initiative, qui laisse l'initiative parce que l'initiative, elle est importante, et on assure le résultat. C'est ça la tension. Parce que si c'était juste bon ben maintenant les chefs commandent par intention au sens machin, et puis mon loulou, tu seras au rendez-vous ou pas. C'est on ne peut pas faire ça. On n'a pas le droit d'être à l'échec.

Général Pierre Schill : Et il y a tout ce modèle on va dire un peu à la mode de la start-up. [Animateur : Oui]. Si vous vous dire : "Oui, faites comme les start-ups." Sauf que les start-ups, elles ont 95 % d'échec, et et ça, c'est quelque chose qui nous est interdit, parce que vous l'avez dit, il y a la vie des hommes, il y a la survie de il y a la survie. Mais alors justement, c'est peut-être un domaine sur... Enfin, vous vous l'avez dit sous-entendu tout à l'heure. Moi, une des idées principales, c'est : faire en op faire au quartier comme en opération. Maintenant, peut-être qu'une des grandes différences entre le quartier et l'opération, c'est sur cette question d'obligation de résultat. En opération, on a obligation de résultat, et donc si un chef voit que son subordonné est en train de se planter, il doit reprendre les rênes et il doit. Mais au quartier, justement, profitons du fait qu'au quartier, peut-être il y a moins d'enjeux pour avoir une "culture de l'échec". Et cette culture de l'échec, elle est probablement autour de l'intéressement. C'est-à-dire c'est comment on arrive à dire, bon d'abord qu'il peut y avoir échec, mais aussi à dire : "OK, si tu fais bien, tu vas bénéficier des fruits de ton du fait que tu as bien fait."

Général Pierre Schill : Je te donne telle somme d'argent par exemple. Je vais prendre si s'il y a l'infrastructure. Il y a un adjudant en unité. On lui dit : "OK, enfin le colonel dit lui le l'adjudant-chef dit : 'OK, moi je vais refaire les toilettes' enfin ou la peinture des chambres machin 'et j'ai besoin de 10 000 €.' Et le chef de corps lui dit : 'OK, je suis d'accord, je te donne 10 000 €.' Et en fait, il le fait pour 8 000 €. Ben il lui dit : 'Ben tu gardes les 2 000 € et tu vas peindre trois chambres de plus ou quatre chambres de plus.' Il y a l'intéressement. Voilà. Et cet intéressement, il a d'autres domaines : c'est notamment sur la fidélisation. OK, je te donne 30 soldats, tu les fidélises, ils renouvellent leur contrat... Tu en auras encore plus ! Mais en revanche, tu me plantes un camion... Et là, il y a trop d'accidents dans l'armée de Terre aujourd'hui. C'est ce que j'ai demandé à l'état-major de l'armée de Terre de faire de dire : 'Ben non, on le remplace pas.' [Animateur : Hmmm]. OK, le tel régiment m'a planté deux Servals et les a ils sont ils sont sur le flanc ou sur le dos. Maintenant, il a moins de Servals. C'est une forme d'intéressement. [Animateur : D'incitation !]. Oui, d'incitation. Celui qui est vertueux aura plus, celui qui est qui n'est pas vertueux aura moins.

Animateur : Ça vous est déjà arrivé de donner des ordres que vous n'auriez pas aimé recevoir ?

Général Pierre Schill : Ah, forcément ! Forcément. Est-ce que j'ai dans ma vie reçu des ordres que j'aurais pas aimé recevoir ? Non, mais alors après, il y a les grands ordres et les petits ordres. Les ordres de détail. Moi, X fois dans ma vie, on m'a demandé de monter un service, que ma compagnie ou ma section monte un service. Mon régiment. Alors que j'avais prévu. Le pire qui m'a toujours énervé, c'est quand... Enfin, vous l'avez enfin j'ai compris aujourd'hui, je suis pas un chef parfait, mais j'ai toujours essayé de prévoir de d'anticiper les choses, même s'il faut garder l'esprit d'alerte et et le pire qui m'a toujours énervé, c'est quand j'ai prévu correctement les choses et quand il y a une alerte. Ça va. Et je suis parti plusieurs fois en alerte et ça, c'est super pour m'envoyer en mission ! Mais qu'on me dise : "Ah ben tiens, on avait pas vu tel truc. J'avais pas vu que c'était jeudi de l'Ascension ou machin. J'avais pas vu que et il faut que vous fassiez." Je dis : "Non, les gars, faites votre boulot !" Voilà. Et moi, ça m'arrive de donner des ordres comme ça, parce qu'il y a des fois, il y a des inputs qui viennent d'en haut qui auraient pu être anticipés, ils n'ont pas été anticipés, mais on me dit : "Mais mon général, ben maintenant vous faites." Et moi, je me retourne vers la force opérationnelle terrestre et je dis : "Ben les gars, c'était pas prévu, j'aurais dû vous le dire il y a 6 mois, on le sait depuis X temps... Mais ben vous allez faire." C'est ça qui est qui est crispant : c'est en fait d'introduire de d'introduire de l'incertitude là où on aurait pu avoir des choses plus carrées et plus cadrées.

Animateur : Je suis obligé de terminer. J'ai plein d'autres questions à vous poser, mais malheureusement, vous avez vous avez des rendez-vous. Alors, je voudrais finir sur un questionnaire où on répond comme un soldat : affirmatif, négatif. Vous avez le droit à un affirmatif, négatif, oui non comme vous voulez. Et puis "Reçu" si jamais comme vous disiez tout à l'heure : j'ai dit reçu sans être forcément d'accord, mais vous saviez pas le bord d'idée de dire non. On est parti, général. Est-ce qu'une injustice vaut mieux qu'un désordre ?

Général Pierre Schill : Non.

Animateur : Gentil, c'est un métier ?

Général Pierre Schill : Ah non !

Animateur : Est-ce qu'il y a besoin d'avoir fait Saint-Cyr ?

Général Pierre Schill : Non.

Animateur : Est-ce le terrain qui commande le terrain ?

Général Pierre Schill : L'homme. Si on prend terrain comme étant l'homme, le substrat humain, oui.

Animateur : Avez-vous déjà reconnu vous être trompé avec vos subordonnés ?

Général Pierre Schill : Oui, bien sûr !

Animateur : Avez-vous déjà fait semblant d'être sûr de vous alors que vous étiez plein de doutes ?

Général Pierre Schill : Oui, en permanence !

Animateur : Avez-vous déjà simulé la colère avec vos subordonnés ?

Général Pierre Schill : Non. En fait, je suis plutôt, je il faut faire très attention avec la colère vis-à-vis des subordonnés. C'est tellement facile quand on surplombe. Je me mets suffisamment enfin je monte suffisamment en tension pour être plutôt dans essayer d'éviter éviter de simuler la colère.

Animateur : Le chef doit-il toujours donner du sens ?

Général Pierre Schill : Oui, absolument ! Ça, c'est très important.

Animateur : Un subordonné doit-il accepter de ne pas tout comprendre ?

Général Pierre Schill : Enfin, un subordonné, il en... C'est déjà une forme de faillite si on n'accepte pas de tout comprendre. Mais un subordonné doit accepter qu'il y ait des il y ait des il y a des impératifs supérieurs, oui. Et parfois, il y a un chef qui ne peut pas tout expliquer non plus.

Animateur : C'est là la question de la confiance. Et un chef qui ne peut pas tout expliquer, mais il y a donc c'est là la question de la confiance.

Animateur : Tout à l'heure, vous avez dit que vous étiez nul en tir. Un chef d'état-major a-t-il le droit de montrer ses vulnérabilités ?

Général Pierre Schill : Oui, je pense que euh... Être soi-même fait partie de fait partie de la crédibilité qu'on peut avoir, qu'on doit avoir.

Animateur : Et je termine par mon questionnaire Pivot. Alors, là, c'est pas oui/non, c'est par contre des réponses courtes. Quel métier auriez-vous fait si vous n'aviez pas rejoint l'armée ?

Général Pierre Schill : Ingénieur. Et ingénieur de production. Je pense que c'est on est un métier qui qui a énormément de bons côtés, mais on ne produit pas. Voilà. Moi, j'aurais été patron d'une usine. Qui comme les usines qui qui font nos qui font nos équipements. Chaque fois que je les visite, c'est je suis ébloui par le fait que de l'acier rentre et un véhicule sort, ou des engrenages.

Animateur : Mais je vis exactement pareil. C'est cette envie d'avoir d'être capable de transformer et produire quelque chose qui qui nous manque un peu.

Général Pierre Schill : Que répondez-vous à la petite voix intérieure qui dit "abandonne" ?

Général Pierre Schill : J'entends pas !

Animateur, riant : J'ai mal. Vous êtes trop vieux, vous n'entendez pas le tir... C'est le tir !

Général Pierre Schill : Oui, c'est le tir !

Animateur : Quel est votre mot préféré ?

Général Pierre Schill : "Concrètement". Ah, c'est concrètement !

Animateur : Le livre que vous emporteriez sur le front ? Je sais que vous aimez le cinéma, sinon ça peut être un film.

Général Pierre Schill : Oui, alors non, j'emmènerais alors du coup une pirouette : je dirais j'emmènerais l'INF 202, le manuel d'emploi du chef de section d'infanterie, c'est le premier bouquin. Mais sinon en terme d'auteur, je j'apprécie beaucoup Giono et voilà, je trouve qu'il y a une poésie. Et en plus, il vient de par chez toi, il vient par chez moi dans le Vaucluse.

Animateur : Le film que vous recommanderiez à vos soldats ?

Général Pierre Schill : La 317e Section, facile. Mais *Soldat Ryan*. Et on en parlait hier, je trouve que le film - bon après, est romancé et etc. mais il y a il y a il y a un certain nombre de il y a un certain nombre de messages ou de réflexions sur l'engagement, le sens de la mission, qui sont très intéressants. Notamment cette fameuse cette fameuse vue initiale de des plages de débarquement complètement désert et on voit sur le il y a un plan fixe et on voit la le le la trave de la première barge qui arrive avec le bunker sur la droite. Et on sait que les gens qui sont dans le dans cette barge vont quasiment au suicide. Mais ils vont pas au suicide parce que certains vont être des cibles pour le mitrailleur allemand, d'autres vont suivant c'est la même plage et il y a des centaines de bateaux, des milliers de soldats, des protections anti-aériennes et cetera. Il fallait qu'il y ait cette première barge qui qui arrive au rivage.

Animateur : Au nom de quoi pourriez-vous mourir ?

Général Pierre Schill : Bah, la France.

Animateur : La devise qui vous est chère ?

Général Pierre Schill : Aide-toi, le ciel t'aidera.

Animateur : Et si Dieu existe, qu'aimeriez-vous après votre mort l'entendre vous dire ?

Général Pierre Schill : "Welcome". Bienvenue. Merci beaucoup. S'il parle français, je sais pas s'il parle anglais. C'est sûr qu'il parle français ! Bienvenue.

Animateur : Vous venez de publier ce livre, *Le Sens du commandement*. Je le je le rappelle, il est tous les bénéfices vont à Terre Fraternité pour les blessés de l'armée de Terre. S'il y avait un mot que vous répétez le plus dans ce livre et celui que vous voudriez qu'on en retienne, ce serait quoi ?

Général Pierre Schill : Mais un mot, c'est : "Seul le résultat compte". Et pour nous, militaires, c'est : "Seule la victoire compte".

Animateur : Merci ! Ben si vous êtes toujours avec nous, je pense que d'autres épisodes de *Quartier Libre* peuvent vous intéresser. Et avant de finir, je voudrais vous demander une chose : si ces vidéos vous plaisent, dites-le à mes chefs ! C'est la meilleure façon de nous soutenir. Et pour le dire, je vous propose de vous abonner, de commenter ou de liker. Merci et à bientôt !

Voix off : Armée de Terre, peux-tu le faire ? Pour le savoir : s'engager.fr. L'armée de Terre recrute 16 000 soldats et 5 000 réservistes par an et forme à plus de 100 métiers.

Fin de la musique.

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