De la paix à la guerre : l’évolution des missions des pharmaciens militaires

Direction : Santé / Publié le : 06 mai 2026

L’accélération des tensions internationales et les nouveaux défis en matière de défense poussent à repenser les pratiques des soignants militaires, notamment celles des pharmaciens des armées. Face à cette mutation imprévisible, le pharmacien général Frédéric Dorandeu, inspecteur technique des services pharmaceutiques des armées, organise un séminaire réunissant la communauté des pharmaciens militaires. Cet événement se tiendra du 26 au 28 mai à Lyon-Bron.

Propos recueillis par Emmanuelle Ndoudi

Pharmacien général Frédéric Dorandeu, inspecteur technique des services pharmaceutiques des armées

« La Grande Guerre, a appelé les pharmaciens à participer à des actes du Service qui ne leur étaient pas dévolus autrefois (…). ». Cette phrase, tirée du Guide pour les pharmaciens militaires en temps de guerre, écrit en 1925 par le Pharmacien général Arnaud Gautier et le médecin principal de 1e classe Fernand Visbecq, résonne avec une actualité particulièrement riche aujourd’hui.

Alors que l’hypothèse d’un engagement majeur se précise, la profession doit s’adapter à de nouvelles exigences opérationnelles. Dans ce contexte, le pharmacien général Frédéric Dorandeu, inspecteur technique des services pharmaceutiques des armées, organise les Assises de la pharmacie militaire, du 26 au 28 mai 2026 aux Écoles militaires de santé de Lyon-Bron (EMSLB). 

L’objectif ? Rassembler la communauté des pharmaciens militaires et plus largement des pharmaciens au service de la Défense pour réfléchir à l’évolution de leur métier, à l’aune de la haute intensité en tenant compte des défis opérationnels croissants.

Plus de 20 ans après la dernière rencontre de la communauté des pharmaciens militaires, pourquoi relancer cette initiative ?

Pharmacien général (PHG) Frédéric Dorandeu - Lorsque j’ai pris mes fonctions en août 2024, j’ai rapidement ressenti la nécessité de relancer une dynamique collective au sein de la pharmacie militaire. Ce projet a demandé du temps : validation par le directeur central, constitution d’un comité d’organisation, d’un comité scientifique… Toute l’année 2025 a été consacrée à sa préparation, en vue des Assises de 2026. D’autant qu’un tel rassemblement n’avait pas eu lieu depuis longtemps : la dernière grande réunion remonte à 2005 voire 2002 et les premières journées avaient été organisées en 1998. Nous faisons face à des défis majeurs, avec la perspective de conflits de haute intensité. Or, l’évolution des études pharmaceutiques, du cadre réglementaire et des pratiques professionnelles a progressivement érodé ce qui faisait l’ADN du pharmacien militaire : sa polyvalence adaptée aux besoins des armées, doublée d’une nécessaire spécialisation. Aujourd’hui, cette capacité d’adaptation est rendue plus complexe, alors même qu’elle sera déterminante dans les engagements futurs. 

Au fond, l’enjeu est aussi intellectuel : nous devons changer de paradigme. Pendant longtemps, nous avons raisonné dans un cadre proche du temps de paix, malgré les opérations extérieures.

« Aujourd’hui, il nous faut nous préparer à autre chose, renouer avec une culture d’anticipation des engagements majeurs, comme savaient le faire nos Anciens. »

Quelles seront les caractéristiques de cette prochaine édition ? Quel public est attendu ?

PHG Frédéric Dorandeu - Nous attendons entre 110 et 120 participants. Parmi eux, une centaine d’officiers d’active, soit environ 50 % du corps. À ces effectifs s’ajoute une dizaine d’officiers de réserve. Il me semblait en effet essentiel de les associer à ces échanges, car dans une perspective de montée en puissance et de préparation du soutien à la haute intensité, leur rôle est déterminant. 

Nous aurons également une ouverture à l’international, avec la présence de mon homologue belge, inspecteur des services pharmaceutiques, accompagné de deux officiers pharmaciens venus également de Belgique. Ayant travaillé plus de vingt ans dans un cadre international, notamment avec l’OTAN, il me paraissait important d’entretenir ces échanges avec nos alliés. Enfin, j’ai souhaité intégrer également les pharmaciens civils travaillant au profit de la défense, leurs compétences et expériences sont importantes à nos missions. L’objectif est donc bien de rassembler l’ensemble des pharmaciens engagés au service des forces armées afin de nourrir une réflexion collective.

Pourquoi avoir choisi les Écoles militaires de santé de Lyon-Bron (EMSLB) comme lieu d’accueil ?

PHG Frédéric Dorandeu - Ce choix n’est pas anodin : creuset de formation des pharmaciens militaires de carrière, il permet d’associer les jeunes élèves pharmaciens, non retenus par des activités universitaires. Ils pourront ainsi découvrir la diversité des métiers, échanger avec leurs aînés et commencer à se projeter dans leur future pratique professionnelle.

Comment résumeriez-vous le métier de pharmacien militaire ?

PHG Frédéric Dorandeu - Le métier de pharmacien militaire est difficile à résumer, car il recouvre en réalité une grande diversité de missions et fonctions (approchant les sept métiers du conseil de l’ordre des pharmaciens). Je parlerais donc plutôt des métiers de pharmacien militaire dans lesquels les quelques 200 officiers se répartissent. Les réalités professionnelles sont extrêmement variées. Avec plus de 40 ans de carrière, ce que je retiens avant tout, c’est l’opportunité unique qu’offre cet engagement : concilier le désir de servir son pays en tant qu’officier avec l’exercice des sciences pharmaceutiques, dans toute leur richesse et leur diversité. Notre serment professionnel (serment de Galien) souligne clairement que nous jurons « d’exercer dans l’intérêt de la santé publique notre profession avec conscience et de respecter non seulement la législation en vigueur mais aussi les règles de l’honneur, de la probité et du désintéressement », en miroir de la devise de notre école Mari transve mare, pro patria et humanitate, hominibus semper prodesse (Sur mer et au-delà des mers, pour la patrie et l'humanité, toujours au service des hommes).

Cette diversité des métiers est d’ailleurs ce que j’ai souhaité mettre en avant dans un document de réflexion qui m’a été demandé par le directeur central : dépasser la seule fonction de ravitaillement médical dans la doctrine de soutien médical aux engagements opérationnels. Celle-ci est essentielle, bien sûr, mais elle ne représente qu’une partie de la capacité de soutien Pharmaceutique des engagements opérationnels et de la santé publique. Ce soutien inclut non seulement les acteurs du ravitaillement (distribution), de la pharmacie industrielle, mais aussi les biologistes médicaux, les pharmaciens hospitaliers, les spécialistes des laboratoires d'analyses de surveillance et d'expertise de la Marine nationale ou encore les chercheurs et autres experts capables d’apporter conseil et appui au commandement.

Cette approche permet donc d’englober l’ensemble des pharmaciens, quels que soient leur parcours et leur lieu d’exercice. 

« Tous peuvent et devront contribuer au soutien pharmaceutique des engagements dans un contexte d’engagement majeur. »

Quel regard portez-vous sur le pharmacien militaire de demain ?

PHG Frédéric Dorandeu - Le pharmacien militaire de demain devra avant tout rester un professionnel de santé aux compétences larges. C’est un officier qui doit conserver une vision globale des sciences pharmaceutiques appliquées aux armées et continuer à apporter cette plus-value spécifique, même lorsqu’il est engagé dans des missions qui ne sont pas exclusivement pharmaceutiques.

Au-delà des compétences techniques, certaines qualités demeurent fondamentales : le sens du devoir, l’engagement dans la mission, la polyvalence et l’excellence. Cette exigence d’excellence fait partie de notre héritage. Elle s’inscrit dans une tradition ancienne, portée aux plus haut notamment par Antoine Parmentier, inspecteur général du service de santé au 19e siècle ; elle doit continuer à guider notre action. 

En cas de conflit majeur, les pharmaciens seront amenés à exercer des missions qui dépassent leur périmètre habituel. Cette réalité s’est vérifiée récemment lors de la crise de la Covid, avec l’élargissement des compétences des pharmaciens, notamment en matière de vaccination ou de dépistage. Demain, dans un contexte de crise ou de guerre, cette capacité d’adaptation sera encore plus déterminante. Le pharmacien pourra intervenir dans des domaines où on ne l’attend pas nécessairement, par exemple la gestion de crise, où émergent de nouvelles fonctions, comme celle de directeur médical de crise pour les produits de santé.

Enfin, quelle ambition nourrissez-vous avec cette première édition des Assises de la pharmacie militaire ?

PHG Frédéric Dorandeu - L’ambition première de ces assises est de créer une véritable dynamique collective. Il s’agit d’abord de décloisonner les esprits : permettre à l’ensemble des pharmaciens de mieux se connaître, de comprendre la diversité des pratiques et d’apprécier les compétences de leurs pairs pour renforcer la complémentarité à défaut d’une polyvalence complète qui renierait notre besoin de spécialisation.

Au-delà de cette connaissance mutuelle, l’enjeu est d’amener chacun à se projeter dans le contexte stratégique à venir, marqué par la perspective d’un engagement majeur. Cette prise de conscience n’est pas encore suffisamment partagée, notamment parce que beaucoup sont très investis dans leurs importantes missions quotidiennes.

Ces assises doivent donc être un point de départ pour une préparation collective aux défis futurs des pharmaciens servant au sein des forces armées.


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