ORION 26 : « les soignants militaires doivent se sentir armés » pour affronter un conflit de haute intensité

Direction : Santé / Publié le : 05 février 2026

De février à avril, l’exercice majeur ORION26 s’annonce être l’occasion de confronter la transformation du Service de santé des armées aux réalités du conflit de haute intensité, dans des environnements hybrides contestés. Interview du médecin général Gilles KERANGUEVEN, chef de la division « milieux » de la direction de la médecine des forces.

Propos recueillis par Emmanuelle Ndoudi 

Médecin général Gilles KERANGUEVEN, commandant de la division « milieux » de la médecine des forces

ORION 26 est le terrain d’exploration et d’adaptations de ladoctrine médicale du Service de santé des armées. Pourriez-vous en détailler les contours ? 

Médecin général Gilles KERANGUEVEN - La nouvelle doctrine médicale est le résultat d’un travail de plusieurs années. Aujourd’hui, nous nous préparons à un flux massif de blessés – plus important que lors des conflits asymétriques. Les nouveaux conflits impliquent également souvent la perte de la supériorité aérienne. Ces données impliquent d’adapter les modes d’évacuation médicale vers l’arrière : elles doivent désormais être réalisées souvent par voie terrestre, ce qui implique la création de nouveaux moyens. D’une manière générale, dans un contexte sécuritaire fluctuant et dégradé parfois sur de longues périodes, il apparait une impérieuse nécessité de mobilité des UMO (Unités Médicales Opérationnelles, ndlr, structure de soins). En résumé, notre doctrine se résume en deux mots clés : rapidité et mobilité. 

Quelle place a eu le retour expérience de l’Ukraine dans la conception de cette doctrine et des scénarios tactiques ?

MG KERANGUEVEN - Le Service de santé des armées ne joue jamais seul. Lors de la conception des scénarios d’ORION 26, nous nous sommes alignés sur les besoins et les orientations des armées. Leur objectif est clair : tirer les enseignements du conflit en Ukraine pour faire évoluer nos doctrines et nos entraînements face aux nouvelles formes de conflictualité. Le Service de santé des armées s’inscrit pleinement dans cette dynamique.

L’expérience ukrainienne montre notamment que l’évacuation d’un blessé peut désormais prendre plus de 12 heures, voire 24 heures. Le concept de « golden hour », fondé sur l’acheminement du blessé vers un bloc opératoire en moins d’une heure, reste le standard car la physiologie ne change pas, mais les conditions tactiques de la haute intensité rendent le respect de ces contraintes beaucoup plus difficile. Nous avons donc fait évoluer notre doctrine, et ORION 26 s’appuiera sur ces nouvelles réflexions.

Ces bouleversements ont aussi modifié l’envergure d’ORION 26 par rapport à l’édition précédente. Comment le Service de santé des armées s’est-il adapté en fonction de ces changements pour être au rendez-vous de la guerre de demain ?

MG KERANGUEVEN - Deux volets majeurs ont été identifiés. D’abord, le « command and control medical » (C2MED), une notion renvoyant à la présence d’un conseil médical à tous les niveaux de commandement. C’est un sujet désormais vital : plus les opérations sont complexes, plus elles nécessitent de coordination entre les différents niveaux de commandement et un conseil médical adapté. Les soignants militaires possèdent des compétences médicales de pointe, mais toute la difficulté d’une opération d’envergure majeure réside dans la coordination des actions, alors que les conditions tactiques bougent vite et que de très gros volume de forces sont engagés. Avec ORION 26, l’enjeu est d’avoir un C2MED extrêmement robuste pour coordonner tous les aspects d’une mission de grande envergure. 

ORION 23 nous a également appris la nécessité de mettre en œuvre toutes les dimensions du ravitaillement médical (RAVMED). Cette année, la composante RAVMED fera partie intégrante des scénarios. L’un des objectifs majeurs pour le Service de santé des armées sera de tester les unités médicales opérationnelles du RAVMED et le ravitaillement à l’avant (près des combats), souvent par le biais de vecteurs terrestres, au regard des conclusions du conflit ukrainien. 

« Comme pour les Armées, rien ne se fait sans la logistique. »

Au regard de ces deux notions, quelles sont les attentes du directeur central et les objectifs pour le Service de santé des armées ? 

MG KERANGUEVEN - Les attentes du directeur central sont traduites en objectifs fixés par la division opération de la direction centrale du Service de santé des armées. ORION compte quatre phases distinctes mais les objectifs majeurs restent les mêmes : intégrer un C2MED robuste à tous les niveaux, mettre en œuvre notre chaîne de ravitaillement médical (stockage et livraison à l’extrême avant) et nos moyens de mobilité terrestre. 

Le Service de santé des armées s’est engagé dès la première phase, durant tout le mois de janvier 2026. Un officier du Service s’est rendu à Cinq-Mars-la-Pile (près de Tours) pour participer aux travaux de planification opérationnelle. Pour nous, l’enjeu était d’être mobilisé dès le départ, dans tous les travaux de planification, afin que la chaîne « santé » soit bien insérée dans l’exercice.

La deuxième phase, du 8 février au 1er mars, s’articulera autour de trois volets successifs. Cette opération de soutien à un pays ami agressé commence par une phase de conquête de la supériorité aérienne et maritime, puis des opérations amphibies et aéroportées pour conquérir des points d’entrée sur un territoire contesté et maîtriser une zone de déploiement plus importante. Côté Service de santé des armées, un directeur médical, spécialiste du milieu concerné, sera désigné afin d’apporter un conseil adapté au commandement. À chaque étape, l’enjeu sera d’intégrer des personnels du SSA qualifiés au sein de l’ensemble des états-majors. L’autre objectif consistera à mettre en tension nos nouvelles UMO, qu’elles soient du ravitaillement, de la médecine des forces ou hospitalières : nous mettrons nos outils à l’épreuve de l’engagement majeur lors de différents scénarios des phases actives 2 et 4. 

La troisième phase, dans une période plus stable mais fragile, sera une phase de coordination interministérielle et de gestion de crise (surtout de gestion, sur le territoire national, des soubresauts du conflit engagé).

La dernière étape représente une véritable opération de haute intensité, et pas des moindres. Cette opération sera intégrée à la chaîne de commandement otanienne et se déroulera du 7 au 30 avril. Jusqu’à 12 500 militaires seront déployés dans les camps de Champagne ! Durant cette phase, nous testerons notre résilience sur des scénarios d’afflux massif, avec plus de 300 blessés sur une même phase de jeu. L’enjeu de triage et de traçabilité des blessés sera important : leur localisation et leur état doivent être connus à tous moments de l’évacuation. Et ceci dans toutes les strates du C2MED pour orienter le blessé de la meilleure manière possible selon son état et grâce à la mise en place de systèmes d’informations ad hoc. 

« Cette phase sera aussi l’opportunité de tester véritablement notre nouvelle doctrine en conditions réelles, en confrontant sa soutenabilité à la réalité des combats, mais aussi en analysant son impact sur la manœuvre. »

À partir de la phase 4, l’exercice ORION 26 passe sous commandement interalliés. Quel est le sens de cette manœuvre et comment cela va-t-il affecter le Service de santé des armées ?

MG KERANGUEVEN - Cette phase est déterminante, car elle illustrera l’engagement de la France au sein de l’OTAN. Et le domaine de la santé ne sera pas en reste : nous avons inclus dans nos exercices la participation d’alliés, tels que les Belges, Luxembourgeois, Allemands ou encore Grecs au sein des Roles 1 et Roles 2 mobiles. C’est une grande nouveauté ! Durant cette séquence, les personnels du Service de santé des armées s’exprimeront en anglais dans les états-majors, l’une des deux langues officielles de l’Alliance. 

Quelles sont les autres évolutions apportées à l’organisation d’ORION 26 ?

MG KERANGUEVEN - ORION 26 se distinguera aussi par la place accordée à la réserve opérationnelle et à la jeunesse. Pour la première fois, nous aurons une antenne chirurgicale ainsi qu’un Role 1 entièrement composés de soignants réservistes. Sur l’autre volet, nous mobiliserons des jeunes pour nous aider dans des tâches de première importance, telle que la préparation de trousses individuelles du combattant. 

« Un seul mot d’ordre : améliorer la cohésion nationale. »

Pour se préparer à un engagement majeur, le Service de santé des armées se dote d’une nouvelle organisation de ses centres médicaux des armées (CMA) en mode zonal, à compter de l’été 2026. Quelle place ORION 26 accorde à ce nouveau dispositif ?

MG KERANGUEVEN – ORION26 nous offre l’occasion inestimable de pouvoir appréhender ce nouveau maillage territorial et d’en valider le format, lors des phases 2 et 4. La configuration zonale des CMA qui assurent la continuité du soutien « santé » sur le territoire permet aux chefferies « Santé », adossées aux brigades, de se consacrer exclusivement à leur engagement à l’instar de la chefferie de Besançon pour Orion. Ce choix n’est pas un hasard : il faut que les personnels s’habituent à travailler ensemble pour que demain, la brigade et la chefferie « Santé » coopèrent, en toute fluidité. 

Quelles devront être les enseignements de cet exercice majeur ? 

MG KERANGUEVEN – Pour les joueurs, la finalité est triple : avoir un entraînement d’envergure le plus fidèle possible aux réalités de terrain, saisir l’importance du rôle du C2MED et prendre conscience du changement de paradigme des conflits actuels. En bref, les soignants militaires doivent se sentir armés pour affronter ce changement et confiants dans l’idée que le Service de santé des armées se transforme, dans cet unique objectif.


A la une