La logistique médicale, un enjeu stratégique au cœur de la résilience des nations OTAN
Dans un contexte international marqué par le retour du risque de conflit de haute intensité, l’OTAN renforce sa réflexion sur la prise en charge médicale des forces engagées. Parmi les enjeux : structurer la logistique médicale et sécuriser l’approvisionnement en matériel médical. Entretien.
Propos recueillis par : Emmanuelle Ndoudi.
Face à un scénario de l’article 5, impliquant l’engagement de toutes les nations alliées de l’OTAN dans un conflit de haute intensité, quelle est l’organisation du soutien médical des armées ? La communauté OTAN du Service de santé des armées s’est réunie les 20 et 21 janvier 2026 à l’Ecole du Val-de-Grâce, à Paris, lors d’un séminaire dédié aux suites à donner au plan d’action médical (MAP) : un texte issu du COMEDS (comité des chefs de services de santé militaire) de l’OTAN proposant des actions stratégiques pour les 5 domaines jugés prioritaires afin d’assurer le soutien médical opérationnel.
Parmi les priorités : la logistique médicale et l’approvisionnement en matériel médical. En novembre 2025, la France a d’ailleurs pris la tête d’un groupe de travail (aussi appelé Critical Medical Initiatives ou CMI) dédié, chargé de développer des stratégies pour assurer la résilience et la durabilité des mises à disposition de produits de santé.
Le pharmacien en chef (PHC) Benjamin et son homologue civil du ministère de la santé, et pharmacien, Dr. Michel WAKIM, tous deux membres de ce groupe de travail, exposent leurs pistes et leurs réflexions pour l’amélioration de l’acheminement et du stockage, au cœur de la logistique médicale.
Pourriez-vous détailler le plan d’action médical et comment la question de la logistique médicale s’intègre ?
PHC Benjamin : Le plan d’action médical synthétise des enjeux et des thématiques stratégiques, dans l’hypothèse d’un engagement majeur mené par l’OTAN. Avec ce plan, les Nations se sont focalisées sur des points de fragilité, de friction ou de blocage pour les traiter avant d’y être confrontés. L’objectif est de concevoir un plan d’action, établir des perspectives et des jalons.
Dr. Michel WAKIM : La logistique médicale recouvre un champ particulièrement vaste, qui doit être appréhendé et porté de manière cohérente dans l’ensemble de ses composantes. Elle englobe ainsi les fonctions d’approvisionnement et d’acquisition, la gestion et la maîtrise des stocks pharmaceutiques ainsi que la logistique pharmaceutique au sens strict. Cette dernière se décline en une logistique de l’amont, depuis les fournisseurs, et une logistique de l’aval, jusqu’au « dernier kilomètre », incluant notamment les postes médicaux déployés sur les théâtres d’opérations. Dans ce contexte, et au regard de l’intrication forte entre acteurs civils et militaires qu’implique la logistique médicale en situation de crise ou d’engagement, il apparaît indispensable de suivre avec attention les travaux et réalisations de l’OTAN en la matière, essentielle pour garantir l’interopérabilité entre les nations, tout en permettant au ministère de la Santé d’assumer pleinement la conduite et la coordination de cette chaîne logistique dans toute sa globalité civilo-militaire. C’est en ce sens que s’inscrit le MAP (Medical Action Plan) et le CMI 5 (Critical Medical Initiatives) que nous allons porter pour le compte de l’OTAN.
« Avec ce plan, les Nations se sont focalisées sur des points de fragilité, de friction ou de blocage pour les traiter avant d’y être confrontés. L’objectif est de concevoir un plan d’action, établir des perspectives et des jalons. »
Justement, dans l’hypothèse d’un engagement majeur, quels points de fragilité avez-vous relevé depuis l’automne 2025 ?
PHC Benjamin : Les défis concernent principalement la sécurisation des approvisionnements de produits de santé clés, tels que les médicaments d’urgence ou des dispositifs médicaux sensibles, qui garantissent la bonne prise en charge des blessés militaires, et en particulier les blessés hémorragiques. Ces-derniers doivent disposer de produits de santé adaptés, tout au long de la chaîne d’évacuation. Il faut donc mettre en place un système contractuel efficient, grâce auquel nous pourrons garantir que le bon produit sera disponible à tout moment, notamment à l’avant. Cette sécurisation est stratégique : une fois effective, elle permettra de se concentrer sur des listes restreintes de produits de santé et d’en constituer des stocks en quantité suffisante le cas échéant. Sur ce volet, nous travaillons main dans la main avec de nombreux praticiens, notamment des réanimateurs, qui définissent ainsi leurs besoins en la matière.
Dr. Michel WAKIM : Au-delà des enjeux déjà évoqués, le ministère de la Santé fonde désormais ses réflexions sur une approche structurée autour de trois niveaux complémentaires. Cette approche intègre à la fois l’appui aux forces armées, la sécurisation du système de santé national et la capacité à faire face à des crises sur le territoire national en parallèle d’un conflit armé. Cette approche amène à structurer et renforcer la chaîne du médicament dans son ensemble.
Le premier niveau concerne la capacité du pays à soutenir médicalement ses forces armées. Cette capacité est indissociable de l’état général du système de santé : un pays en mesure d’assurer le soutien médical de ses forces est, par définition, un pays disposant d’un système de santé résilient et capable d’absorber des chocs majeurs. Le deuxième niveau vise la continuité du fonctionnement du système de santé civil, même dans un état fortement dégradé. Dans un contexte de conflit armé, les ruptures d’approvisionnement et les contraintes logistiques seront inévitables. L’enjeu pour le ministère de la Santé est donc d’identifier les biens vitaux sanitaires, médicaments, dispositifs médicaux, consommables critiques, produits du corps humains etc., et d’en sécuriser l’accès afin de garantir un socle minimal de prise en charge sanitaire de la population. Enfin, le troisième niveau porte sur la capacité de l’État à faire face à des crises et à des effets de rétroaction sur le territoire national.
« Il s’agit de disposer de moyens suffisants pour répondre à des situations de nature très diverse, qu’elles soient NRBC, climatiques, terroristes ou d’une autre nature, susceptibles de survenir en parallèle ou en conséquence d’un engagement majeur. »
Dr. Michel WAKIM : L’enjeu central consiste donc à identifier ces biens vitaux sanitaires et à les sécuriser de manière cohérente afin de préserver la capacité de réponse sur l’ensemble de ces trois niveaux. L’objectif est d’éviter toute forme de concurrence ou de fragmentation interministérielle en matière d’approvisionnement, de stockage et de logistique, notamment entre le ministre en charge de la santé et le ministère des armées. Ce chantier structurant est d’ores et déjà engagé entre ces deux entités. Il appelle également une articulation étroite avec les niveaux européen et otanien. À cet égard, l’Union européenne constitue un échelon pertinent pour porter des capacités d’investissement et jouer un rôle opérationnel complémentaire à celui des États pour renforcer leur résilience, tandis que l’OTAN demeure un cadre essentiel pour l’interopérabilité et la planification collective afin de cadrer les alliés autour d’un système apte à appuyer l’effort de guerre.
Enfin, un point majeur, encore insuffisamment traité, concerne la dimension réglementaire. Il s’agit de créer un espace de dialogue entre États afin d’examiner les contraintes normatives existantes, en articulation avec les cadres nationaux et européens.
Pour la France, qu’est-ce que cela implique d’être leader de ce groupe de travail ?
« Le pilotage d’une CMI est un moyen pour la France de s’assurer que les orientations identifiées, sur lesquelles nous travaillons vont dans le même sens que les axes aujourd’hui retenus par le Service de santé des armées dans son organisation. »
Dr. Michel WAKIM : L’enjeu, comme cela a été rappelé précédemment, consiste avant tout à identifier les modalités selon lesquelles les États peuvent travailler de manière réellement interopérable, dans un contexte d’appui médical aux forces armées. Assumer le leadership du CMI 5 constitue, pour la France, un levier pour promouvoir une approche coordonnée et structurée, en cohérence avec notre organisation nationale et celles de nos alliés. Ce groupe de travail, piloté par la partie civile de l’OTAN, revêt un caractère stratégique. Il vise in fine à proposer un cadrage et des recommandations opérationnelles qui seront partagés à l’ensemble de l’Alliance, et permettant de structurer un système de santé capacitaire et de logistique médicale résilient, doté de capacités suffisantes et orienté vers le soutien de l’effort de guerre dans la durée.
La position géographique de la France renforce pleinement cet enjeu. Dans un scénario d’engagement majeur, notre pays serait à la fois une zone de repli pour des populations réfugiées et des blessés, avec les besoins capacitaires que cela implique, une nation hôte assurant un rôle de base arrière, ainsi qu’un point d’entrée et un nœud logistique majeur pour les flux d’approvisionnement. Concrètement, ce leadership suppose d’identifier des produits critiques partagés entre membre de l’Alliance, d’envisager leur sécurisation par des recommandations de gestion de ces moyens et d’examiner les possibilités de mutualisation entre alliés. Pour la France, l’objectif de ces travaux est clair, développer une connaissance mutuelle approfondie avec nos partenaires, définir un socle commun minimal de biens vitaux à l’échelle de l’OTAN en cohérence avec les référentiels déjà établis au niveau national et de progresser vers le partage de règles communes.
Quels sont les jalons à venir sur le dossier ?
PHC Benjamin : Avoir les idées claires sur les articles déjà identifiés et mettre en place la marche d’après : gestion spécifique des contrats, constitution, approvisionnements et entretien des stocks au long cours. Ces premiers travaux nous aident aussi à nous connaître mutuellement, en interministériel, et fluidifier notre méthode de travail. Il s’agira de mettre en place un système de crise pour que cette communication reste claire. La CMI est prévue sur deux ans, avec une première échéance au Joint Health Group fixée à juin 2026. Une réunion de lancement est également programmée en février 2026, suivie de réunions mensuelles avec les nations et d’échanges bilatéraux avec les États membres moteurs.
Les travaux seront menés en étroite coordination entre le ministère de la Santé et le Service de santé des armées. Ces instances permettront d’assurer une cohérence de l’ensemble des travaux de logistique médicale aux niveaux otanien, européen et national. Le calendrier est contraint et l’ambition élevée, dans un contexte international qui impose efficacité et réactivité.
« À ce stade, les travaux ont été menés principalement au niveau national, avec un focus sur la France, tout en restant étroitement articulés avec le niveau européen, avec lequel le ministère chargé de la Santé collabore au quotidien. »
Dr. Michel WAKIM : L’année 2026 constituera une étape structurante. Elle sera notamment marquée par le lancement officiel du CMI 5 au mois de mars, aux côtés de nos alliés. Ce lancement s’inscrira dans une dynamique plus large, en articulation avec les travaux menés au niveau de l’Union européenne, ainsi qu’avec ceux du groupe de travail civilo-militaire sur les moyens, qui se réunit de manière hebdomadaire et associe étroitement les équipes concernées pour centraliser, coordonner et construire la position française en vue de l’élaboration d’un système le plus résilient possible, seul capable d’avoir la capacité de faire face aux chocs futurs dans la durée.
Le plan d’action médical en bref
- Confrontée à l’évolution des conflits et à l’exigence croissante d’engagements de haute intensité, le soutien médical est devenu une priorité stratégique pour l’OTAN, dès 2022. Pour y répondre, la communauté médico-militaire de l’Alliance a conçu un Medical Action Plan (MAP), validé lors du sommet de La Haye en juin 2025.
- Ce plan s’organise autour de cinq grands domaines stratégiques, chacun décliné en objectifs concrets. Il aborde notamment la question des cadres réglementaires, la pénurie de personnel médical, l’anticipation d’un afflux massif de blessés, les capacités d’évacuation des patients et la logistique médicale.
- Sa mise en œuvre repose sur une dynamique collective, associant étroitement les nations alliées et favorisant une coopération renforcée entre acteurs civils et militaires.
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