Hôpital militaire Sainte-Anne : la transfusion à l’ère du numérique
L’hôpital national d’instruction des armées Sainte-Anne, à Toulon, déploie un dispositif numérique inédit pour le suivi transfusionnel. Une innovation pour anticiper les exigences réglementaires et opérationnelles, tout en renforçant la sécurité des soins. Interview
Propos recueillis par Emmanuelle Ndoudi
Invitée au 32e Congrès de la transfusion sanguine à Bruxelles, les 11 et 12 décembre 2025, le médecin en chef (MC) Sandrine, biologiste et responsable du dépôt de délivrance de sang à Sainte-Anne, livre les contours du dispositif testé.
Quel problématique a suscité le besoin de moderniser votre dispositif de suivi numérique ?
MC Sandrine : Deux obligations réglementaires ont conduit à cette modernisation. D’une part, la nécessité d’informer le patient de son nouveau statut de « transfusé » et de ses conséquences concrètes, comme l’impossibilité de devenir donneur de sang. D’autre part, l’exigence de surveiller un risque bien identifié : toute transfusion introduit des antigènes inconnus, susceptibles de provoquer l’apparition d’allo-anticorps.
Ce phénomène, connu sous le nom d’allo-immunisation post-transfusionnelle, est recherché grâce à un examen sanguin obligatoire effectué dans un délai d’un à trois mois après la transfusion. Cette analyse permet de détecter d’éventuelles agglutinines irrégulières (RAI). Une prescription est remise au patient et intégrée aux documents post-transfusionnels. Un patient concerné doit bénéficier, par la suite, de protocoles transfusionnels spécifiques et adaptés pour éviter les complications médicales. Une allo-immunisation post-transfusionnelle non-détectée à temps pourrait provoquer une réaction potentiellement grave, telle qu’une hémolyse (la destruction des globules rouges), lors d’une prochaine transfusion. Une étude des pratiques professionnelles parmi nos patients transfusés, en mars 2024, a relevé que seuls 22% des patients avaient bien répondu à cette exigence réglementaire: un chiffre faible qui est pourtant la réalité de nombreux établissements de santé.
Face à ce constat, l'HNIA Sainte-Anne a élaboré plusieurs pistes d’informatisation et de modernisation. Pouvez-vous les présenter ?
MC Sandrine : L’hôpital militaire Sainte-Anne est pleinement engagé dans le projet « Hôpital numérique ». L’objectif est de dématérialiser les processus sans compromettre la sécurité, bien au contraire : il s’agit de la renforcer, tout en améliorant la traçabilité et en faisant gagner un temps précieux aux soignants militaires. Ce contexte constituait une opportunité idéale pour inscrire notre projet dans cette dynamique.
Désormais, tout patient transfusé dans notre hôpital dispose d’un « volet transfusion ». Il s’agit d’un dossier transfusionnel informatisé, dans lequel sont centralisées l’ensemble des informations nécessaires à sa prise en charge transfusionnelle (résultats d’analyse, information pré-transfusionnelle…). Ces éléments sont automatiquement enregistrés et archivés de façon nominative, garantissant ainsi une meilleure traçabilité. Pour les soignants militaires, cette informatisation constitue un réel gain de temps. Cependant, afin de tenir tous les dossiers à jour et rattraper les oublis, un engagement spécifique de l’équipe d’hémovigilance est indispensable. En juin 2024, l’assistante en hémovigilance consacrait environ 70 heures de travail mensuelles pour contrôler, effectuer ces étapes administratives et en extraire les données. Grâce à notre modèle, le temps dédié à ces tâches a pu retomber à 23 heures par mois, un an plus tard, en juin 2025.
L’hôpital national d’instruction des armées Sainte-Anne a également conçu et testé avec succès un logiciel afin de tracer toutes les étapes de la transfusion, de la prescription médicale aux examens immuno-hématologiques, en passant par la préparation du produit sanguin et l’administration. Ce logiciel, déployé dès janvier 2026, garantira un verrou de sécurité supplémentaire, pour ce processus médical hautement sensible.
« L’objectif est de dématérialiser les processus sans compromettre la sécurité, bien au contraire : il s’agit de la renforcer, tout en améliorant la traçabilité et en faisant gagner un temps précieux aux soignants militaires. »
Comment s’est organisée la mise en place du dispositif ?
MC Sandrine : Nous avons d’abord retravaillé l’ensemble du circuit de l’information post-transfusionnelle afin d’en améliorer la lisibilité et l’efficacité. Cela nous a permis de définir précisément les apports attendus du numérique. La direction et les équipes supports nous ont ensuite accompagnés dans la conception des outils, du volet transfusion aux documents informatisés, en passant par les SMS de rappel.
Comment patients et soignants ont-ils vécu cette transition numérique ?
MC Sandrine : Les équipes médicales et paramédicales se sont rapidement approprié les nouveaux dispositifs, en adaptant leurs pratiques sans difficulté. Nous avons veillé à préserver leurs habitudes de travail en intégrant les informations directement dans leurs outils quotidiens. Côté patients, les rappels par SMS se sont révélés particulièrement efficaces pour faciliter la compréhension et le suivi du parcours de soins.
Ce projet pilote a-t-il porté ses fruits dans votre établissement ?
MC Sandrine : Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en mars 2024, seulement 22 % de patients réalisent leurs analyses RAI. Un an plus tard, en mars 2025, ce chiffre a doublé et est passé à 58 % ! Ce constat est très encourageant pour nous. Pour être au rendez-vous de la feuille de route du Service de santé des armées, les pôles de biologie et de transfusion nécessitent une maîtrise technique, protocolaire et procédurale sans faille. Les enjeux d’actualités demandent une forte capacité de renouvellement, afin de se préparer aux conflits de haute intensité. Ce projet, c’est une marche de plus vers la maîtrise des risques liés au processus transfusionnel.
« Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en mars 2024, seulement 22 % de patients réalisent leurs analyses RAI. Un an plus tard, en mars 2025, ce chiffre a doublé et est passé à 58 % ! Ce constat est très encourageant pour nous. »
Vous avez présenté ce projet à Bruxelles, lors d’un congrès dédié. Et après ?
MC Sandrine : L’hôpital militaire Sainte-Anne sert de site pilote pour l’informatisation du dossier transfusionnel. Forts des résultats obtenus, nous travaillons à un déploiement progressif du dispositif dans les autres hôpitaux militaires.
À ce titre, ma présence au 32ᵉ congrès revêt une signification particulière. Je suis fière de pouvoir y présenter l’aboutissement de notre travail d’audit et d’évaluation des pratiques, un travail qui témoigne de la capacité du Service de santé des armées à s’adapter, à se réinventer et à innover pour répondre aux exigences réglementaires. Le Service de santé des armées se démarque par son anticipation, reflet de sa maîtrise et de sa détermination à toujours garder une longueur d’avance.
Comprendre le programme « Hôpital numérique »
Lancé en novembre 2011 par la direction générale de l’offre de soins (rattachée au ministère de la Santé), le programme « Hôpital numérique » ambitionne de généraliser l’instauration de systèmes d’information hospitaliers au service des professionnels de santé.
Dans la continuité de ce programme, le ministère de la Santé porte depuis 2019 une feuille de route du numérique en santé, qui prolonge et réactualise la stratégie de numérisation et modernisation des système d’information hospitaliers, via des actions concrètes.
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