Océan Indien : rencontre avec le contre-amiral Hugues Lainé

Direction : Marine / Publié le : 10 novembre 2025

Depuis l’été 2024, le contre-amiral Hugues Lainé commande les Forces françaises aux Émirats arabes unis et la zone maritime de l’océan Indien qui s’étend du canal de Suez au détroit de Malacca.

Contre-amiral Hugues Lainé - Alindien © Marine nationale

Contre-amiral Hugues Lainé - Alindien

Cols bleus : Amiral, la France possède une base interarmées aux Émirats arabes unis depuis 2009, pourquoi ?

Contre-amiral Hugues Lainé : Depuis les années 70, la France et les Émirats arabes unis coopèrent dans le domaine de la défense dans le cadre d’un partenariat stratégique. En 2009, pour renforcer cette coopération, les deux pays ont signé un accord de défense exigeant qui a conduit à l’inauguration d’une base interarmées française aux Émirats. Aujourd’hui les FFEAU sont implantées sur trois sites : une base navale qui constitue un point d’appui logistique essentiel pour nos bâtiments, une base aérienne avec 6 Rafale, et la plupart du temps un Atlantique 2, et enfin un camp avec un régiment interarmes doté de chars Leclerc, de VBI et de canons Caesar (5e régiment de cuirassiers). Cette implantation permanente illustre la solidité de notre partenariat avec les Émirats et permet à la France d’agir rapidement dans cette zone stratégique du monde (comme ce fut le cas en août 2021 durant l’opération d’évacuation de ressortissants français en Afghanistan, APAGAN), de contribuer à la stabilité régionale et d’intervenir dans les espaces maritimes de l’océan Indien.

Depuis votre nomination à l’été 2024, la situation a-t-elle beaucoup évolué ?

CA H. L. : La situation au Moyen-Orient reste marquée par une forte instabilité et les tensions régionales se sont exacerbées depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023 menées par le Hamas contre Israël. Depuis le début de l’année, la région a été secouée par plusieurs ruptures majeures. Le conflit entre Israël et l’Iran s’est intensifié, notamment avec « la guerre des 12 jours ». En juin, les États-Unis ont frappé l’Iran pour la première fois depuis 1979 et l’Iran a ciblé un pays « frère » du golfe, le Qatar. Et le 9 septembre 2025, fait inédit également, la frappe israélienne sur Doha, qui a fait vaciller les accords d’Abraham avec les pays du conseil de coopération du Golfe.

Au niveau géopolitique, la France et d’autres nations ont décidé de reconnaître la Palestine en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, marquant une évolution diplomatique majeure. Parallèlement, le rétablissement fin septembre des sanctions internationales contre l’Iran et l’absence d’avancées sur le dossier nucléaire ont contribué à raviver les tensions régionales.

Dans le détroit de Bab-el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden, le trafic maritime a été durablement affecté par les attaques menées par les Houthis qui, alimentés par le trafic d’armes venant probablement de l’Iran et de pays compétiteurs, montrent une forte résilience. La première phase du plan de paix à Gaza signé récemment devrait voir une accalmie du moins temporaire.

« Nous devons rester attentifs aux évolutions et être prêts à adapter notre posture pour préserver la stabilité régionale. »

Enfin les activités illicites — trafic de stupéfiants, d’armes et de migrants — continuent de fragiliser les États riverains de l’océan Indien et de peser sur nos sociétés.

Dans ce contexte dégradé, les armées françaises déployées de façon permanente ou temporaire dans la zone de responsabilité (ZRP) opèrent en particulier en faveur de la sécurité maritime. Elles coopèrent ainsi avec ses partenaires européens notamment l’Italie et la Grèce au travers de l’opération européenne Aspides, qui joue aujourd’hui un rôle central dans la protection des navires de commerce et la garantie de la liberté de navigation de Suez à Ormuz.

Leur présence continue aux côtés des partenaires régionaux démontre que la France reste un allié fiable, crédible et fidèle. Elle est notamment engagée dans la ZRP à travers des accords de défense avec les Émirats - pays hôte des Forces françaises stationnées aux Émirats arabes unis (FFEAU) - le Qatar et le Koweït. Elle est également engagée en Jordanie et en Irak. Enfin, la France demeure pleinement engagée.

Vous commandez un effectif interarmées, combien de militaires avez-vous sous vos ordres ? Quels sont vos moyens navals (permanents, temporaires) ?

CA H. L. : Les FFEAU et les forces déployées dans la ZRP regroupent près de 2000 militaires en mission dans la zone. Sont déployés dans la ZRP, en permanence une frégate et la plupart du temps un avion de patrouille maritime Atlantique 2. De plus nous bénéficions de déploiements occasionnels du GAN, du GEAOM, des bâtiments spécialisés et de SNA. Dès qu’un bâtiment de la Marine franchit le canal de Suez en mer Rouge, il passe sous mon contrôle opérationnel (OPCON). L’état-major planifie et conduit donc ces déploiements dans la ZRP, comme ce fut le cas pour la mission Clemenceau 25.

Je dispose également de la base navale française aux Émirats arabes unis. Elle peut accueillir tout type de bâtiment, y compris un porte-hélicoptère amphibie (PHA) ou un bâtiment ravitailleur de force (BRF), et a également la capacité de soutenir le groupe aéronaval (GAN) comme ce fut le cas encore début 2025. Cette base navale joue un rôle essentiel de soutien logistique et opérationnel pour les bâtiments de la Marine et les navires affrétés de passage dans la région. Elle héberge l’État-major interarmées, la direction du commissariat et les services interarmées du soutien. C’est depuis cette base que nous accueillons, entretenons et ravitaillons les unités de la Marine nationale lors de leurs escales aux Émirats. En matière de partenariat, je tiens à souligner la présence d’un détachement Marine permanent à Bahreïn, au sein du commandement américain US NAVCENT. Il constitue le cœur et la courroie de transmission de nos activités avec notre allié américain et l’ensemble des Combined Maritime Forces (CMF).

Enfin, notre crédibilité et notre légitimité s’affirment également dans le domaine de la sécurité maritime, grâce à l’action du MICA océan Indien et la participation française aux différents forums régionaux où la voix de la France conserve tout son poids.

Quels sont les grands enjeux dans l’océan Indien actuellement ?

CA H. L. : Le premier enjeu est aujourd’hui celui de la sécurité de la navigation commerciale, notamment en mer Rouge et dans le golfe d’Aden où les Houthis ciblent certains navires civils avec des missiles ou de drones. En septembre dernier, le navire Minervagracht a été frappé par un missile ; son équipage a pu être secouru grâce à l’intervention rapide de la frégate de défense aérienne (FDA) Chevalier Paul et de la frégate multi-missions (FREMM) Languedoc présents dans la zone. Cet évènement illustre l’importance de l’opération de l’Union Européenne Aspides qui a été lancée en février 2023. Sa première fonction est l’accompagnement et la protection des bâtiments marchands contre d’éventuelles attaques. La seconde est le renseignement. Aujourd’hui, il y a une participation active de la Grèce, de l’Italie et bien sûr de la France qui met à disposition une frégate et un avion Atlantic 2 de patrouille maritime. Aspides a accompagné plus de 500 navires de commerce depuis février 2023.

« La présence de forces françaises dans la région et les partenariats opérationnels sont d’autant plus essentiels pour rassurer nos partenaires et affirmer notre engagement. »

La région reste également un foyer historique de trafics en tout genre et en particulier le trafic d’armes et de composants qui alimente l’arsenal houthi et celui de stupéfiants. Ces trafics sont d’ailleurs souvent instrumentalisés par des États cherchant à déstabiliser les équilibres locaux. La lutte contre les trafics repose sur la présence navale et la coopération régionale. Depuis début 2025, les bâtiments de la Marine ont déjà saisi plus de 5 tonnes de stupéfiants en océan Indien.

Enfin, si la piraterie est aujourd’hui contenue, il convient de maintenir une présence dissuasive et d’assurer une coordination étroite avec l’industrie du transport maritime, tout en luttant contre la surpêche, qui alimente la précarité des populations côtières. La récente signature d’un mandat du Premier ministre visant la lutte contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) s’inscrit pleinement dans cette démarche.

Face à ces défis, la France agit de concert avec les nations riveraines de l’océan Indien ainsi qu’avec ses partenaires européens et occidentaux. À cet égard, l’ouverture d’un centre régional d’études maritimes au Sri Lanka permet à la France de contribuer à la montée en compétences de ses partenaires régionaux pour lutter contre ses menaces. 

De quelle manière vous partagez-vous cette zone avec votre homologue ALPACI ?

CA H. L. : La zone de responsabilité permanente couvre 14 pays allant de la Jordanie au Bengladesh et la zone maritime de l’océan Indien s’étend du canal de Suez jusqu’au détroit de Malacca et à deux des trois grands caps : Bonne Espérance et Leewin. Couvrant la majeure partie de l’océan Indien, elle exclut la zone maritime du commandant des Forces armées dans la Zone-sud de l'océan Indien (FAZSOI) et les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Le partage des responsabilités est très clair avec le commandant des zones maritimes océan Pacifique et Polynésie française (ALPACI) ; la coordination entre nos états-majors est régulière afin d’assurer la conduite des déploiements et des opérations maritimes qui passent d’une zone de responsabilité à l’autre comme l’exercice La Perouse par exemple.

L’Inde est-elle devenue un allié sûr pour la France ?

CA H. L. : L’Inde est un partenaire stratégique majeur. Nos deux nations partagent une vision commune des enjeux maritimes et de la nécessité de préserver un espace sûr et stable. Cette proximité s’appuie sur une coopération de défense ancienne, dense et multiforme, particulièrement développée dans les domaines naval et aéronaval et le développement de l’interopérabilité. Dans ce cadre, les entraînements conjoints occupent une place centrale. L’exercice annuel Varuna illustre le haut niveau d’interopérabilité entre la Marine nationale et l’Indian Navy. La dernière édition en 2025 s’est déroulée durant la mission Clemenceau 25 du GAN et à cette occasion l’Inde a déployé le Vikrant, son porte-avions le plus moderne. Ce partenariat s’est également renforcé lors de l’exercice La Pérouse 25 qui a vu la participation du GAN aux côtés de marines de neuf nations, dont l’Inde.

Au-delà de ces grands rendez-vous, la Marine coopère régulièrement avec l’Inde au travers d’échanges d’information maritimes et de nombreuses escales : depuis 2022, seize escales de bâtiments français ont été réalisées dans ses ports, favorisant la régénération des équipages et l’entretien des navires. Les déploiements aériens (exercices Garuda, Pegase) et terrestres (exercices Shakti) viennent compléter ce partenariat.

Les récentes frappes d’Israël contre le Hamas au Qatar ont-elles fait monter la pression d’un cran dans la région ? Existe-t-il un risque d’instabilité plus grand ?

CA H. L. : Ces frappes ont surpris et choqué. Elles ont ravivé les tensions au Moyen-Orient, comme l’ont montré les échanges lors du sommet de Doha, où plusieurs capitales du Golfe ont réévalué leur posture diplomatique et sécuritaire.

Cette nouvelle instabilité géopolitique pourrait avoir des répercussions sur certains volets de la coopération opérationnelle dans la région. Dans ce contexte, il faut donc rester attentifs aux évolutions et prêts à adapter notre posture pour préserver la stabilité régionale. La présence de forces françaises dans la région, les échanges constants avec les autorités militaires régionales et les partenariats opérationnels sont d’autant plus essentiels pour rassurer nos partenaires et affirmer notre engagement à leurs côtés. Et la Marine joue un rôle crucial par ses capacités déployées et le rôle de la « diplomatie navale ». Ainsi, pour réaffirmer son soutien au Qatar, la FDA Chevalier Paul a fait escale à Doha juste après les frappes. Apportant des capacités de défense aérienne « haut du spectre » capables de contribuer à la défense du partenaire, nous accueillant à son bord avec l’ambassadeur de France avec de hautes autorités qatariennes, la frégate a ainsi marqué concrètement la crédibilité et la fidélité de notre partenariat bilatéral.

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