Les centres de transmissions Marine - Acteurs clés de la dissuasion nucléaire
Depuis l’autoroute A6, à hauteur d’Evry, les dix grandes antennes du centre de transmissions Marine (CTM) de Sainte-Assise en Seine-et-Marne sont visibles malgré la brume matinale. Dans cette zone protégée, une centaine de marins, dont une compagnie de fusiliers marins, œuvrent au profit de la dissuasion nucléaire. « D’outre-terre, transmettre sans faillir », telle est la devise des CTM.
Leur mission : assurer la transmission de l’information vers les sous-marins à la mer et garantir, en toutes circonstances, la capacité d’envoyer l’ordre exceptionnel du président de la République vers les porteurs d’armes nucléaires (sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) mais aussi aéronefs des forces aériennes stratégiques ou de la force aéronavale nucléaire). Les quatre CTM émettent des ondes en basse fréquence (« Very Low Frequency » pour les CTM Rosnay et Sainte-Assise et « Low frequency » pour France-Sud et Kerlouan) capables de pénétrer sous la surface de la mer, ce qui permet aux sous-marins de recevoir leurs messages en toute discrétion. Plus la gamme de fréquence est basse, plus la longueur d’onde est grande, nécessitant des antennes immenses. La plus grande à Rosnay atteint 357 mètres, dépassant ainsi la Tour Eiffel. L’agencement du système antennaire sur un même site est semblable à une toile d’araignée, qui permet d’en démultiplier les performances.
Un métier hors du commun
Les marins, affectés dans ces centres de transmissions, doivent accepter de vivre dans des lieux retirés, ce qui entraîne souvent pour eux une organisation familiale adaptée, mais ils travaillent au profit d’une mission opérationnelle passionnante au cœur même de la défense de la France. Sur place, ils bénéficient d’infrastructures sportives. Affectation trop souvent méconnue, les marins y découvrent une forte cohésion et de nombreuses similitudes avec la vie embarquée : service et activités quotidiennes rythmés, comme à bord, par des diffusions via haut-parleurs dans les coursives. Les marins, arrivés parfois avec une certaine réticence, se plaisent sur le site et s’épanouissent dans leur métier. Bon nombre d’entre eux demandent d’ailleurs à y être de nouveau affectés. Travailler dans un CTM est à la fois exigeant et enthousiasmant : « Un sous-marin à la mer, s’il n’a pas d’ordres, ne sert à rien. Nous n’avons pas le droit à l’erreur », affirme le second maître Gaëtan, qui après un premier passage à Sainte-Assise en tant que fusilier marin, a changé de spécialité en 2021 et sert aujourd’hui au CTM dans le domaine des systèmes d’informations et de communications (SIC).
La cage de faraday
Contrôle biométrique et mot de passe sont nécessaires pour accéder à la zone de défense hautement sensible du site. Les messages, destinés aux sous-marins, sont élaborés par le centre opérationnel de la force océanique stratégique (COFOST). Acheminés par un réseau informatique spécifique aux communications stratégiques, ils sont ensuite émis par les différents centres de transmissions. Des agressions électromagnétiques extérieures, dont une impulsion d’origine nucléaire, pourraient endommager les organes les plus importants. Raison pour laquelle ces installations stratégiques sont positionnées dans une cage dite de « Faraday » qui bloque les champs. Derrière le sas, se dressent des rangées d’armoires électroniques, « une belle technologie, récente pour nos émetteurs », se félicite le capitaine de corvette Vincent Ortega, commandant du CTM Sainte-Assise. Au fil des années, le progrès a permis la miniaturisation des émetteurs. Très puissants pour porter loin, ces derniers nécessitent des installations supplémentaires pour éviter toute surchauffe. Depuis son pupitre de contrôle et grâce aux rondes régulières, le second maître Josselin, mécanicien, surveille les paramètres des installations de servitude. Il est affecté à Sainte-Assise depuis plus d’un an : « Je m’occupe de la production et de la distribution d’énergie, des fluides (eau réfrigérée, eau douce), et de la détection incendie. » Si les maintenances sont faites par l’industriel, les marins assurent la conduite des installations en mode normal ou dégradé, en particulier en cas de crise. Lorsque la société Thalès intervient, comme lors d’un arrêt technique d’un navire, le marin assiste à la manipulation. Les antennes doivent en permanence fonctionner. C’est pourquoi les opérateurs SIC veillent au bon fonctionnement des émissions à destination des sous-marins et s’assurent en permanence de l’intégrité du lien entre les émetteurs et le COFOST.
Une protection sans faille
Située sur un terrain de 170 hectares, cette structure qui participe à la dissuasion nucléaire nécessite une protection de chaque instant. Mission dévolue à la compagnie de fusiliers marins (CFM) Morel, implantée sur l’emprise du CTM Sainte-Assise, sous la responsabilité du commandement du CTM. « Ce fonctionnement permet à la FOST de disposer d’un centre fiable et protégé », assure le capitaine de corvette Vincent Ortega. Organisés en équipes de défense et d’intervention maritime (EDIM), les fusiliers marins surveillent ces surfaces immenses et réagissent instantanément sur alerte 24h/24.
Depuis la mise en service du premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins en 1971, les centres de transmissions Marine garantissent la capacité d’envoi de l’ordre ultime vers les SNLE à la mer. Sans en connaître la nature exacte, les marins savent qu’ils doivent transmettre coûte que coûte ces textes qui souvent n’excèdent pas quelques caractères.
Trois questions à…
Contre-amiral Bertrand Dumoulin, adjoint au commandant des forces sous-marines et de la force océanique stratégique
Cols bleus : Amiral, pourquoi dit-on que « sans transmissions, il n’y a pas de dissuasion » ?
Contre-amiral Bertrand Dumoulin : Pour parler des centres de transmissions Marine il faut d’abord se placer du côté des sous-marins. À la mer, ils doivent pouvoir recevoir en permanence des directives opérationnelles et plus particulièrement pour les sous-marins nucléaires lanceur d’engins, l’ordre ultime du président de la République. À ce titre, les centres de transmissions constituent un maillon clé de la dissuasion. Cela implique de fortes exigences : tout d’abord techniques, car pour pouvoir envoyer discrètement des messages à un sous-marin à la mer, il faut émettre à des fréquences très basses qui seules sont capables de pénétrer dans l’eau. La deuxième exigence est opérationnelle. Le sous-marin doit pouvoir en permanence recevoir son trafic, les CTM doivent donc avoir des niveaux de disponibilité très forts pour émettre constamment.
C. B. : Un CTM est un lieu assez secret, est-ce qu’il y a une volonté que cela reste ainsi ?
C-A B. D : Il faut bien distinguer ce qui est visible de ce qui est secret. Les CTM sont gigantesques avec des antennes de la taille de la tour Eiffel. Ces stations de transmissions sont donc visibles par tous et de ce point de vue, il faut les mettre en valeur en particulier auprès des marins et de leurs familles. En revanche, leurs performances font partie des secrets de la dissuasion.
C. B. : Quelle est l’ambition de la FOST envers les CTM ?
C-A B. D : Elle est double, d’abord sur le plan technique, anticiper la rénovation future des équipements après une période de remise à niveau très importante qui a permis de moderniser une partie des émetteurs. Sur le plan humain, ensuite, la FOST a élaboré un plan d’attractivité destiné à faire mieux connaître les CTM car, malheureusement, certains marins n’en connaissaient même pas l’existence avant d’y être affectés. Grâce au Pôle écoles Méditerranée, que je remercie, nous pouvons désormais aller présenter aux candidats potentiels le rôle et les missions de nos CTM. Enfin, je m’attache également à ce que les jeunes affectés dans les CTM puissent visiter des sous-marins, pour mieux comprendre le but de leur métier.
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