[SERIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 9 : Henri Braquenié, l’officier oublié de la bataille contre Enigma

Direction : DRM / Publié le : 25 septembre 2025

Ils ont marqué l’histoire du renseignement français. Nous ouvrons leur dossier militaire. Dans ce 9e épisode, attardons-nous sur une figure largement méconnue et pourtant clé de la cryptologie française de la Seconde Guerre mondiale : le capitaine Henri Braquenié. Cet ingénieur-électricien de métier représenta la France dans l’alliance secrète créée avec les Polonais et les Britanniques pour déchiffrer Enigma, la machine utilisée par les Allemands pour crypter leurs communications tactiques.

[Série] Mémoire du renseignement militaire - Henri Braquenié - © DRM

Les 26 et 27 juillet 1939, lors d’une rencontre secrète dans la forêt de Pyry, près de Varsovie, les Polonais livrent aux Français et aux Britanniques une information capitale. Ils révèlent comment ils sont parvenus dès 1932 à décoder la machine Enigma, utilisée par l’Allemagne nazie pour sécuriser ses communications militaires. L’évènement est aujourd’hui connu, tout comme le nom du chef de la délégation française : Gustave Bertrand. Peu savent en revanche qu’il est venu accompagné. À ses côtés, le capitaine Henri Braquenié, l’un des personnages clés de la cryptologie française de la Seconde Guerre mondiale.

Machine Enigma de la 7e division blindée (1941) © CC BY-SA 3.0 DE

Machine Enigma de la 7e division blindée (1941)

Photo noir et blanc machine Enigma de la 7e division blindée (1941)

Photo noir et blanc machine Enigma de la 7e division blindée (1941)

L’ingénieur-électricien passionné de cryptologie

Né en 1896 à Paris, dans une famille de fabricants de tapisseries de luxe, Henri Braquenié a tout juste 18 ans lorsqu’il s’engage en décembre 1914 dans l’artillerie. À sa démobilisation en 1919, il intègre la réserve militaire. Dans le civil, il travaille comme ingénieur-électricien. Une profession bien éloignée de ce que sera sa spécialité militaire lors de la Seconde Guerre mondiale…

À partir de 1927, désormais officier de réserve, Henri Braquenié effectue chaque année des formations militaires. « Il semble découvrir un peu par hasard son centre d’intérêt cryptologique en 1928. L’accès des officiers de réserve au Chiffre (NDLR : nom donné aux services chargés de travaux cryptologiques) se réalise uniquement par cooptation et pour les seuls résidents de la région parisienne », raconte Jean-Charles Foucrier, docteur en histoire et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale au Service historique de la défense (SHD). « Le jeune homme débute ainsi une série de stages à l’École de Perfectionnement du Chiffre de Belfort. Il la termine avec les éloges l’année suivante : "s’est distingué par son zèle, son assiduité et la qualité de ses travaux à l’École de Perfectionnement du Chiffre. Très apte à être utilisé dans un atelier de décryptement à la mobilisation. Apte à faire campagne" », poursuit le spécialiste, citant le dossier militaire d’Henri Braquenié, conservé au SHD de Vincennes.

Portrait de Henri Braquenié

Portrait de Henri Braquenié

Portrait de Henri Braquenié

Portrait de Henri Braquenié

Une lueur d’espoir

Entre 1931 et 1936, Braquenié travaille à la Section du Chiffre à l’État-major de l’armée à Paris. Il commence à y étudier l’Enigma allemande, déjà surveillée par Gustave Bertrand, alors à la tête de la "Section D" du 2e bureau (l’ancêtre de la Direction du renseignement militaire). Bertrand a cependant toutes les peines du monde à convaincre le commandement de l’intérêt stratégique indéniable que représente le décryptage de la machine. Mais peu avant l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles perspectives se dessinent. « Bertrand entrevoit une lueur d’espoir du côté des décrypteurs français », rapporte Jean-Charles Foucrier. Parmi eux, Henri Braquenié. Depuis août 1937, il fait partie des nouvelles recrues de l’armée de l’Air, qui vient de se doter de sa propre Section du Chiffre. « Sa dévotion est une nouvelle fois appréciée : "rend de très bons services à la Section du Chiffre où en raison de ses connaissances d’ingénieur électricien il s’est spécialisé dans l’étude des cryptographes électromécaniques français et étrangers" », mentionnant le dossier militaire de l’officier. Avec Bertrand, Braquenié va devenir l’un des personnages clés de la cryptologie militaire française de la Seconde Guerre mondiale. 

Le général Gustave Bertrand © DRM

Portrait du général Gustave Bertrand

Portrait du général Gustave Bertrand

Portrait du général Gustave Bertrand

Le capitaine Braquenié participe alors avec Gustave Bertrand à plusieurs réunions clés, dont celle de juillet 1939 à Pyry, près de Varsovie. Les Polonais révèlent à cette occasion qu’ils décryptent Enigma depuis 1932, mais qu’ils ont perdu l’accès en 1938. En cause : la complexification des mécanismes de sécurité par le Service du chiffre allemand. Or face à la menace d’une invasion allemande, briser le nouveau code d’Enigma devient vital. Quelques semaines plus tard, leur crainte se confirme : les troupes d’Adolph Hitler envahissent le pays. « Quinze décrypteurs polonais, dont les trois mathématiciens qui ont décodé Enigma la première fois, trouvent refuge en France au PC Bruno dirigé par Bertrand et où Braquenié est affecté. Ce dernier est notamment chargé de créer le lien avec Bletchley Park, le principal site de décryptage du Royaume-Uni. Une liaison qu’il parviendra à établir en utilisant… une Enigma ! », commente l’historien. Ensemble, Français et Polonais réussissent à nouveau à décoder la machine le 17 janvier 1940.

Les trois mathématiciens polonais (de gauche à droite : Zygalski, Różycki et Rejewski) au PC Cadix © Centrum Szyfrōw Enigma

Les trois mathématiciens polonais (de gauche à droite : Zygalski, Różycki et Rejewski) au PC Cadix

Photo des trois mathématiciens polonais (de gauche à droite : Zygalski, Różycki et Rejewski) au PC Cadix

Photo des trois mathématiciens polonais (de gauche à droite : Zygalski, Różycki et Rejewski) au PC Cadix

Effacer les traces

Mais en juin 1940, en France, c’est la défaite. Le PC Bruno est évacué et remplacé par le PC Cadix, au château des Fouzes, près d’Uzès. « Henri Braquenié y poursuit son ancienne activité : venir à bout des clés quotidiennes de la machine Enigma, dont il possède toujours une copie, indique Jean-Charles Foucrier. En mars 1941, il fait partie de la première équipe envoyée à Alger, où le colonel Louis Rivet a organisé une antenne du PC Cadix, chargée notamment d’espionner les Commissions d’Armistices allemandes et italiennes. Il parvient à décrypter l’Enigma peu complexe utilisée par la Reichsbahn, et à venir à bout des clés de la police allemande sur le front de l’Est, contribuant à la prise de conscience des meurtres à grande échelle perpétrés contre les populations. » Henri Braquenié rentre finalement en France en février 1942, après onze mois passés à l’antenne d’Alger. « À la suite du débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, les Allemands envahissent immédiatement la zone libre, où se trouve le PC Cadix. Braquenié se rend donc au château des Fouzes pour y effacer toutes traces compromettantes. Il signe là sa dernière participation au PC, évacué le 9 novembre » ajoute Jean-Charles Foucrier. Jusqu’à la Libération, Braquenié reste à Paris, sans participer à la Résistance. Démobilisé en décembre 1945, il quitte la réserve cinq ans plus tard après avoir reçu la Légion d’Honneur. 

La France gardant secret le décryptage d’Enigma, et lui-même restant discret sur ses activités militaires passées, l’officier reste dans l’anonymat. C’est Gustave Bertrand qui révèlera finalement son nom au grand public, dans ses mémoires publiées en 1973.

Braquenié (tout à gauche) et Bertrand (à gauche de son épouse Mary) au PC Cadix

Photo avec Braquenié (tout à gauche) et Bertrand (à gauche de son épouse Mary) au PC Cadix

Photo avec Braquenié (tout à gauche) et Bertrand (à gauche de son épouse Mary) au PC Cadix

Photo avec Braquenié (tout à gauche) et Bertrand (à gauche de son épouse Mary) au PC Cadix

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