[SERIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 8 : Renée Lévy, l’enseignante devenue agent du renseignement militaire
Ils ont marqué l’histoire du renseignement français. Nous ouvrons leur dossier militaire. Dans l’épisode 8, retraçons le parcours de Renée Lévy. Chassée de la fonction publique parce que juive après la défaite française de juin 1940, elle choisit de se battre et rejoint la Résistance. Au péril de sa vie, l’enseignante devient agent du renseignement militaire.
Petite-fille du Grand Rabbin de France Alfred Lévy, Renée Lévy est née en 1906 dans une famille d’universitaires. Ses parents sont tous les deux professeurs de lettres. « À la sortie du lycée, Renée Lévy choisit de suivre la même voie qu’eux. Reçue à l'agrégation de Lettres classiques en 1932, elle est nommée au lycée de jeunes filles de Lille en 1936, raconte Guillaume Pollack, docteur en histoire contemporaine, auteur de "L’Armée du silence. Histoire des réseaux de résistance (1940-1945)" (Tallandier et ministère des Armées). En 1940, Renée Lévy enseigne au lycée provisoire de Cayeux-sur-Mer (Somme). Elle assiste à l’exode massif des populations fuyant l’invasion du territoire par l’armée allemande. Elle est ensuite mutée à Paris, au lycée Victor-Hugo notamment, où elle a obtenu son Bac et où sa mère a enseigné. »
En application du "premier statut des Juifs" promulgué par Vichy en octobre 1940, Renée Lévy est finalement chassée de la fonction publique. « Sa réaction est viscérale. Refusant de quitter Paris, pourtant la ville de tous les dangers sous l’Occupation, elle choisit de se battre et de rejoindre la Résistance, commente l’historien. Or s’engager à Paris ne va pas de soi : toutes les polices allemandes y installent leur siège tandis que la présence en nombre de troupes d’occupation laisse planer un sentiment pesant d’oppression ».
Portrait de Renée Lévy, résistante française
Un engagement précoce
Renée Lévy figure parmi les premiers intellectuels, avec les ethnologues Germaine Tillion et Boris Vildé, à rejoindre le réseau du Musée de l’Homme. Créé à Paris dès l’appel du général de Gaulle et l’annonce de l’armistice par le maréchal Pétain en juin 1940, ce mouvement résistant est l’un des pionniers. « Bien que constitué principalement d’intellectuels, civils, sans grande connaissance de l’armée, le Musée de l’Homme se spécialise dans le recueil de renseignement militaire, tout en menant des activités de propagande et d’évasion, indique Guillaume Pollack. Le renseignement collecté est retransmis au MI6, le service de renseignement britannique. »
Après le démantèlement du réseau du Musée de l’Homme au début de l’année 1941, Renée Lévy ne renonce pas. Elle intègre le réseau Hector, lui aussi spécialisé dans le recueil de renseignements militaires qu’il transmet au MI6 anglais notamment. Contrairement aux membres du Musée de l’Homme, ses deux chefs, Alfred Heurteaux et Jacques Arthuys, ont une expérience militaire. « Industriel, Arthuys est fils d’officier et a participé à la Grande Guerre comme engagé volontaire dans la cavalerie puis dans l’aviation. Officier, Heurteaux est quant à lui un militaire de carrière. Pétainiste, mais anti-allemand, il est vice-président de la Légion des Combattants. Ancien combattant de 14-18, il est le douzième "As" de l’aviation de chasse française, relate l’historien. Tous deux ont donc fondé Hector, un réseau bien organisé. Leur objectif : éclairer la zone Nord sur l’ordre de bataille et sur le dispositif allemand. »
En parallèle, Renée Lévy rejoint le groupe de Jeanne Sivadon, de l'école des intendantes d'usines de la rue Princesse, rattaché au mouvement Combat Zone nord créé par Robert Guédon.
Portrait de Jeanne Sivadon
Femme, juive, et civile : un engagement aux multiples facettes
« Renée Lévy, c’est d’abord l’engagement d’une juive dans la Résistance. Il faut le dire. L’idée selon laquelle il n’y a pas eu de résistance juive durant la Seconde Guerre mondiale est fausse et pourtant encore trop souvent colportée, souligne Guillaume Pollack. Renée Lévy, c’est aussi l’engagement d’une femme... » Un cas de figure loin d’être rare, en réalité. « Les femmes sont en effet très tôt intégrées dans les organisations de résistance. Et, contrairement à ce qui est trop souvent affirmé, à des fonctions loin d’être subalternes. Je pense à Germaine Tillion, Lucie Aubrac, Bertie Albrecht… Récemment, j’ai découvert le nom de Georgette Gérard, qui a été cheffe d’un maquis de la Résistance. À mon avis, tout cela est une des conséquences de la totalisation du conflit, qui entraîne une rupture des normes genrées de la guerre, estime l’historien. René Lévy, enfin, c’est une civile, sans lien avec l’armée, qui devient un agent du renseignement militaire... » Mais là encore, rien d’inhabituel dans la France occupée.
« À l’origine, le renseignement militaire relève du Deuxième Bureau de l’état-major des armées (l’ancêtre de la Direction du renseignement militaire). Mais lors de la Seconde Guerre mondiale, la séparation entre les mondes militaire et civil disparaît. Des civils se retrouvent à occuper des fonctions opérationnelles pour lesquelles ils ne sont pas préparés. Le cas de Renée Lévy en témoigne, ajoute-t-il. Ce n’est qu’après-guerre, une fois les réseaux homologués, que leurs agents se verront remettre un grade militaire. » Pour certains, comme Renée Lévy, à titre posthume… Dans son dossier militaire, conservé à Caen, aux Archives du Service Historique de la Défense, la résistante possède le grade de sous-lieutenant.
Plaque commémorative - Renée Lévy
« Je suis Française et j'ai bien fait de servir mon pays. Je regrette seulement de n'avoir pas pu en faire davantage. »
- Résistante française
- 31 août 1943
Comme beaucoup d’autres, Renée Lévy connaît un destin tragique. Dénoncée, elle est arrêtée par l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major allemand, en octobre 1941. « Elle est déportée en Allemagne en février 1942 sous le statut de « Nacht und Nebel » (« nuit et brouillard » en français) ou « NN », l’un des leviers de la terreur allemande, explique Guillaume Pollack. Créé en décembre 1941, ce décret « NN » vise à faire disparaître certains prisonniers sans laisser de traces. » Renée Lévy est condamnée à mort et guillotinée le 31 août 1943. Non sans défier une dernière fois ses bourreaux… « Selon le témoignage d’autres détenus, rapporte l’historien, elle aurait déclaré avant de mourir "Je suis Française et j'ai bien fait de servir mon pays. Je regrette seulement de n'avoir pas pu en faire davantage". »
Résistante aux multiples décorations décernées à titre posthume, Renée Lévy est l’une des deux femmes, avec Bertie Albrecht, inhumées au Mont Valérien à Suresnes, dans la crypte du Mémorial de la France combattante, le 11 novembre 1945.
Timbre-poste à l'effigie de Renée Lévy
[SERIE] Saint-Exupéry, Baker, Picquart... : ils ont marqué le renseignement militaire français
Dans cette série, nous ouvrons le dossier militaire et retraçons le parcours de figures historiques, connues ou méconnues, qui ont été agents au service de la France.
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