[SÉRIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 16 : Pierre et Dominique Ponchardier : le renseignement militaire, une affaire de famille

Direction : DRM / Publié le : 18 août 2026

Ils ont marqué l’histoire du renseignement. Nous ouvrons leur dossier militaire. Ce 16e épisode retrace le parcours croisé de deux frères : Pierre et Dominique Ponchardier. L’aîné a donné son nom à un commando d’élite. Le cadet a créé le personnage du Gorille. Mais auparavant, à la tête du réseau Sosies, ils s’étaient illustrés dans le renseignement militaire clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale.

[Série] Mémoire du renseignement militaire - Pierre (à droite) et Dominique (à gauche) Ponchardier - © DRM

Le 18 février 1944, des avions britanniques traversent la Manche sous la neige. Leur cible : la prison d’Amiens, tenue par l’occupant allemand et où sont enfermés des résistants et des prisonniers politiques. Vers midi, après une approche à très basse altitude, la Royal Air Force bombarde l’édifice. Le mur d’enceinte est éventré, une partie des bâtiments s’effondre, permettant à certains de s’enfuir. L’opération passe à la postérité sous le nom de « Jéricho ». 

Côté britannique, l’objectif exact de ce raid aérien fait encore débat : libérer des résistants ou alimenter une opération d’intoxication alliée destinée à tromper les Allemands avant le Débarquement ? Peut-être les deux. Pour la Résistance française, il s’agit d’abord d’une opération de sauvetage, dont Dominique Ponchardier est l’un des principaux artisans. À 26 ans, il est déjà aguerri à l’action clandestine. Mais, derrière lui, se dessine une entreprise plus vaste : le réseau de renseignement Sosies, qu’il codirige avec son frère Pierre. « C’est vraiment, comme c’est relativement fréquent dans la Résistance, une entreprise de résistance familiale », souligne l’historienne Raphaële Balu, chargée de recherches, d’études et d’enseignements au Service historique de la Défense [1].

Compte-rendu de l'opération Jéricho par André Devigny, co-fondateur du réseau SOSIES. © SHD (dossier personnel de Dominique Ponchardier)

Photo d'illustration de l'opération Jéricho

Deux trajectoires, un même engagement

Les Ponchardier sont nés à Saint-Étienne, dans la Loire : Pierre en 1909, Dominique en 1917. 

Peu avant ses 18 ans, Pierre entre à l’École navale. Il passe deux années dans les sous-marins, puis rejoint l’aéronautique navale. Lieutenant de vaisseau en 1937, chef d'escadrille, il accomplit pendant la campagne de 1940 plusieurs missions périlleuses en Allemagne. Après la débâcle, l’officier refuse de déposer les armes. « Pierre décide de quitter le territoire métropolitain avec une trentaine de pilotes pour rejoindre le Maroc et continuer le combat », raconte Raphaële Balu. Il revient en France en 1941 pour commander l’escadrille 1 B. « Dans l’ombre, Pierre remplace comme chef de réseau le capitaine de frégate Henri Nomy, contraint de quitter la France parce qu’il est identifié et activement recherché », précise-t-elle.

Dominique suit un autre chemin. Après des études de mathématiques, il effectue son service militaire jusqu’à la déclaration de guerre de 1939. Blessé pendant la campagne de France, il entre en résistance dès octobre 1940, à peine remis. « Sans être encore en contact avec la France libre, Dominique rejoint une organisation d’évasion de prisonniers de guerre avec sa femme Simone. En parallèle, il diffuse des tracts et des journaux clandestins », résume Raphaële Balu. Il collecte également des renseignements en Picardie et en Normandie, puis participe à des opérations de sabotage.

Portrait de Dominique Ponchardier © DR

Photo portrait de Dominique Ponchardier

La Résistance comme capteur avancé de renseignement militaire

Créé entre la fin de 1942 et le début de 1943, Sosies structure donc les activités clandestines, déjà anciennes, des frères Ponchardier. « Ils sont engagés très tôt dans la Résistance, à une période où les réseaux de renseignement ne font encore que se mettre en place. Ils fournissent des informations avant même la création du réseau », insiste Raphaële Balu. Dominique devient (entre autres) « Sosie Junior » et couvre la zone nord. Pierre, « Sosie Senior », couvre la zone sud. « Leur réseau est majeur, notamment parce qu’il s’étend sur l’ensemble du territoire et se spécialise dans la collecte de renseignements qu’il transmet directement aux Alliés, en particulier aux Britanniques », explique l’historienne.

Devenu capitaine de corvette, Pierre dirige la branche maritime. Chaque semaine, des informations gagnent les services alliés : mouvements de navires le long des côtes françaises, abris de sous-marins, ravitaillement en pétrole des U-Boote, défenses portuaires, installations militaires… Avec Sosies, la Résistance devient un capteur avancé de renseignement militaire. En parallèle, Dominique organise des passages de frontière et met des résistants à l’abri. « L’un et l’autre sont activement recherchés. Leurs familles sont aussi menacées : leur mère est visée par la répression, tout comme l’épouse de Dominique », rappelle Raphaële Balu. 

Trahis en janvier 1944, ils sont dès lors traqués par la Gestapo et la Milice. Sans interrompre pour autant leurs missions. « En août 1944, ils sont chargés de reconstituer un réseau de renseignement en Alsace-Lorraine. Arrêtés par les Allemands, ils s’évadent aussitôt », raconte l’historienne. Pourchassés, interpellés, plusieurs fois évadés, les deux frères survivent à la guerre.

Portrait du capitaine de frégate Pierre Ponchardier, réalisé à Saigon. © Auteur inconnu / SPI / ECPAD / Défense

Photo d'illustration de Pierre Ponchardier en uniforme militaire

Des savoir-faire réinvestis

Ambassadeur en Bolivie, haut-commissaire de France à Djibouti, Dominique devient aussi romancier. Sous le pseudonyme d’Antoine Dominique, il crée le personnage du Gorille [2] et popularise le mot « barbouze » pour les agents secrets. 

Pierre poursuit une longue carrière militaire jusqu’au grade de vice-amiral. Dès 1945, le contre-amiral Nomy le choisit pour constituer et instruire le Commando parachutiste d’Extrême-Orient. Il commande ensuite le Groupe de commandos parachutistes de l’Aéronavale, puis devient adjoint au commandement de la Marine sur le Mékong de 1948 à 1950. « De véritables innovations stratégiques se mettent en place à ce moment-là. Et Pierre, du fait de son expérience, est au cœur de cette réflexion. Les savoir-faire acquis pendant la guerre sont réinvestis, notamment dans la formation de troupes susceptibles d’être parachutées derrière les lignes ennemies », analyse Raphaële Balu. 

Multi-décorés, les frères Ponchardier font partie des 1 038 Compagnons de la Libération.
 

[1] Le SHD conserve notamment les dossiers individuels de résistants des deux frères.

[2] Le Gorille est le surnom de Géo Paquet, agent secret et héros d’une série de romans policiers écrits par Dominique Ponchardier. Plusieurs de ses aventures ont été adaptées au cinéma et à la télévision.

Contre-amiral Ponchardier, commandant l'Aéronautique navale en Méditerranée. © Jacques Boissay / SCA / ECPAD / Défense

Photo d'illustration du contre-amiral Pierre Ponchardier

Mémoire du renseignement militaire : l'intégrale

Ils ont marqué l’histoire du renseignement français. Nous ouvrons leur dossier militaire. Saint-Exupéry, Joséphine Baker ou encore Marie-Georges Picquart : dans cette série, nous retraçons le parcours de figures historiques, connues ou méconnues, qui ont été agents au service de la France.

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