[SÉRIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 14 : Charles-Joseph Dupont, le prophète du renseignement militaire

Direction : DRM / Publié le : 20 mai 2026

Ils ont marqué l’histoire du renseignement français. Nous ouvrons leur dossier militaire. 1914, l’invasion de la Belgique. 1916, l’enfer de Verdun. 1917, le carnage du Chemin des Dames. Chaque fois, Charles-Joseph Dupont a vu venir les offensives allemandes. Polytechnicien, artilleur, il fut le chef du renseignement militaire français au cœur de la Grande Guerre. L’épisode 14 brosse le portrait de cet officier aux intuitions de génie.

[Série] Mémoire du renseignement militaire - Charles Dupont - © DRM

Fin 1915, depuis le Grand Quartier Général de l’armée française, le colonel Charles Dupont insiste. Il en est persuadé : une grande offensive allemande se prépare à Verdun. Malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à convaincre le général en chef. Le 21 février 1916 pourtant, à 7 h 15, un déluge de feu s’abat autour de la ville. Le chef du renseignement militaire avait vu juste. Ce n’est pas la première fois. Et ce ne sera pas la dernière.

Le général Charles Dupont, en 1920 © Famille DUPONT

Photo-portrait du général Charles Dupont

Charles Joseph Dupont naît à Nancy, en 1863. Élève brillant, il intègre l’École Polytechnique en 1882, puis il choisit de devenir officier d’artillerie. En 1894, il obtient le brevet d’état-major avec facilité. Fin 1896, le capitaine Dupont est affecté comme stagiaire au 2e Bureau de l’état-major de l’armée (EMA), structure qui pilote les actions de renseignement des forces armées. Il s’occupe de suivre l’évolution de l’artillerie allemande avant d’être chargé d’évaluer les intentions du Grand État-Major de Berlin en cas de conflit avec la France.

Après un retour dans l’artillerie à la fin 1903, Dupont est rappelé en 1908 par le 2e Bureau de l’EMA pour prendre la tête de la Section de renseignements. « Mais cette affectation ne l’enchante guère », relate le lieutenant-colonel Olivier Lahaie, docteur en histoire, spécialisé dans l’étude des services de renseignements français pendant la Grande Guerre. Cette structure est issue de l’ancienne Section de la statistique, dissoute en 1899 à la suite de l’affaire Dreyfus. « En effet, confirme Olivier Lahaie, depuis "L’Affaire", la S.R. a mauvaise réputation. En outre, les pratiques secrètes sont tellement dévalorisées dans cette France de la Belle Époque que Dupont s’effraie pour la suite de sa carrière. Il décide néanmoins de faire "contre mauvaise fortune bon cœur" et relève le défi. »

Le général Charles Dupont, à gauche au second rang © Collection Musée des Etoiles

Photo de groupe montrant le général Charles Dupont

Il prévoit l’invasion de la Belgique

Très tôt, un détail obsède Dupont : le réseau ferroviaire allemand. « Il s’attache notamment à lancer des inspections de l’intégralité des voies ferrées stratégiques qui partent des profondeurs orientales du Reich pour se diriger vers les frontières belge, luxembourgeoise et française », commente Olivier Lahaie. Une conviction s’impose à lui : les Allemands ne se contenteront pas d’effleurer la Belgique, ils la traverseront en profondeur. Dupont livre son analyse à Joffre, le nouveau chef d’état-major général. « Le général veut bien admettre que les Allemands aient l’intention "d’égratigner" le territoire belge. Mais il demeure intimement persuadé qu’ils ne disposeront pas d’assez d’effectifs pour gonfler leur aile droite "marchante" », décrypte l’historien. « Dupont s’efforce en vain de le convaincre que les corps de réservistes allemands sont très bien entraînés, équipés et encadrés et qu’ils recevront donc les mêmes missions que les corps d’active ; dès lors, disposant des effectifs suffisants, le général Helmuth von Moltke n’aura aucun mal à envahir la majeure partie de la Belgique. » 

Revenant sur cet échec, Dupont écrira en 1926 dans ses mémoires[1] : « Au ministère de la Guerre, au Quai d’Orsay, au Palais-Bourbon, tout le monde se cramponnait à l’idée que l’Allemagne respecterait les traités. » En dépit de ces divergences, la valeur de l’officier est reconnue. En mars 1913, il se voit confier la direction du 2e Bureau de l’EMA. 

Le 4 août 1914, les troupes allemandes déferlent à travers la Belgique. Dupont avait vu juste.

Le général Charles Dupont (2e à gauche) © U.S. National Archives and Records Administration

Photo de groupe montrant le général Charles Dupont

« Un artiste »

« Le conflit paraît devoir durer et il faut songer à organiser la chaîne du renseignement opérationnel en fonction des réalités de la guerre de positions. Dupont s’y emploie jour et nuit avec brio », narre Olivier Lahaie. Dupont est, depuis le 2 août, chef du 2e Bureau du Grand Quartier Général, centre de commandement des forces de bataille françaises. Fin 1915, une nouvelle intuition le frappe. Il raconte dans ses mémoires : « Pendant de longues semaines, je vais m’efforcer de convaincre le 3e Bureau [2] et Joffre de l’imminence d’une formidable attaque allemande sur Verdun. Jamais je n’avais eu autant de certitudes sur le point de l’offensive ennemie, et pourtant je n’ai jamais eu autant de mal à convaincre le 3e Bureau ». 

À nouveau, pourtant, les faits confirment son analyse. Le 21 février 1916, l’enfer s’abat sur Verdun.

Le jour de Noël 1916, le général Nivelle succède à Joffre comme général en chef des armées françaises. « Bien qu’il s’en défende, il entend faire porter son effort sur le point du front le mieux tenu par les Allemands, c’est-à-dire le Chemin des Dames », retrace Olivier Lahaie. Une stratégie qui inquiète beaucoup le chef du 2e Bureau. Toutefois… « Malgré tous ses efforts, Dupont ne parvient pas à faire entendre raison au général Nivelle tant ce dernier est persuadé d’obtenir une victoire facile ; au mois d’avril 1917, son entêtement provoque un carnage supplémentaire et inutile qui ouvre une grave crise de confiance dans l’armée française », poursuit l’historien.

Le général Dupont (à gauche), avec le général Gouraud et des officiers généraux de l’armée polonaise © Collection Musée des Etoiles

Photo de groupe montrant le général Charles Dupont

Le 2 juillet, Dupont, devenu général, quitte le GQG pour commander l’artillerie du 16e Corps d’armée devant Verdun, puis celle du 1er Corps d’armée en Flandres et sur l’Aisne. Après-guerre, il supervise notamment à Berlin le rapatriement des prisonniers avant de diriger la Mission militaire française en Pologne. Cité dans son ouvrage par Olivier Lahaie, un témoin décrit ainsi le général Dupont : « Ce polytechnicien était avant tout un artiste. Ses dons d’intuition tenaient du prodige. Ce qu’il ne trouvait pas au moyen de renseignements, il le devinait et se trompait rarement. »

[1] Elles ne seront publiées qu’en 2014. Voir Charles Dupont, Mémoires de chef des services secrets français (1908-1917), présentées et annotées par Olivier Lahaie

[2] Le 3e Bureau est chargé de planifier les opérations.

Charles Dupont, Mémoires du chef des services secrets de la Grande Guerre © Olivier Lahaie

Couverture de l'ouvrage de Olivier Lahaie sur Charles Dupont

Pour aller plus loin :

  • Charles Dupont, Mémoires de chef des services secrets français (1908-1917), présentées et annotées par Olivier Lahaie (2014)
  • « Le rôle des officiers français dans la question des frontières orientales de l’Allemagne : le cas du général Charles Dupont (1916-1921) », Revue historique des Armées (2018)

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