[SÉRIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 13 : Lewal, Rollin, Bernis : les bâtisseurs du renseignement militaire français
Ils ont marqué l’histoire du renseignement français. Nous ouvrons leur dossier militaire. Dans l’épisode 13, trois noms : Lewal, Rollin et Bernis. Entre le Second Empire et l’entre-deux-guerres, ces officiers français ont pris la plume pour structurer et légitimer le renseignement militaire.
Général Lewal, lieutenant-colonel Rollin, colonel Bernis. Trois noms, une même trajectoire : celle du service dans le renseignement militaire français et sur la réflexion sur ce qu’il doit être. En l’espace d’un demi-siècle, du Second Empire à l’entre-deux-guerres, en passant par l’affaire Dreyfus, ces officiers ont contribué à codifier la discipline.
Général Jules Lewal : l’architecte
Saint-Cyrien brillant (deuxième de promotion), major de l’École d’état-major, Jules Lewal sert en Kabylie en 1848, en Italie en 1859 et au Mexique en 1862. En février 1868, le maréchal Niel, ministre de la Guerre, lui confie la direction de la section de la statistique du Dépôt de la guerre. Cette structure est alors chargée de collecter des informations sur les armées étrangères et les ressources mobilisables par la France en cas de campagne extérieure. « La création de cette section date de 1826. Mais elle prend son accent renseignement à partir de l’arrivée de Lewal, relate Gérald Arboit, historien spécialiste du renseignement. Il reçoit à ce moment-là pour mission d’anticiper un conflit avec la Prusse. La préparation passe notamment par l’élaboration de cartes du territoire, alimentées par des missions clandestines de reconnaissance. »
Une décennie plus tard, Jules Lewal, devenu général, prend la tête de la nouvelle École supérieure de guerre, créée en 1877, avant d’assumer des grands commandements (24e puis 33e division d’infanterie, 17e corps d’armée). « Il développe au fil des ans sa propre réflexion sur la guerre, celle d’un ancien combattant, et publie des Études de guerre, dont Tactique des renseignements en 1881 », commente l’historien. Le général y déplore que la discipline demeure une science négligée : alors que les arts de marcher, de stationner, de s’approvisionner, d’assiéger ont été codifiés, pourquoi pas celui de renseigner ?
« Tout le monde parle de renseignements, loue la perspicacité de ceux qui en ont, blâme l’inhabileté de ceux qui en manquent, et cependant la science des renseignements [...] est la branche [...] la plus négligée jusqu’ici, surtout en France. »
- Tactique des renseignements, 1881
« Son livre n’expose pas encore un "cycle du renseignement" tel qu’il sera théorisé plus tard, précise Gérald Arboit. Mais il propose déjà une méthode structurée de recueil et d’analyse de l’information. Lewal élabore les prémisses d’une doctrine générale du renseignement qui, d’ailleurs, devient source d’inspiration en Europe. La plupart des ouvrages allemands, russes, anglais sur le renseignement, publiés dans les années qui suivent, mentionnent son nom. »
Lewal meurt en 1908. Cette même année paraît Le Service de renseignements militaires en temps de paix et en temps de guerre, signé par le lieutenant-colonel Nicolas Rollin.
Lieutenant-colonel Nicolas Rollin : l’avocat
« Presque absent de toute historiographie, le lieutenant-colonel Nicolas Rollin tient pourtant un rôle clé dans l’histoire du renseignement militaire, souligne le spécialiste. Il est celui qui dirige la section de la statistique au cœur de l’affaire Dreyfus. Il en sera d’ailleurs le dernier chef avant sa dissolution en 1899. » La structure ne disparaît pas pour autant, mais est rebaptisée « section de renseignement ».
En 1904, Rollin est entendu au procès de l’archiviste de la section, Édouard Dautriche, l’une des procédures connexes de l’affaire Dreyfus. Sa carrière s’en trouve brisée. Mis à la retraite d’office en août 1908, il écrit Le Service de renseignements militaires en temps de paix et en temps de guerre. « Cet ouvrage ne s’inscrit pas dans la même démarche que celle de Jules Lewal, explique l’historien. Rollin, lui, cherche à justifier l’existence même d’un service après la crise fondatrice que représente l’affaire Dreyfus pour le renseignement militaire. Son message, c’est : "Nos pratiques avaient leur logique, mais le politique s’en est mêlé et l’opinion nous a condamnés". Le moment est charnière, beaucoup s’interroge : faut-il supprimer le dispositif ou le refonder ? » Rollin plaide, tout comme Lewal avant lui, pour sa pérennité. « Quatrième chef de la nouvelle section de renseignement, le chef d’escadron Charles-Joseph Dupont [un futur épisode de notre série lui sera d’ailleurs consacré] rend à cette dernière toute son utilité, pour la plus grande gloire des armées françaises. Mais il ne laisse derrière lui que des souvenirs factuels », ajoute Gérald Arboit. Des souvenirs relatés dans ses mémoires, écrites en 1926 et publiées de nos jours[1].
[1] Charles Dupont, Mémoires du chef des services secrets de la Grande Guerre, 1908-1917, Olivier Lahaie (dir), 2014
Colonel Jean-Charles Bernis : le technicien
Le troisième acte s’ouvre près de trois décennies plus tard, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, avec Jean-Charles Bernis, colonel d’infanterie à la retraite. « Entre 1923 et 1927, Bernis sert comme analyste à la section allemande de la Section des armées étrangères du 2e bureau de l’état-major des armées. Plus tard, il est nommé commandant des carabiniers de la Garde monégasque, narre Gérald Arboit. À cette période, il publie des articles dans la Revue militaire française (en 1924, puis 1933), avant d’en proposer une synthèse en 1934, intitulée Étude sur le renseignement à la guerre. »
Bernis écrit dans un contexte radicalement différent de celui de Rollin. En effet, durant l’entre-deux-guerres, le 2e bureau jouit d’un grand prestige. « Grâce à Dupont, le renseignement a gagné la Première Guerre mondiale, indique l’historien. Des manuels, des retours d’expérience, des récits sur le sujet sont publiés en grand nombre. Le colonel Bernis s’inscrit dans cette veine. Son écriture est technique. Mais là où Lewal embrassait tout le processus du renseignement, Bernis dissèque surtout les méthodes d’analyse. Son regard est distancié ; il pose la discipline comme une technique désormais acquise, normalisée. »
« D’abord problème à structurer, puis institution à défendre, enfin technique à maîtriser : à travers leurs écrits respectifs, Lewal, Rollin et Bernis ont posé les fondations du renseignement militaire français, conclut Gérald Arboit. Ils en sont les bâtisseurs. »
Pour aller plus loin :
Gérald Arboit, Des services secrets pour la France, CNRS Editions, 2014
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