[SÉRIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 11 : Georges-Jean Painvin, le génie de la guerre des codes

Direction : DRM / Publié le : 15 décembre 2025

Ils ont marqué l’histoire du renseignement. Nous ouvrons leur dossier militaire. Dans ce 11e épisode, découvrez le capitaine Georges-Jean Painvin. En plein chaos de juin 1918, ce professeur de paléontologie à l’École des Mines accomplit l’impossible : percer en seulement vingt-quatre heures le nouveau code allemand, réputé indéchiffrable. Un exploit classé « secret-défense » pendant près de cinquante ans.

[Série] Mémoire du renseignement militaire - Georges-Jean Painvin - © DRM

Georges-Jean Painvin naît en 1886 dans une famille de polytechniciens et de mathématiciens. Excellent violoncelliste, il choisit pourtant de suivre la voie familiale en intégrant Polytechnique en 1905. Sorti 2e de sa promotion, il rejoint l’École des Mines en 1908. « De 1911 à 1912, Painvin exerce comme professeur de géologie, de paléontologie et de chimie aux Mines de Saint-Étienne, puis à celles de Paris à partir de 1913, narre Agathe Couderc, spécialiste de l’histoire du renseignement contemporain. En parallèle, il rejoint la réserve au 53e régiment d’artillerie. Son cursus l’amène à suivre plusieurs stages, dont un d’état-major à l’École de guerre en 1913. » L’éclatement de la Première Guerre mondiale, en août 1914, suspend brutalement sa carrière.

Portrait de Georges-Jean Painvin © Fonds d’archives du Musée des Transmissions

Portrait de Georges-Jean Painvin

Mobilisé, le jeune officier Painvin est affecté au service du général Maunoury, commandant la 6e armée. Au quartier général de Villers-Cotterêts, il se lie d’amitié avec le capitaine Victor Paulier, officier chiffreur. Ce dernier lui montre des télégrammes allemands interceptés et l’initie à leur décryptement. « À l’époque, le terme cryptologie n’existe pas encore, détaille l’historienne. Aucune distinction n’est faite entre la cryptographie, c’est-à-dire l’élaboration et l’usage de codes permettant de chiffrer et de déchiffrer des messages, et la cryptanalyse, l’attaque des systèmes adverses. » Painvin se révèle très vite particulièrement doué pour cette discipline.

Général Michel Joseph Maunoury (1847 - 1923), Maréchal de France © BNF

Général Michel Joseph Maunoury (1847 - 1923), Maréchal de France

Un talent convoité par le « Cabinet noir »

Le 21 janvier 1915, Painvin adresse une note au service du Chiffre du cabinet du ministre de la Guerre, le « Cabinet noir ». Il y décrit une méthode permettant de retrouver une clé de chiffrement à partir d’un seul texte. « Son travail impressionne le chef du service, le colonel François Cartier, qui le félicite et l’invite à Paris, indique Agathe Couderc. Sa section a plus que jamais besoin de nouveaux talents. Très efficace au début du conflit, elle se heurte depuis quelques semaines à des difficultés. À l’automne 1914, la capacité de la France et des Alliés à intercepter, et surtout à déchiffrer, les communications ennemies a été révélée dans la presse, notamment dans des lettres de Poilus publiées par les journaux. » Alertés, les Allemands ont changé de code en novembre 1914, passant du Ubchi à l’ABC.

« Cartier veut donc absolument recruter ce jeune homme à l’esprit plastique et aux intuitions géniales », précise la spécialiste. Par loyauté envers Maunoury, cependant, Painvin décline l’offre. « Mais en mars 1915, le général est grièvement blessé et doit abandonner son commandement. Cet événement, bien qu’un crève-cœur pour Painvin, lui offre la possibilité de rejoindre le service du Chiffre », poursuit-elle. C’est là, au sein du « Cabinet noir », que le polytechnicien va devenir l’un des meilleurs cryptanalystes de la Première Guerre mondiale. 

Georges-Jean Painvin au travail © DR

Georges-Jean Painvin au travail

Une intuition de génie

Dès 1916, Painvin dirige sa propre équipe, rapidement surnommée le « groupe Painvin ». Ensemble, ils percent divers codes et chiffres adverses. Mais le 1er juin 1918, l’interception des communications allemandes apporte une nouvelle inquiétante : le système ADFGX, chiffre de campagne en usage depuis mars 1918, a été remplacé. « Un V apparaît désormais, ce qui donne ADFGVX, explique l’historienne. Cette 6e lettre change tout. Les Français repartent de zéro. Or, le moment est critique : Paris est menacé et l’état-major doit anticiper l’axe de l’offensive ennemie. Cinq zones paraissent possibles, mais la capacité de résistance française ne permet d’en défendre qu’une seule. »

Painvin émet alors une hypothèse simple. Cinq lettres donnaient 25 combinaisons, six en offrent 36 : et si les chiffres 0 à 9 avaient été ajoutés à l’alphabet ? L’intuition est juste. « Après plus de vingt-quatre heures de travail, le cryptanalyste casse le système et reconstitue la clé. Tous les télégrammes du 1er juin sont déchiffrés, raconte Agathe Couderc. L’un d’eux ordonne d’“hâter l’approvisionnement en munitions, même de jour tant qu’on n’est pas vu”. Croisé avec les relevés radiogoniométriques, ce message désigne sans équivoque le secteur de l’offensive adverse : Compiègne-Montdidier. » Cinq divisions de réserve, commandées par le général Mangin, y sont aussitôt envoyées. Les Allemands attaquent le 9 juin et sont stoppés le 11.

Le Radiogramme de la Victoire © SHD

Le Radiogramme de la Victoire

Un secret bien gardé

Le 10 juillet 1918, Painvin est fait chevalier de la Légion d’honneur pour « services exceptionnels rendus aux armées ». Aucune allusion précise n’est faite à son rôle essentiel dans le décryptement du message, aujourd’hui connu sous le nom de « Radiogramme de la Victoire ». Et pour cause : « Le sceau du secret couvre alors, en France, les activités du service du Chiffre pour une durée de cinquante ans, précise Agathe Couderc. Pour autant, le silence est levé un peu avant la fin du délai, en 1962, par le général Desfemmes, alors directeur des Transmissions, dans un article intitulé Réflexions sur la guerre électronique. » Après la guerre, Painvin ne touche plus à la cryptanalyse.  « Épuisé, il reprend son poste de professeur à l’École des Mines de Paris à temps partiel et entame en parallèle une carrière industrielle dans l’électrométallurgie », commente l’historienne.

Le secret met cinq années de plus à parvenir jusqu’aux oreilles de l’inventeur du système ADFGVX, le colonel Fritz Nebel. L’Allemand l’apprend en 1968, lors d’une rencontre organisée par l’Association des réservistes du chiffre, de la bouche de Georges-Jean Painvin lui-même. Celui qui fut son adversaire le plus acharné lui révèle alors la vérité : avant même la victoire finale, la France avait déjà gagné la guerre des codes secrets.

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