[SÉRIE] Mémoire du renseignement militaire, épisode 10 : Charles-Louis Schulmeister, le maître espion de Napoléon qui intoxiqua les Autrichiens à Ulm
Ils ont marqué l’histoire du renseignement français. Nous ouvrons leur dossier militaire. Contrebandier rallié à la Grande Armée, il aurait été le maître espion de Napoléon — un « James Bond » avant l’heure —, dont le mythe s’est forgé à Ulm, en 1805. Dans ce 10e épisode, nous passons au crible la légende de Charles-Louis Schulmeister.
Dans le Dictionnaire Napoléon1, Alain Montarras posait la question suivante : « Schulmeister fut-il le “grand espion” de Napoléon, comme il est dit fréquemment ? Fut-il un James Bond avant l’époque ? » Longtemps, le doute a prévalu sur la réalité des actions de Charles-Louis Schulmeister au service de l’Empereur. Il faut dire que l’homme était parvenu à cultiver le mystère. Toutefois, l’exploitation de sources inédites au début des années 2000 a permis d’éclaircir la question.
« Né en 1770 dans le pays de Bade, fils de pasteur luthérien, Charles-Louis Schulmeister débute comme marchand de fer à Freistett (actuel Rheinau, en Allemagne). Il s’installe à Strasbourg en 1797, où il tient une épicerie puis un commerce de tabac, lequel fait faillite en 1804 », raconte Gérald Arboit, historien spécialiste du renseignement. Voilà pour la face visible de ses activités... Dans l’ombre, le jeune homme opère comme contrebandier entre les deux rives du Rhin. Cet « ouvrier de la fraude », pour reprendre l’expression de l’historien, organise son propre réseau et fait fortune – jusqu’à son arrestation par la douane, en avril 1805.
À l’été 1805, le contrebandier est ainsi déclaré persona non grata par le préfet du Bas-Rhin. Mais quelques semaines plus tard, une porte de sortie se dessine. « Napoléon, renonçant au débarquement en Angleterre, s’apprête à lancer la Grande Armée dans la campagne d’Allemagne. Quatre officiers – le maréchal Murat et les généraux Bertrand, Savary et Lauriston – gagnent la rive droite du Rhin pour reconnaître le terrain avant l’arrivée des troupes. À Strasbourg, Savary entre en contact avec Schulmeister », narre le spécialiste. Comment et pourquoi se rencontrent-ils ? Nul ne le sait vraiment.
De contrebandier à espion au service de l’Empereur
« Schulmeister avait-t-il déjà accompli des missions durant les guerres révolutionnaires ? A-t-il été recommandé par quelqu’un ? Il existe là une lacune archivistique », indique Gérald Arboit. Une certitude, cependant : la décision d’approcher Schulmeister ne vient pas de Napoléon lui-même, mais d’un échelon inférieur. « Les commandants en chef d’armée disposent à l’époque d’un budget propre pour le renseignement. Ils mandatent des agents lors des campagnes pour réaliser des opérations clandestines, précise l’historien. Il faudra attendre 1812 et la campagne de Russie pour voir émerger un service de renseignement structuré, comparable au 2e Bureau (1871-1942) ou à un G2 – le bureau de renseignement militaire d’un quartier général – au sein de l’Otan. »
Pourquoi Schulmeister intéresse-t-il le renseignement français ? Son profil présente deux atouts majeurs : « D’abord, il est bilingue, français et allemand. Surtout, contrebandier aguerri, il est rompu à l’action clandestine. Il sait repérer des itinéraires, relever des horaires de patrouilles douanières, identifier des lieux de dépôt adaptés pour les marchandises... Des compétences transposables dans le domaine du renseignement », développe le spécialiste. Et l’intérêt est réciproque : rappelons que depuis l’été 1805, le jeune homme fait l’objet d’un arrêté d’expulsion. Engagé, il a pour mission de se rendre à Ulm, en Bavière, pour infiltrer l’état-major autrichien.
« Parti de Strasbourg, Schulmeister se rend de taverne en taverne, jusqu’à destination. En chemin, il se fait passer pour un officier d’état-major autrichien, après avoir convaincu un soldat de lui céder son uniforme. C’est un homme d’entregent, doté d’une certaine faconde », commente Gérald Arboit. L’espion parvient à s’introduire dans la cité sous cette fausse identité. Le 12 octobre 1805, il se tient auprès du général Karl Mack, le commandant des troupes autrichiennes. Ce dernier le présente à ses officiers comme « l’un de leur meilleurs agents d’espionnage, envoyé en mission en Alsace », rapporte le spécialiste. Schulmeister est sur le point de réaliser un coup de maître.
Opération d’intoxication
« L’action de Schulmeister relève de ce qu’on appellerait aujourd’hui une opération d’intoxication. Dans ses rapports au général Mack, il mêle de vrais documents de l’état-major français à des éléments de son invention, explique l’historien. Son objectif : convaincre Mack de rester retranché à Ulm, le temps que les troupes françaises menées par Murat resserrent l’étau autour de la cité. Il prétend ainsi que Strasbourg est en proie à la révolution et qu’entrer en France pour renverser le gouvernement sera facile. » Mack transmet à son commandement les renseignements fournis par l’espion. Dans l’attente de la réponse, il confine ses troupes à Ulm afin d’éviter que l’information ne s’ébruite. Le but est donc atteint pour Schulmeister. Muni de laissez-passer qui lui permettent de circuler entre les lignes autrichiennes, il rapporte la situation aux Français, le 17 octobre 1805. « Napoléon déclenche alors son mouvement tournant, relate le spécialiste. Ulm est encerclée, puis assiégée par Murat et son armée. Le 20 octobre 1805, la garnison autrichienne capitule. »
Après la bataille d’Ulm, l’espion – désormais source de psychose chez l’ennemi – poursuit les missions au service de l’Empereur. « En novembre 1805, Napoléon le nomme commissaire général de police de Vienne. Schulmeister ne délaisse pas pour autant ses activités d’espion. Il participe aux campagnes militaires de 1806 notamment et de 1809 en Autriche », détaille Gérald Arboit. Et de conclure : « Bon contrebandier, homme de réseaux, il fut un habile entrepreneur d’espionnage au service de l’Empire ». Schulmeister, « grand espion » de Napoléon ? Oui, mais sans matricule « 007 ».
- Alain Montarras, « Schulmeister (Karl, Ludwig) », Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon (Paris, Fayard, 1989)
Pour aller plus loin :
- Gérald Arboit, Napoléon et le renseignement (2022)
- Gérald Arboit, Schulmeister. L'espion de Napoléon (2011)
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