[ESPRIT DEFENSE] Général de Montgros, directeur de la DRM : "Réduire l'incertitude dans un monde de dissimulation"
A l’heure où les crises s’enchaînent et les puissances se réarment, le général Jacques Langlade de Montgros, à la tête de la Direction du renseignement militaire (DRM), décrit le rôle décisif du renseignement dans la compréhension du contexte stratégique actuel et la préparation de l’engagement des forces. Comprendre pour agir et ne pas subir.
Cet article est tiré d'Esprit défense n° 17 (Automne 2025), consacré au renseignement dans les armées.
Lire le magazineEsprit défense : Depuis notre dernière rencontre, en février dernier, le contexte international s’est encore dégradé. Comment cette dégradation trace-t-elle la feuille de route de la DRM pour les années à venir ?
Général Jacques Langlade de Montgros : Ce que nous observons aujourd’hui, c’est non seulement une accélération, mais aussi une accentuation du chaos : les crises s’additionnent, gagnent en intensité et se referment rarement. Depuis un an, deux évolutions ont marqué le contexte international : le retour de l’administration Trump aux États-Unis et la modification des équilibres entre les grandes puissances. Les tendances stratégiques demeurent : le recours désinhibé à la force au détriment du droit, la désagrégation des alliances structurées, la multiplication des coopérations ad hoc fondées sur le rapport de puissance, et enfin le retour du fait nucléaire. Tout cela structure directement les trois missions de la DRM : décrypter le chaos du monde, préparer la décision de nos autorités politiques et militaires, et préparer l’action, c’est-à-dire l’engagement des forces.
Quels enseignements la DRM a-t-elle tirés du récent conflit entre Israël et l’Iran ?
Ce conflit a mobilisé nos équipes pendant plusieurs mois et cet effort demeure aujourd’hui. Nous suivons l’Iran depuis de nombreuses années, ce qui nous a permis de fournir à nos décideurs une lecture claire des événements. Les frappes israélo-américaines ont significativement réduit les capacités militaires et nucléaires iraniennes, mais Téhéran s’emploie désormais à les reconstituer, à renforcer sa sécurité et à chercher de nouveaux partenariats.
« L’objectif est de fournir à nos autorités des analyses pour anticiper et préparer les décisions nécessaires à la protection de nos intérêts. »
- Directeur du renseignement militaire
Au-delà de ce conflit, nous constatons une centralisation renouvelée de la dissuasion nucléaire dans le jeu des puissances. Comment la DRM aborde-t-elle cette évolution ?
Le retour du fait nucléaire n’est pas nouveau, mais il prend aujourd’hui une ampleur croissante pour trois raisons principales. D’abord, la montée en puissance capacitaire de plusieurs États dotés, en particulier la Chine. Puis l’usage de la totalité du spectre stratégique par des acteurs comme la Russie, combinant les domaines nucléaires, conventionnels et hybrides – une dialectique qu’on n’avait plus vue depuis la guerre froide. Et enfin, l’engagement d’États dotés dans des conflits conventionnels. N’oublions pas que certains ont vu leur territoire directement frappé en 2025 – l’Inde, le Pakistan, Israël ou la Russie.
Dans cette accentuation du chaos, il y a évidemment le flanc Est de l’Europe. Comment la DRM appréhende-t-elle aujourd’hui la menace russe et la dynamique du conflit en Ukraine ?
C’est, bien évidemment, un sujet majeur pour nous. Nos équipes suivent deux axes principaux : l’évolution du rapport de forces sur le front ukrainien, à court, moyen et long termes et la capacité de régénération de l’outil militaire russe à l’horizon 2030. L’objectif est de fournir à nos autorités des analyses pour anticiper et préparer les décisions nécessaires à la protection de nos intérêts.
Comment les armées participent-elles à la collecte du renseignement que vous analysez ? Et comment éviter l’éparpillement face à cette masse de données ?
Le renseignement vise avant tout à réduire l’incertitude dans un monde de dissimulation. Pour y parvenir, il faut employer chaque ressource avec discernement. Nous n’avons jamais assez de capteurs ni de moyens, il faut donc les utiliser avec la plus grande efficacité.
Chaque année, une priorisation des recherches est fixée pour l’ensemble des unités de renseignement. Ces priorités s’accompagnent de renoncements assumés, afin d’éviter toute dispersion de l’effort. La DRM assure le pilotage stratégique, tandis que les capteurs des armées (Terre, Air, Marine, cyber, Espace, forces spéciales…) recueillent l’information selon les priorités définies.
« L’enjeu est de maîtriser notre niveau de dépendance. Un service de renseignement est avant tout un outil de souveraineté. »
- Directeur du renseignement militaire
Dans ce contexte de menaces multiples, comment s’articule votre action avec celle de la DGSE ? Vous vous concentrez sur la haute intensité et la DGSE sur les menaces hybrides ?
Il existe aujourd’hui un très haut niveau de confiance, de coopération et d’interopérabilité entre la DRM et la DGSE. Les deux services ont des périmètres différents mais complémentaires : la DRM couvre les conflictualités armées, les capacités militaires et les groupes armés ; la DGSE opère sur les champs politique, économique et technologique. Nous maintenons volontairement une frange de recouvrement pour éviter les « trous dans la raquette ». Et par souci d’efficience, nos deux services mutualisent de nombreux outils techniques.
Dans un monde d’alliances fragilisées et de relations souvent concurrentielles, comment travaillez-vous avec nos alliés pour partager du renseignement sans fragiliser notre autonomie stratégique ?
Le renseignement repose sur cinq grandes familles de sources – électromagnétique image, humaine, cyber ainsi que le renseignement d’origine partenariale. Ces partenariats fonctionnent selon une logique de troc, fondé sur la confiance et la réciprocité. Ils sont le plus souvent bilatéraux, parfois multibilatéraux, mais rarement multilatéraux : le renseignement s’accommode mal des structures collectives.
Depuis la guerre en Ukraine, la DRM a fait évoluer ses partenariats, notamment en renforçant ses échanges avec certains Européens et alliés. Elle a également adapté ses accès techniques et humains. L’enjeu est de maîtriser notre niveau de dépendance. Un service de renseignement est avant tout un outil de souveraineté. Il faut donc diversifier les partenariats, les capteurs techniques et les moyens d’accès pour accroître notre résilience et éviter une trop grande vulnérabilité en cas de divergence d’intérêts avec un partenaire.
Recueilli par Alexis Monchovet
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