Entretien avec le colonel Emmanuel P., attaché de défense français en Inde

Direction : DGRIS / Publié le : 02 décembre 2025

Le 26 janvier 2026 marquera les 28 ans du partenariat stratégique entre la France et l’Inde. À l’approche de cette date, nous avons rencontré le colonel Emmanuel P., attaché de défense français en Inde. Il nous éclaire sur les liens existant depuis 1947 entre nos deux pays, sur la construction de la relation bilatérale de défense, ainsi que ses enjeux actuels.

Attaché de Défense français en Inde - © DGRIS

L’Inde est un partenaire de défense clé de la France. En 1998, cette relation a été élevée au rang de partenariat stratégique, dont les 25 ans ont été célébrés en 2023 par l’invitation de l’Inde au défilé du 14 juillet à Paris. Comment décririez-vous cette relation et pourquoi est-elle stratégique ?

Notre relation s’est construite bien avant le partenariat stratégique de 1998  et a été marquée, depuis l’accession de l’Inde à indépendance en 1947, par le respect et la confiance mutuelle entre nos deux pays. La France fait en effet partie des rares nations à toujours avoir fait preuve de soutien ou, a minima, de neutralité vis-à-vis de ce partenaire à des moments clés de sa construction. Selon moi, ce qui caractérise le plus notre relation est l’importance que nous accordons à notre autonomie stratégique. C’est très certainement une des raisons pour laquelle, dès les années 50, l’Inde s’est tournée vers l’industrie de défense française avec l’acquisition de plus de 110 avions de combat Ouragan. Ces appareils, fabriqués par Dassault, ont, par la suite, été utilisés lors des conflits sino-indien en 1962 et sino-pakistanais en 1965. Cette coopération dans le domaine industriel s’est poursuivie avec les mises en service au sein de l’Indian Air Force du Mystère IV en 1957, du Mirage 2000 en 1985 et des Rafale Air en 2018.

L’Indian Navy a par ailleurs fait le choix en 2005 du Scorpène pour renforcer sa composante sous-marine. Ce programme a franchi cette année un nouveau cap avec la mise en service de l’INS Vagsheer, 6e et dernier sous-marin construit en partenariat avec Mazagon Dock Limited (MDL). Sa composante aérienne recevra également 26 Rafale Marine pour armer son porte-avion indigène INS Vikrant dès 2028, suite à la signature du contrat en avril 2025.

Notre relation est stratégique car elle s’étend dorénavant des fonds marins à l’espace en couvrant des domaines d’intérêt communs clés comme le nucléaire, l’intelligence artificielle ou le cyber. La visite prévue du Président Emmanuel Macron en Inde, lors du prochain sommet de l’IA, le 19 février 2026, illustre la dynamique de cette coopération dont le cap a été fixé jusqu’au centenaire de l’indépendance de l’Inde dans la feuille de route « Horizon 2047 ». 

 

Quels sont les principaux enjeux et priorité dans la coopération de défense entre nos deux pays ? 

Il existe entre la France et l’Inde une véritable convergence d’intérêts en Indopacifique, mais également sur les sujets globaux. En premier lieu, la sécurité et la stabilité de l’Indopacifique et plus spécifiquement de l’océan Indien constituent une priorité partagée par nos deux nations qui concourent ensemble à la sécurité maritime, à la lutte contre le terrorisme et au soutien aux pays touchés par des catastrophes naturelles . Nous sommes également conjointement engagés dans la défense d’un monde multilatéral qui respecte le droit international à un moment de notre histoire où ces deux principes sont de plus en plus contestés. Nos deux pays coopèrent ainsi au sein d’instances multinationales comme l’Indian Ocean Naval Symposium (IONS) ou IORA.

« [La France et l’Inde sont] conjointement engagés dans la défense d’un monde multilatéral qui respecte le droit international à un moment de notre histoire où ces deux principes sont de plus en plus contestés. »

Colonel Emmanuel P.

  • Attaché de défense français en Inde

Sur le plan capacitaire, l’enjeu principal est d’accompagner le renforcement des capacités militaires de l’Inde et le développement de sa base industrielle de défense par des coopérations équilibrées. Comme nous le répétons souvent, la France ne vend pas seulement des équipements, mais des capacités complètes. Elle accompagne l’Inde, dans le cadre de la politique Atmanirbhar Bharat lancée par le PM Modi (Self Reliant India), dans le développement de ses propres capacités, opérationnelles et industrielles, tout en respectant pleinement la souveraineté du partenaire.

Parmi les priorités à venir, nous partageons l’ambition de poursuivre le développement de la coopération dans les domaines clés et les nouvelles technologies comme le spatial, le cyber ou le quantum.

 

Quelle sont les particularités de votre mission de défense ?

L’Inde est un de nos tout premiers partenaires en Indopacifique et un pilier de notre stratégie de défense régionale. Sa situation stratégique, à mi-chemin entre l’Afrique et l’Asie du Sud-Est, en fait un point d’appui privilégié pour les forces françaises qui se déploient dans la région. 

Notre mission de défense est compétente sur la quasi-totalité de l’Asie du Sud (Bangladesh, Maldives, Népal et Sri Lanka), à l’exception du Pakistan et du Bhoutan, pays avec lequel nous n’entretenons pas de relation de défense. Cette couverture géographique nous permet d’avoir une vision globale des enjeux et influences régionales, ce qui constitue un atout majeur pour orienter et prioriser notre action. 

Avec 3 officiers des forces, 2 ingénieurs de l’armement et 3 assistants, notre mission de défense est la plus importante hors d’Europe et des États-Unis. Cette présence significative s’explique par l’étendue et la densité de la coopération franco-indienne en matière de défense. Notre mission de défense évolue dans une région complexe qui abrite de très fortes rivalités qui peuvent faire l’objet de conflits ouverts comme cela a été le cas, en mai dernier, entre l’Inde et le Pakistan.

Enfin, à mon sens, notre plus grande spécificité est l’environnement dans lequel nous opérons. L’Inde est le pays le plus peuplé au monde, avec plus de 1,4 milliard d’habitants, dont plus de la moitié de la population a moins de 25 ans avec une culture et des modes de vie et de pensée très différents des nôtres. C’est un pays d’une très grande diversité que ce soit au niveau de la population ou de la géographie et qui s’étend sur plus de 3200km du Nord au Sud et 2900km d’Est en Ouest. L’agglomération de Delhi où nous résidons, compte plus de 35 Millions d’habitants avec un climat difficile marqué par de très fortes chaleurs en été et des niveaux de pollution extrêmes en hiver.

 

Comment se concrétise la coopération de défense entre la France et l’Inde ?

Elle se concrétise en premier par la tenue régulière de visites et dialogues de haut niveau. Le dialogue annuel de défense entre nos ministres et le dialogue de coopération maritime au niveau DGRIS, dont les prochaines éditions sont attendues au premier trimestre 2026, constituent les deux principales enceintes d’échanges au niveau politique et politico-militaires sur les questions de défense. Nos grands chefs militaires se rencontrent et s’entretiennent également très régulièrement comme en témoigne le déplacement à Delhi du Général Schill, le 13 octobre dernier, pour le conclave des CEMAT organisé par l’Inde.

La coopération bilatérale militaire se matérialise par les nombreuses escales navales et aériennes dans nos pays. Début 2025, l’Inde a notamment été la seule nation à accueillir l’ensemble des bâtiments de la mission Clémenceau à Kochi et à Goa en présence d’ALINDIEN. Deux bâtiments indiens ont fait escale à la Réunion début septembre et ont conduit un PASSEX avec nos forces de souveraineté.

Les exercices bilatéraux Varuna, dans le domaine naval, Garuda, dans le domaine aérien, et Shakti, dans le domaine terrestre, constituent des références pour renforcer notre interopérabilité. 2025 a été particulièrement riche avec la participation du GAN à Varuna en mars au large de Goa, le déploiement d’une compagnie de l’Indian Army pour Shakti dans l’Hérault en juin et très récemment, du 12 au 26 novembre 2025, la participation de 6 SU-30MKI à Garuda à Mont-de-Marsan. La formation, les échanges académiques et les missions d’expertises animent en parallèle cette relation très riche.

Nos ingénieurs de la DGA participent également tout au long de l’année très activement à la relation de défense en assurant le suivi des programmes en cours et en préparant les futures coopérations industrielles.


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