Libération et défense de Strasbourg
Auteur : Pierre Dufour. Auteur d’ouvrages d’histoire militaire.
Le 2 mars 1941, à Koufra, à l’issue d’une victoire entrée dans la légende, le colonel Leclerc prêtait le serment devant ses hommes « de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg ». En ce mois de novembre 1944, la 2e DB et son chef sont sur le point de tenir cet engagement.
Après de violents combats à Dompaire et Baccarat, en Lorraine, la 2e DB (division blindée), qui a forcé la Meurthe à la seule initiative du général Leclerc, éprouve le besoin de souffler et de se réorganiser. Cet intermède permet d’incorporer et d’instruire les recrues provenant des FFI, et de renouveler le matériel. Intégrée au 15e corps de la 3e armée américaine du général Patton, la 2e DB est articulée en trois groupements tactiques lourds – le GTD du colonel Dio, le GTL commandé par le colonel de Langlade, le GTV du lieutenant-colonel de Guillebon – et un groupement tactique léger – le GTR du lieutenant-colonel Rémy.
La libération de Strasbourg
L’attaque démarre le 23 novembre 1944 à 6 h 45 sur quatre itinéraires, avec le Rhin et le pont de Kehl pour objectif final. Trois heures plus tard, trois des quatre colonnes butent sur les forts de la place qui sont occupés et reliés entre eux par des fossés et des défenses antichars. La situation est débloquée par la quatrième colonne du lieutenant-colonel Rouvillois qui a emprunté l’itinéraire Hochfelden – Brumath – Schiltigheim et surprend la défense allemande en surgissant de cette direction inattendue. Dans un fracas assourdissant, Rouvillois traverse la ville de toute la vitesse de ses chars. Le 5e escadron du 1er RMSM arrive le premier devant la cathédrale. Rouvillois lance alors le célèbre message : « Tissu est dans iode » et fonce vers le Rhin, mais ne peut prévenir la destruction du pont de Kehl. Tandis que le 501e RCC (régiment de chars de combat), le RBFM (régiment blindé de fusiliers marins) et des éléments du RMT (régiment de marche du Tchad) nettoient la ville de ses nids de résistance et de ses snipers, face à la cathédrale de granit rose, le peloton Bompard du 5/1er RMSM est à même de tenir le serment de Koufra. Le spahi Maurice Lebrun se porte volontaire pour grimper sur la flèche et accrocher un emblème de fortune. Couvert par ses camarades, il grimpe… « Je réalise que je n’ai pas l’habitude de ce genre d’exercice. Et puis il y a le vent glacial, le vertige : 142 mètres et… quelle belle cible ! Je grimpe. Enfin voilà le sommet. J’attaque le paratonnerre… et je crois bien que je tremble. J’extrais le drapeau de mon blouson. ça y est, il est bien attaché, je tarde à le libérer. Trente secondes immobile dans le vent. Il me semble entendre un Zss, Zss, Zss. Je les avais oubliés ceux-là. Ils sont en train de m’aligner et depuis un moment déjà sans que j’aie réalisé ». Le nettoyage se poursuit, les forts se rendent les uns après les autres. Enfin, le 25 novembre, la garnison allemande se rend à un détachement de la 2e DB. Le lendemain, le général Leclerc préside une prise d’armes sur la place Kléber.
La campagne d’Alsace
Dans les jours qui suivent, la 2e DB étend le périmètre de sécurité autour de Strasbourg et libère de nombreux villages. Le 28 novembre, elle atteint le secteur d’Erstein à 15 km au sud-ouest de Strasbourg où elle est stoppée par la vive résistance de la XIXe armée allemande. Si Strasbourg est libérée, elle n’est pas encore sauvée ! Le 1er janvier 1945, Himmler, commandant en chef en alsace déclenche l’opération Nordwind qui vise à la reconquête de Strasbourg. Alors qu’Eisenhower veut replier les troupes avancées en Alsace, de Gaulle enjoint au général de Lattre de Tassigny de défendre les positions acquises. La tension monte entre les états-majors français et américain. Finalement, une intervention de Churchill permet de dénouer la crise et de Lattre met en place le dispositif de défense de Strasbourg sur un front de 248 kilomètres. En attendant la 3e DIA (division d’infanterie algérienne), quatre escadrons de gendarmes mobiles et des éléments FFI livrent des combats retardateurs contre les panzers qui roulent vers Strasbourg. Au sud, la 1re DMI (division motorisée d’infanterie) est engagée dans une bataille acharnée et perd le bataillon de marche n° 24 (BM 24) anéanti à Obenheim lors de l’opération Sonnenwende. Le sacrifice n’est pas vain. Le 13 janvier, vaincu, l’ennemi retire ses meilleures divisions pour faire face à l’offensive soviétique à l’Est.
Leclerc félicite chaudement la 1re DMI dans un message envoyé au général Garbay : « Bravo mon vieux ! » En somme, la 1re division française libre (DFL) aura probablement sauvé Strasbourg après que la 2e DB l’ait prise. J’espère que cela ne t’a pas coûté trop cher. Félicite tout le monde de notre part et n’hésite pas à faire connaître la vérité". La solidarité des Français libres joue entre Garbay et Leclerc. Cette allusion aux responsabilités de l’état-major et du général de Lattre dans la perte du BM 24 traduit une nouvelle fois les antagonismes entre Français libres d’une part et armée d’Afrique de l’autre. Après la libération de Paris, la prise de Strasbourg par la 2e DB consacre les Forces françaises libres au premier rang de l’armée française. C’est oublier un peu vite le rôle de l’armée d’Afrique et de ses généraux, Juin et de Lattre au profit du mythe de la nation en armes personnifié par la Résistance et les deux divisions de Français libres qui perdure encore aujourd’hui.
In Le retour à la République, de la revue Les Chemins de la mémoire n° 247, décembre 2014 - janvier 2015, dans notre rubrique des archives de la revue.
Ressources
[PDF] - Libérer la France, Les Chemins de la mémoire n° 269, octobre - décembre 2019, dans notre rubrique des archives de la revue.
Koufra
[Vidéo] - Le serment de Koufra et l'épopée du général Leclerc, sur la chaîne YouTube du Secrétariat général pour l'administration.
[Témoignage] - Roger le Neurès et Jean Pietri, deux anciens du 1er régiment de marche de Spahis marocains, racontent leur campagne et la libération de l'Alsace, sur Youtube.
[Conférence] - Comprendre la victoire de Koufra. Conférence du général Jean-Paul Michel, président de la Maison des Anciens Combattants de la 2ème DB et de la Fondation du Maréchal Leclerc de Hauteclocque
[Conférence] - Comprendre le retentissement et les conséquences de la victoire de Koufra. Conférence de l’historienne Christine Levisse-Touzé sur le site internet du musée de la Libération - Leclerc - Jean Moulin.
[Article] - Koufra, le début d’une épopée. Grâce au ralliement de l’Afrique Equatoriale, la France Libre peut reprendre le combat aux côtés des alliés dès la fin de l'année 1940. Depuis le Tchad, Leclerc organise des raids visant les possessions italiennes en Libye. Le 2 mars 1941, les troupes françaises remportent ainsi une victoire face à l’armée italienne dans l’oasis de Koufra. Alors colonel, Philippe Leclerc prête avec ses hommes ce serment : « Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. », dans notre rubrique Ressources historiques.
[Article] - La « médaille de Koufra », une destinée à récompenser « les services militaires dans les colonies résultant de la participation à des opérations de guerre, dans une colonie ou dans un pays de protectorat », dans notre rubrique Un objet, une histoire.
De Koufra à Strasbourg, la 2ème DB, une unité mythique de la France libre
La création de la 2e DB et ses succès sur les champs de bataille résultent de la détermination et du charisme du général Leclerc de Hauteclocque. Grand militaire et serviteur de la France Libre, il est honoré par le général de Gaulle en étant fait Compagnon de la Libération et est élevé à la dignité de Maréchal de France à titre posthume en 1952.
[Article] - L’histoire de cette unité, sur le site internet de la Fondation du Maréchal Leclerc de Hauteclocque.
[Mémoire] - Parcours de mémoire. La Voie de la 2e DB emprunte le chemin suivi par le Général Leclerc et son unité lors de la Libération de la France. Elle retrace son parcours depuis son débarquement en Normandie, en passant par la Libération de Paris, et jusqu’aux combats d’Alsace dont la prise de Strasbourg. Tout au long de cette voie, et dans chacune des villes et villages de France libérés par la 2e DB, une Borne du Serment de Koufra est installée et commémore la mémoire de cet engagement. Dans la plupart des cas, des panneaux pédagogiques et un QR code à scanner sont présents près des bornes et permettent d’accéder à des informations historiques complémentaires. Sur le site internet de la Fondation du Maréchal Leclerc de Hauteclocque.
[Biographie] - Biographie du général Leclerc dans notre rubrique Personnalités et sur le site de l’Ordre de la Libération.
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