La sélection médicale des recrues, France-Grande-Bretagne (1900 - 1918)
Auteure : Aude-Marie Lalanne Berdouticq, maîtresse de conférences à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université et chercheuse à Sirice.
La sélection médicale des soldats en France comme en Grande-Bretagne n'est pas qu'une question médicale : elle interroge certes ce qu'est l'aptitude militaire, les critères de l'évaluation mais elle demeure aussi une question militaire et sociale centrale pendant la Première Guerre mondiale, où le besoin d'hommes pour le front se fait toujours plus pressant.
« On ne demande pas à un petit moteur de mouvoir une charge trop lourde ». C’est ce qu’écrit le médecin Adrien Besson au début du XXe siècle, en référence aux principes qui gouvernent un processus en vigueur dans toutes les armées européennes de l’époque : la sélection médicale des soldats. En effet, qu’ils soient volontaires ou conscrits, c’est-à-dire tenus de faire leur service militaire, tous les candidats ne parviennent pas à intégrer l’armée. En France et en Grande-Bretagne, avant 1914, seuls 60 à 80% des candidats sont déclarés aptes.
L’examen médical qui détermine l’aptitude militaire est une expérience de masse, vécue par des millions de jeunes gens de sexe masculin. L’idée selon laquelle il est nécessaire d’opérer un tri dans la masse des soldats potentiels est une idée ancienne qui se repère dès l’Antiquité. À la suite de penseurs de la stratégie antique comme Végèce, les militaires se sont efforcés de procéder avec soin à ce choix, en déterminant les conditions précises de l’aptitude au combat. La médecine s’est saisie de cette question dès la fin du XVIIIe siècle. Du fait de l’importance des enjeux sanitaires et de la place croissante prise par le corps médical dans la gestion des forces armées, la sélection des recrues a été prioritairement confiée à des médecins militaires, même si, en temps de guerre, des médecins civils sont parfois amenés à participer à l’examen des recrues.
Étudier la sélection médicale des soldats, c’est considérer à la fois une notion, celle de l’aptitude militaire, dont la définition pose problème aux contemporains ; un moment, celui de l’évaluation du corps et de l’esprit de la recrue au cours de l’examen médical ; un problème enfin, qui déborde constamment le champ des savoirs sur le corps et l’esprit, pour toucher à celui de la stratégie militaire ou de l’adhésion des populations à l’effort de guerre.
L’aptitude militaire n’est pas une notion facile à définir dans la mesure où, plus qu’un état, elle désigne la correspondance entre les capacités d’un individu et les attentes de l’armée. Cette adéquation est évaluée au cours d’un examen médical dont le protocole est soigneusement défini. L’ensemble du dispositif est mis à l’épreuve de manière particulièrement intense pendant la Grande Guerre où il se trouve soumis à des exigences de rendement destinées à reconstituer au plus vite des effectifs décimés sur le champ de bataille. Au-delà des bouleversements qui sont ceux de la guerre, l’examen revêt au sein des sociétés une importance particulière dans la mesure où il constitue à la fois une épreuve individuelle qui engage le destin et la réputation des jeunes gens qui y sont soumis et un élément clef du contrat social passé entre l’État et les citoyens.
L’importance des enjeux stratégiques, politiques et sanitaires de la sélection explique que cette question ne soit pas circonscrite à la sphère savante. La sélection des combattants est certes débattue dans la presse médicale et à la tribune des sociétés savantes – en tant qu’elle relève d’une expertise technique – mais aussi au Parlement, puisqu’elle constitue un problème politique qui touche à la question cruciale de la bonne répartition des obligations militaires. Les enjeux quelle soulève sont d’autant plus centraux que l’examen donne lieu à la production de statistiques médicales, considérées comme un bon observatoire de l’état de santé des populations. Ces données occupent une place importante dans les débats relevant de la santé publique. Les modalités de la sélection sont enfin fréquemment débattues dans le reste de la société, où s’affrontent des conceptions profanes et parfois antagonistes de l’aptitude.
Qu'est-ce que l'aptitude militaire ?
L’aptitude n'est pas un état de bonne santé absolu, mais un rapport d’adéquation entre les caractéristiques du candidat et les critères fixés par les médecins militaires, des critères propres à l’armée, susceptibles d'évoluer selon les besoins de l'institution, comme cela se produit entre 1914 et 1918. Ainsi, en 1911, un médecin déclare inapte un soldat d’1m50 et 47 kg, jugé trop frêle pour « les marches, le port d'équipement » et les autres efforts exigés par la vie militaire.
Trois impératifs structurent la définition de l'aptitude : l’efficacité de l'armée, condition de la stratégie de guerre de masse ; la préservation sanitaire du collectif militaire, la sélection fonctionnant comme un dispositif prophylactique visant notamment à écarter les tuberculeux ; et l’intérêt du candidat lui-même, dans un souci plus humanitaire hérité de la sensibilité accrue du XIXe siècle pour le sort des soldats. Ces impératifs orientent une double évaluation : l'aptitude physiologique (âge, taille, poids, robustesse générale) et l’aptitude pathologique, appréciée à l'aune d’une liste de maladies et infirmités — rhumatisme, eczéma, aliénation mentale, strabisme, déviation de la colonne vertébrale, etc.
Certaines affections sont rédhibitoires d’emblée (morve, lèpre, épilepsie, surdi-mutité, atteintes motrices lourdes), pour d’autres, les médecins fixent et discutent des seuils parfois chiffrés (taille, dents, acuité visuelle), parfois plus intuitifs. Le critère décisif pour des armées constituées en grande partie de fantassins reste la capacité à porter le sac, à tirer, à marcher. Cependant, au cours de l’examen, les médecins définissent l’aptitude par défaut. Il s’agit moins de sélectionner le soldat idéal que, de manière pragmatique, de repérer et d’exclure les inaptes.
Comment les soldats sont-ils sélectionnés ?
En Grande-Bretagne, jusqu'en 1916, le recrutement repose sur le volontariat : les candidats sont examinés dans les centres de recrutement, puis, pendant la guerre, par une commission médicale. En France, depuis l'abolition du tirage au sort en 1905, le service est obligatoire (porté à trois ans en 1913) : chaque année, le conseil de révision examine tous les jeunes gens de 20 ans.
Le candidat, nu, est mesuré puis examiné une section anatomique après l’autre. Le médecin recherche d’abord des marqueurs visuels : incurvation du dos, hallux valgus, rétrécissement du thorax, lésions oculaires, éruptions cutanées. Un eczéma étendu peut, par exemple, entraîner l'exemption. Le médecin recourt également au toucher et à l'ouïe afin de déceler des bruits, râles ou sifflements caractéristiques d’affections invisibles, comme la tuberculose ou les malformations cardiaques. Des instruments simples tels la toise, le ruban métrique ou la bascule complètent cet examen clinique. Les médecins doivent théoriquement procéder à un interrogatoire, destiné à identifier certains troubles mentaux ou auditifs, mais en pratique, et plus encore pendant la guerre, c’est surtout l'examen physique qui prévaut, dans des conditions souvent expéditives.
Quelle incidence a la Première Guerre mondiale sur cette sélection ?
La guerre plonge la sélection dans une crise durable. Face à la pénurie chronique d’effectifs, la quantité des effectifs prime sur leur qualité. L’aliéniste Léon Pruvost déclare ainsi sans détour : « l’heure n’est plus à la sensiblerie […] il nous faut le nombre, il nous faut la masse ». Le rendement de la sélection, devenu prioritaire, est augmenté de trois manières : intensification du contrôle, accélération de l’examen et atténuation de la sévérité des critères de l’aptitude.
Les hommes déclarés inaptes sont réexaminés à intervalles rapprochés — certains jusqu’à à six fois pendant le conflit — ce qui permet, en France, de récupérer près de 60 % des inaptes. L’examen lui-même s’accélère et devient superficiel. En Grande-Bretagne, des étapes coûteuses en temps, comme le test d’acuité visuelle, sont éludées. Thomas Edmed, jeune Britannique, est déclaré apte après une simple auscultation. Les critères s’assouplissent enfin, de façon à la fois empirique et officielle. Certains médecins justifient ce relâchement par l’idée, répandue, que la guerre revitaliserait les organismes fragiles. Les limites d’âge et de taille sont abaissées, les seuils pathologiques deviennent moins exclusifs.
En conséquence, le taux d’exemption s’effondre. En Grande-Bretagne, il passe de 29 % des candidats, en septembre 1916, à 6 % deux mois plus tard, puis à 3 % début 1917. Des individus manifestement inaptes sont dès lors incorporés puis inévitablement hospitalisés ou renvoyés chez eux lorsqu’ils ne succombent pas des suites de leur pathologie. C’est notamment le cas des soldats atteints de troubles mentaux. De manière révélatrice, en France, le taux d'exemption pour épilepsie, aliénation ou crétinisme chute de 30 % pendant la guerre. Ainsi Lucien C., pourtant porteur d’un certificat médical de « débilité mentale », est déclaré apte en 1917. À peine mobilisé, son état se dégrade et, après une tentative de suicide, il doit être réformé.
Deux hommes enrôlés dans l'armée britannique pour la Première Guerre mondiale passent une visite médicale à la Marylebone Grammar School, à Londres. Source : Simkins Peter, « The Four Armies, 1914-1918 », in Chandler David, Beckett Ian (dir.), The Oxford history of the British Army, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 244.
Comment recrues et société perçoivent-elles cette sélection ?
L’examen est une épreuve redoutée dont les conséquences peuvent être particulièrement déterminantes. Être déclaré « bon pour le service » est, notamment en France où l’examen est très ritualisé, un gage de normalité physique et sociale. L’exempté risque l’opprobre et peine parfois à se marier. Même si leur marge de manœuvre est extrêmement limitée, certains candidats tentent d’infléchir le verdict médical. Les tribunaux d’appel britanniques traitent ainsi 33 000 recours entre novembre 1917 et la fin de la guerre. D’autres recourent à la corruption, la fraude, la simulation ou l’automutilation.
Pendant le conflit, les exemptés suscitent d’abord la suspicion. Ils sont assimilés à des embusqués ou des simulateurs munis de certificats de complaisance. Pourtant, l’opinion évolue lorsque l’ampleur des dysfonctionnements est peu à peu révélée. Une partie du corps médical lui-même dénonce l’« intransigeance des conseils de révision » ayant remis sous les drapeaux une « grande quantité d’incapables ». En France, l’inquiétude culmine avec la propagation de la tuberculose qui emporte 40 000 soldats et dont la propagation est aussitôt associée au relâchement de la sélection. En Grande-Bretagne, la crise est particulièrement vive. Les familles – inquiètes pour le fils, le frère, le mari – multiplient les courriers de protestation au Ministère de la Guerre, ce qui finit par provoquer une importante crise politique. La réforme qui s’ensuit est d’ampleur inédite. Fait notable, elle débouche sur la démilitarisation complète de la sélection, désormais confiée à des médecins civils. Dans les deux pays cependant, les réformes initiées à la suite des protestations, si elles témoignent d’une survivance des formes démocratiques en temps de guerre, visent surtout à restaurer la confiance en renforçant le poids des experts médicaux. Elles ont des effets limités sur les résultats de sélection lui-même.
Ressources
[Lieu] - Musée du Service de Santé des Armées, sur notre site internet.
Parmi les ouvrages de l'auteur
Des hommes pour la guerre. La sélection médicale des soldats. CNRS édition, 464 pages, 2 janvier 2025 .
Source : Musée international des Hussards, Tarbes. « Le conseil de révision » par Jeanniot Pierre Georges (1848-1934), exposé au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts de 1909. Cote cliché 97-027042, n° d’inventaire VZC8863, Fonds photographie.
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