La défaite de Sedan. Aux origines de la Troisième République
Auteur : Arnaud-Dominique Houte. Professeur d’histoire contemporaine Sorbonne Université, membre du Centre d’Histoire du XIXe siècle.
Le 2 septembre 1870, la défaite militaire de l'armée française à Sedan face aux troupes prussiennes entraine la chute de Napoléon III et la proclamation de la République, deux jours plus tard.
De la déroute militaire à la chute du régime
Le 1er septembre 1870, deux armées combattent à Sedan (Ardennes). Côté français, 120 000 hommes commandés par l’empereur Napoléon III ; côté allemand, 200 000 soldats sous la conduite du roi Guillaume de Prusse. La guerre entre les deux principales puissances de l’Europe continentale était en germe depuis plusieurs années ; elle a éclaté en juillet à la suite de tensions et de manipulations diplomatiques. La France a pris l’initiative de la déclaration de guerre, confiante en sa force : « La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats », rassure ainsi le maréchal Le Bœuf, ministre de la Guerre. La réalité est cependant bien différente : incapable de se réformer et de se moderniser, l’armée française est moitié moins nombreuse que son homologue prussienne. Elle est manifestement mal commandée. Après de premières défaites en Alsace les généraux peinent à se remettre en question. À la tête d’une importante armée, le maréchal Bazaine se laisse même enfermer dans la citadelle de Metz, où ses soldats, assiégés jusqu’à leur reddition en octobre, ne servent plus à grand-chose. Napoléon III hésite sur la stratégie à adopter. De plus en plus passif, il abandonne l’initiative au maréchal de Mac-Mahon qui ne sait pas davantage ce qu’il doit faire. Partant à la rescousse de Bazaine, il marche vers le nord, poursuivi par les troupes allemandes. Il fait étape à Sedan, et c’est dans une très mauvaise position qu’il y affronte les Prussiens. Blessé au début de la bataille, Mac-Mahon laisse la place au général Ducrot, lequel est aussitôt remplacé par un troisième chef, le baron de Wimpffen. Pendant ce temps, les combats font rage, notamment dans le village de Bazeilles, mais la résistance française s’avère sans issue, et c’est pour éviter un massacre inutile que Napoléon III, en milieu d’après-midi, prend la responsabilité de hisser le drapeau blanc et de se livrer : « n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée ». La capitulation est signée le lendemain matin, 2 septembre, et l’empereur est donc fait prisonnier, tout comme près de 80.000 soldats français qui souffrent ensuite d’une captivité particulièrement éprouvante.
L’annonce du désastre parvient à Paris le lendemain. L’impératrice Eugénie exerce la régence, le gouvernement du comte de Palikao dispose des pouvoirs publics, mais chacun sent la fragilité d’un pouvoir bonapartiste qui avait pourtant été conforté, quelques mois plus tôt, par un important succès électoral. Dès que la population apprend l’ampleur de la défaite et la captivité de Napoléon III, la colère monte, et l’hypothèse d’un changement de régime fait très vite son chemin. Le 4 septembre, la foule envahit le bâtiment du Corps législatif, et les républicains proclament la République depuis l’Hôtel de Ville dans une ambiance qui est toutefois plus festive que troublée. L’Empire s’écroule sans véritablement être défendu. Cet effondrement témoigne autant de ses contradictions latentes que de sa nature charismatique : Napoléon III incarnait le régime qui ne parvient donc pas à lui survivre.
La République, mais quelle République ?
our le moment, l’heure est à la défense nationale. La bataille de Sedan ne marque en effet pas la fin de la guerre, mais la fin de sa première phase, qui opposait deux empires selon des modalités traditionnelles. S’ouvre désormais un conflit plus large, qui cherche à mobiliser la nation entière et même des volontaires internationaux (parmi lesquels le célèbre combattant de l’indépendance italienne, Garibaldi). La République tente alors de réactiver l’imaginaire révolutionnaire de la « patrie en danger ». Les résultats ne sont pas négligeables. Assiégée du 20 septembre 1870 au 28 janvier 1871, Paris résiste longuement à l’épreuve et à la faim. Installé à Tours, puis à la Bordeaux où il dirige une délégation du gouvernement, Gambetta tente de former de nouvelles troupes et de relancer la dynamique militaire. La réorganisation des armées n’en est pas moins délicate, et les batailles de janvier, sur la Loire et dans le Nord, scellent la défaite militaire.
Le 28 janvier 1871, un armistice de 21 jours est signé, avec des conditions draconiennes (dont l’entrée des Prussiens dans Paris et le versement d’une considérable rançon). Gambetta fait partie de ceux, minoritaires, qui s’opposent à cet accord, mais les élections organisées le 8 février 1871 dans toute la France confirment que le pays demande majoritairement la paix, dont le prix est élevé : le traité de Francfort qui met définitivement fin à la guerre franco-prussienne impose en effet une lourde indemnité de guerre, inédite par son ampleur, et l’annexion allemande de l’Alsace et de la Moselle.
La France se déchire. Parmi ceux qui voudraient maintenir l’élan patriotique, mais aussi et surtout la dynamique révolutionnaire d’une République déterminée à changer vraiment la société, la révolte gronde. Plusieurs mouvements insurrectionnels se développent, dont le plus important devient, de mars à mai 1871, la Commune de Paris, ancrée dans la continuité de la guerre et du siège, projetant le rêve d’une rupture politique majeure. Face aux « communards » (le terme est alors péjoratif), le gouvernement légal d’Adolphe Thiers, issu des élections du 8 février 1871, défend le rétablissement de la paix et de l’ordre social. Installée à Versailles, la République devient ici un régime de compromis, dominé par les notables, plus conservateur que libéral. L’écrasement sanglant de la Commune de Paris lors de la Semaine sanglante (21 mai - 28 mai), la terrible répression qui s’ensuit, condamnent l’hypothèse révolutionnaire et donnent la victoire à cette République de l’ordre qu’incarne alors Adolphe Thiers.
Celui-ci n’en est pas moins conscient de la nécessité de réformer le pays et de répondre aux défis du moment. Il réussit à faire voter la loi de 1872 qui élargit le recrutement de l’armée afin de la renforcer. Il engage une réforme de la fiscalité, lève un grand emprunt, ce qui lui permet de payer au plus vite l’indemnité de guerre et d’obtenir ainsi l’évacuation définitive du territoire par les troupes allemandes, dès septembre 1873, après trois ans d’occupation partielle. Ses alliés conservateurs le jugent cependant trop libéral, trop proche des républicains, et il est évincé en 1873, remplacé par une majorité dite d’ordre moral, qui essaye vainement de rétablir la monarchie.
Pendant quelques années encore, la France reste tiraillée entre ces partisans d’un retour au roi et les défenseurs d’une véritable République. L’affaire se décide lors des élections de l’automne 1877, quand le principal dirigeant conservateur, le maréchal de Mac-Mahon (celui-là même qui s’était blessé au début de la bataille de Sedan), perd le scrutin qu’il avait précipité par une dissolution contestée. « Il faudra vous soumettre ou vous démettre », lui avait annoncé Gambetta, et les républicains confirment cette victoire en emportant les municipales (1878), le Sénat (1879) et l’Élysée. À la fin de la décennie, c’en est fini des tergiversations, la France est en République.
Une République marquée par la mémoire de 1870
Les républicains peuvent désormais changer le pays, entrer « dans la période organique et créatrice », selon le mot de Gambetta. Cela passe par l’affirmation de principes, de symboles (la Marseillaise, le 14 juillet, les bustes de Marianne, les statues de la République), mais aussi et surtout par des grandes lois renforçant et élargissant les libertés publiques (la liberté de réunion et la liberté de la presse sont consacrées en 1881, la liberté syndicale en 1884, la même année que les libertés municipales). Il s’agit également de transformer la société, notamment par le levier des réformes scolaires : les lois Ferry sont votées en 1881-1882 pour imposer l’instruction « gratuite, obligatoire et laïque ». Les républicains restent cependant conservateurs sur le plan social, et ils déçoivent une partie de leurs soutiens en renonçant à légiférer sur ces questions qui n’ont pas fini de diviser la société.
Si les sujets de tensions ne manquent pas, le patriotisme devient un sujet de consensus qui se nourrit de la mémoire traumatique de la guerre de 1870. Pour toute cette génération des dirigeants politiques des années 1880, la défaite a été douloureusement vécue, et la nécessité de mieux défendre le pays fait figure de priorité absolue. C’est pour cette raison que la République réforme à nouveau le recrutement militaire, par la loi de 1889, qui instaure une conscription vraiment universelle : le service dure désormais trois ans pour tous les jeunes gens, y compris les séminaristes (ce qui explique que l’on surnomme parfois cette loi égalitaire, « loi des curés sac au dos »). Le pays veut pouvoir compter sur une armée plus nombreuse, mieux formée mais surtout plus représentative de la nation qu’il s’agit de mobiliser en cas de guerre. L’importance accordée au fait militaire se traduit par la place accordée aux troupes lors des fêtes (par exemple avec les revues militaires du 14 juillet, à Paris comme dans toutes les villes de garnison). Elle présente cependant le risque d’ériger l’armée en citadelle inaccessible à la critique, au risque de produire un déficit démocratique qui éclate au grand jour à la fin du XIXe siècle avec l’affaire Dreyfus.
Parmi les ouvrages de l'auteur :
Le triomphe de la République, 1871-1914, éditions du Seuil, 2014.
Place à la République. De la Commune à la Belle Époque, avec Kim Consigny, éditions La Découverte et La Revue Dessinée, 2024.
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