Trois ans d’offensive informationnelle russe : anatomie d’un front invisible

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 28 juin 2025

En trois ans, la Russie a déployé une véritable guerre de l’information parallèle à son agression militaire en Ukraine. Viginum dévoile les mécanismes de cette guerre numérique, en identifiant les principaux modes opératoires de campagnes d’influence déployées partout à travers le monde.

Depuis son poste, le capitaine Mélanie traque les attaques informationnelles. - © SCH Christian Hamilcaro/Dicod/Défense

Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie a ouvert un second front, moins visible mais tout aussi stratégique : celui de l’information. Sous couvert de guerre des récits, le Kremlin déploie une offensive numérique mondiale, visant à justifier son agression tout en déstabilisant ses adversaires. Son objectif : affaiblir les opinions publiques européennes, brouiller les repères et polariser les débats.

Pour y parvenir, Moscou active une palette étendue de techniques : faux comptes sur les réseaux sociaux, clones de sites d’information, infiltration de groupes politiques étrangers, détournement de faits réels. Face à cette menace diffuse, l’Union européenne a réagi dès les premiers jours du conflit en suspendant les chaînes RT et Sputnik. Mais ces mesures n’ont visé que la partie émergée de l’iceberg. Le cœur du dispositif, opaque, décentralisé et en perpétuelle recomposition, continue d’opérer sous d’autres formes, plus difficiles à détecter.

En France, Viginum, le service de vigilance contre les ingérences numériques étrangères, s’est vu confier dès le 24 février 2022 une opération dédiée à la détection des campagnes d’influence liées à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Le résultat de ce travail d’enquête est présenté dans un rapport intitulé « Guerre en Ukraine : trois années d’opérations informationnelles russes ». Ce dernier dresse une synthèse des principaux modes opératoires informationnels (MOI) observés et déployés dans des zones géographiques ciblées : France, Europe, Ukraine et territoires occupés, et continent africain.

Cibler la France : clones médiatiques, chaos social et faux avatars

La France constitue l’une des principales cibles de l’influence numérique russe. Plusieurs dispositifs ont été repérés depuis 2022, visant à perturber le débat public, à saper la confiance dans les institutions et à attiser les tensions sociales.

Parmi les opérations les plus structurées figure le réseau RRN (Recent Reliable News), aussi appelé Doppelgänger. Il repose sur la création de clones de médias français légitimes (comme Le Parisien ou 20 Minutes), publiant de faux articles au design identique aux originaux, mais contenant des récits trompeurs ou pro-russes. Ces contenus sont ensuite relayés massivement via des plateformes comme Telegram, VKontakte ou X (ex-Twitter).

Le dispositif Matriochka a pour sa part tenté de simuler des mouvements sociaux français, via la diffusion de faux tracts, l’organisation de manifestations fictives ou la mise en scène de violences imputées à la police. Des QR codes disséminés dans l’espace public renvoyaient à des vidéos trafiquées ou à des pages de désinformation.

Autre exemple, le dispositif TigerWeb s’appuie sur des interventions coordonnées dans les forums complotistes pour diffuser des narratifs hostiles à l’Ukraine ou à l’Otan, en instrumentalisant les peurs liées à la souveraineté, à la sécurité ou à l’identité nationale.

À travers ces dispositifs, Moscou cherche avant tout à amplifier les fractures françaises, en recyclant des contenus produits pour l’audience interne russe et en les adaptant aux codes et enjeux hexagonaux.

Diviser l’Europe : narratifs anti-Otan et désinformation linguistique

Au niveau européen, les opérations russes visent à semer la discorde entre les États membres de l’UE, à saper le soutien à l’Ukraine et à miner la cohésion stratégique de l’alliance occidentale.

Des relais médiatiques russes diffusent des récits adaptés aux particularités locales : en Allemagne, insistance sur les coûts énergétiques ; en Italie, sur les conséquences sociales du soutien à Kiev ; en Europe centrale, sur la prétendue décadence morale de l’Occident.

Des campagnes ciblent aussi les institutions européennes. Ainsi, certains faux sites attribués à des structures de l’UE ou des parlements nationaux diffusent de fausses décisions ou citations. D’autres dispositifs exploitent des figures publiques marginales pour leur prêter un écho démesuré et créer l’illusion d’un soutien populaire à la Russie.

Harceler l’Ukraine : narratif de dénazification et emprise locale

Sur le territoire ukrainien, l’objectif est double : délégitimer le gouvernement de Kiev et contrôler le récit dans les zones occupées.

La Russie met en œuvre des opérations coordonnées sur les plateformes sociales, notamment Telegram, pour diffuser des récits de propagande ciblant les civils, en particulier dans les régions partiellement contrôlées par l’armée russe. Elle anime également des médias de façade, présentés comme locaux, mais intégralement contrôlés depuis Moscou.

Le narratif de la « dénazification » de l’Ukraine reste l’un des plus mobilisés. Il justifie les exactions militaires en les présentant comme une opération de libération. Ce discours s’appuie sur de faux témoignages, des images détournées ou des vidéos fabriquées, destinées à émouvoir ou à choquer.

Instrumentaliser l’Afrique : relais locaux et récit décolonial

Enfin, sur le continent africain, la stratégie russe repose sur un double levier : la délégitimation de la présence occidentale et la valorisation du rôle russe comme allié des peuples africains.

L’agence African Initiative, créée après la mort de Prigojine, incarne ce tournant. Présente physiquement au Burkina Faso, elle relaie les éléments de langage du Kremlin à travers des contenus pseudo-journalistiques largement diffusés sur les réseaux sociaux. Des avatars africains pro-russes, des vidéos virales, et des relais associatifs locaux sont mobilisés pour donner l’apparence d’un soutien populaire authentique.

La désinformation cible aussi les présences militaires françaises ou européennes, présentées comme néocoloniales, tandis que les actions russes — y compris celles de Wagner — sont glorifiées.

À travers ces campagnes, la Russie cherche à construire un récit alternatif global, opposant un Sud « résistant » à un Occident « impérialiste », avec l’Ukraine comme champ de bataille symbolique.

Un front invisible, en mutation constante

Trois ans après le début de la guerre, le front informationnel russe reste un champ de bataille actif, polymorphe et résilient. Les dispositifs documentés par Viginum montrent une capacité d’adaptation constante, notamment avec l’irruption croissante de l’intelligence artificielle générative. Celle-ci permet désormais de produire massivement des textes, des images ou des vidéos à visée manipulatoire, en brouillant toujours plus les frontières entre vrai et faux.

Si l’efficacité immédiate de ces campagnes peut sembler limitée, leur effet corrosif est bien réel : érosion de la confiance, polarisation de l’opinion, confusion entretenue dans l’espace public. Ces opérations s’inscrivent dans une logique d’usure, visant à désorienter les sociétés démocratiques et à affaiblir leur cohésion de l’intérieur.

Face à cette menace protéiforme, la réponse ne peut être uniquement technique. Elle doit être aussi politique, sociale et éducative. Renforcer la transparence, réguler les plateformes, investir dans l’éducation aux médias et dans la résilience collective : autant de leviers pour défendre nos démocraties sur ce front invisible mais décisif.

En savoir plus : « Guerre en Ukraine : trois années d’opérations informationnelles russes »

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