[Série d’été - Prépa ops] Un entraînement à la hauteur des besoins des armées françaises (1/2)
Confrontés au risque d’un engagement majeur, les armées et leur soutien accélèrent leur préparation opérationnelle : ce tournant s’appuie notamment sur des exercices plus longs et durs. Ces entraînements ne se limitent plus à vérifier la maîtrise de savoir-faire fondamentaux. Alliant réalisme et simulation, ils testent aussi les limites des procédures.
Série d’été « Prépa ops »
Face à un équilibre géostratégique plus instable et au recours plus systématique à la force, la préparation opérationnelle s’intensifie. Notre série d’été « Prépa ops » vous présente son évolution à travers des décryptages et des entretiens.
Tous les articles du dossierPour son premier entretien pour Esprit défense en automne dernier, le général d’armée aérienne Fabien Mandon, chef d’état-major des armées (Cema), avait livré un constat sans appel. Face à une Russie qui mise sur le rapport de forces, « nous devons être prêts à être testés durement dans les prochaines années. Il ne faut ni sous-estimer, ni surestimer la menace. » Alors, dans ce climat de tension et après 25 ans d’opérations de contre-insurrection, à quoi la préparation opérationnelle (« prépa ops ») doit-elle ressembler pour anticiper un choc majeur, d’ici trois à quatre ans en Europe ? La volonté de gagner ne suffira pas. Toutes les armées en sont animées. C’est la volonté de se préparer à gagner qui compte. La prépa ops reste la clé pour, demain, être à la hauteur de nos engagements. Des engagements à la fois « durs, rustiques et inventifs », qui requièrent polyvalence et force morale.
La finalité pour les armées est claire et assumée par le Cema : être en mesure de combattre sans délai dans une guerre de haute intensité, avec nos alliés européens et otaniens. Une bascule véritable également marquée par l’importance d’exercices interalliés et interarmées d’envergure, menés en coalition sur le flanc est, à l’image de Pikné, Dacian Fall ou Ramstein Flag. Avant 2024, 40 % des entraînements se déroulaient en Europe ; ils sont aujourd’hui près de 60 %. Ce type d’entraînement – dit « haut de spectre » – qui réunit jusqu’à 40 000 militaires (français et alliés), est au centre des ambitions de la Loi de programmation militaire 2024-2030.
Des priorités à la préparation
Mais la menace ne se réduit pas à la seule Russie, et la préparation au combat doit répondre aux incertitudes stratégiques. « Les foyers de guerre ne cessent de s’allumer et de s’étendre, de l’Ukraine à l’Iran, et les crises s’aggravent, du Vénézuéla au Groenland ». Pour se muscler, la prépa ops doit s’ancrer dans la réalité. Une exigence qui nécessite de tirer les enseignements de tous les conflits actuels et de les incorporer dans les exercices, afin de conserver un coup d’avance sur les compétiteurs potentiels. La défense collective de l’Europe et la préservation du territoire national se définissent comme la priorité « numéro une » dans la préparation des armées. Deuxième priorité : l’entretien des accords bilatéraux par l’entraînement avec les forces partenaires. Du théâtre métropolitain aux frontières extra-européennes en passant l’outremer, la préparation opérationnelle est plurielle. « Si notre adversaire perçoit de la faiblesse, il poussera son avantage ; s’il a un doute, il tentera sa chance ; et si nous sommes forts, il renoncera ou ira ailleurs », assure le général Mandon.
Si la prépa ops s’est particulièrement renforcée ces trois dernières années, les différents chefs d’état-major des armées n’ont pas attendu le conflit en Ukraine pour s’emparer de ce sujet. Dès 2020, la rhétorique d’un engagement majeur se diffuse jusqu’à l'échelon le plus bas. « Une manière "d’infuser" les esprits pour amorcer le virage vers la haute intensité, estime le capitaine de vaisseau Nicolas Geffard, directeur du Centre de combat naval (C2N). On ne change pas une physionomie telle que celle des armées du jour au lendemain. »
« Faire la différence »
Signal de la détermination de la France à vaincre, la préparation opérationnelle recouvre trois objectifs : témoigner de la fiabilité des armées, de leur crédibilité en générant des unités aptes à tout type de combat, mais aussi de leur solidarité. L’un ne va pas sans l’autre et la guerre ne se gagne plus seul. Le premier donneur d’ordre en matière de préparation opérationnelle reste le Cema, qui en énumère les objectifs dans sa Stratégie militaire générale. Le bureau « emploi » de l’État-major des armées est ensuite chargé de la décliner pour que les armées et leur soutien conduisent leur entraînement en adéquation avec les objectifs du Cema. « On leur donne des directives en leur précisant ce qu’on attend », explique le lieutenant-colonel Julien, du bureau « emploi », garant de la Préparation opérationnelle interarmées (POIA). En d’autres termes, en fixant les priorités, il veille au caractère interarmées des exercices. La pierre angulaire de son action réside dans ce que l’officier nomme « le pivot vers la haute intensité. Ce tournant consiste dans l’intégration du multidomaine à la POIA. Celle-ci doit d'ailleurs être prise en compte à tous les échelons, depuis l'entraînement d'une brigade jusqu'à celui d'une frégate ou d'un avion de chasse. C’est ce qui fera la différence dans un combat de haute intensité ».
Plus connue dans les sphères militaires sous le sigle M2MC, l’appellation otanienne multidomaine regroupe le multimilieu et le multichamp. Un exercice multidomaine agrège tous les milieux (espace, air, terre, mer, cyber) et tous les champs (informationnel et électromagnétique). On parle désormais d’« opérations multidomaines » ou, plus couramment, d’« hybridité ».
Tester des mécanismes de décision
Cette approche, à la fois opérative et tactique, est cruciale pour encaisser le choc, faire fléchir le rapport de forces, durer dans des combats à la fois longs et coûteux – que ce soit humainement ou matériellement. Et enfin, pour remporter la victoire. Dans ce domaine, la préparation tricolore n’a pas à rougir et les progrès sont notables. Et pour preuve : la nouveauté de l’édition 2026 d’Orion, par rapport à celle de 2023, repose sur sa conception nativement M2MC. Elle montre que la prépa ops évolue en continu. « L’enjeu du multidomaine se trouve dans la synchronisation des effets, informe le lieutenant-colonel Julien. Cette méthode garantit la réciprocité et la complémentarité des actions conduites par les armées. Elle vise à prendre l’ascendant sur l’ennemi ». La synchronisation en temps quasi réel des effets – terrestres, aériens, navals, spatiaux, cyber et informationnels – au sein de coalitions interarmées et alliées, relève du commandement (C2). « Cette orchestration repose sur la circulation maîtrisée des données […], faisant du C2 un système structuré par les données autant qu’un exercice de décision humaine ». Dès lors, les chaînes de commandement doivent faire l’objet d’un entraînement spécifique. C’était là l’une des ambitions d’Orion 26, qui consistait à éprouver les structures de commandement et à tester de nouveaux mécanismes de décision (voir page 34). Plus largement, l’armée de l’Air et de l’Espace mène des réflexions sur la convergence de ses différents C2. « Aujourd’hui, les différentes chaînes de commandement, des fusiliers de l’Air aux opérations spatiales, coexistent dans une logique de superposition. Il faut aller plus loin, en les intégrant pour garantir leur coordination et opérationnaliser le continuum du sol à l’espace », considère le colonel Sophie, chef de la division Études générales emploi, au sein de l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace.
« Voir jusqu’où nous sommes capables d’aller »
Alors, qu’est-ce qui distingue les exercices d’hier de ceux d’aujourd’hui ? Les entraînements sont plus longs et plus durs. Une caractéristique qui se traduit par un changement d’échelle. « On se prépare dans des conditions dégradées et dans un environnement contesté, rappelle le colonel Sophie. On élabore des scénarios tenant compte de multiples hypothèses : brouillage, conditions climatiques extrêmes, perte complète de service, taux d’attrition [...] Les forces sont poussées dans leurs derniers retranchements pour, le jour J, être prêtes à se réarticuler face à un ennemi à parité. » L’importance de la simulation, ici, est vitale pour générer une force adverse en nombre. Pour les trois armées, un seul mot d’ordre : sortir des sentiers battus pour côtoyer la réalité de l’engagement de demain. « Lors des exercices de « mise en condition réelle » (Livex, ndlr), nous allons utiliser nos engins dans des situations difficiles. Nous nous entraînons dans l’environnement le plus proche du scénario le plus exigeant : dans des zones grand froid, en privilégiant le combat de nuit dans des conditions climatiques dégradées. Nos grandes unités s’entraînent pour voir jusqu’où elles sont capables d’aller. L’objectif est d’identifier nos limites », renchérit le colonel Aurélien. Même son de cloche du côté du capitaine de vaisseau Nicolas : « Lors des exercices " à tirs réels", on suit des scénarios qui permettent d’approcher la limite. »
Une prise de risques assumée, mais maîtrisée. Le colonel Aurélien abonde dans ce sens : « La limite est celle de la sécurité. » Celle-ci oblige d’ailleurs les combattants à faire preuve d’originalité : « Les soldats apprennent à fabriquer leurs drones pour tester leur prototype jusqu’à la casse si besoin. Nous préservons, autant que possible, nos équipements coûteux. L’innovation doit aussi venir d’en bas, c’est l’esprit pionnier », précise le colonel Aurélien.
Pour l’exercice ORION 2026, 1 000 drones ont été produits pour moins de 1 000 euros pièce. Ils ont été livrés aux forces grâce à un partenariat piloté par la Direction générale de l’armement. Cette production massive à moindre coût permettra aux combattants de les employer jusqu’à la casse si besoin.
C’est aussi cela, la prépa ops : susciter l’innovation.
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