Rencontre avec Antoine Bourguilleau, créateur du jeu de guerre Duel tactique

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 07 août 2026

Historien, traducteur, concepteur d’un jeu de guerre et chef adjoint du bureau Jeu de guerre du Commandement du combat futur… Le commandant Antoine Bourguilleau cultive un parcours hors des sentiers battus. À la croisée des mondes militaire et universitaire, il met sa passion de l’histoire et de la stratégie au service de la préparation opérationnelle des forces. Portrait d’un officier au profil singulier.

Le jeu de guerre Duel tactique est un outil pédagogique créé par le commandant Antoine - © SCH Christian Hamilcaro/Dicod/Défense

Le jeu Duel tactique, créé par le commandant Antoine Bourguilleau est un outil pédagogique qui permet de former, sur le plan tactique et doctrinal, tous les échelons de manœuvre, du général au soldat. Afin de rencontrer le créateur du jeu, direction le sous-sol du Commandement du combat futur*, où se déroulent les formations pratiques. Qui est le commandant Antoine ? Chef adjoint du bureau Jeu de guerre, thésard en histoire, traducteur chevronné : les facettes s’ajoutent, les unes n’annulant pas les autres, faisant de ce militaire-historien-citoyen un profil original (et donc convoité) pour l’armée de Terre qui l’a recruté en 2020.

* Commandement du combat futur : placé sous l’autorité du chef d’état-major de l’armée de Terre, le Commandement du combat futur (CCF) fait partie des grands commandeurs de l’armée de Terre. 

Les racines

Dès son enfance et son adolescence, Antoine Bourguilleau cultive une appétence pour l’histoire. Dans la bibliothèque de son père, des ouvrages sur la Révolution française côtoient ceux sur la Seconde Guerre mondiale. La télévision, elle aussi, est source d’inspiration pour le jeune garçon d’alors : « Comme beaucoup de gens de ma génération, une des premières portes d’entrée a été ʺIl était une fois l'Hommeʺ, qui était une série télévisée. Je l’ai re-visionnée bien des années plus tard, c’était quand même très bien fait. » Concernant ses sources d’inspiration, le commandant le déclare tout net : « Je n’ai pas d’idoles. » Néanmoins, il admire les deux grands résistants, homme politique et écrivain, qu’ont été Pierre Mendès-France et Romain Gary. Moins connues mais tout aussi passionnantes sont ses références aux généraux américains de la guerre de Sécession, Ulysses Grant et William Tecumseh Sherman1. Deux figures aux talents de stratèges reconnus.

Mais c’est en classe de 3que « tout » se joue vraiment pour Antoine Bourguilleau. À l'invitation de son professeur d'histoire-géographie, il se rend à une exposition sur la Première Guerre mondiale, au château de Vincennes. « À l'issue de cette exposition, il y avait une vitrine dans laquelle était exposé un jeu de guerre, un wargame, en l'occurrence La Bataille de la Marne de Jean-Jacques Petit », précise-t-il. Et voilà l’adolescent féru d’histoire qui tombe dans la marmite. Il ajoute : « Pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé face à une carte qui était découpée en hexagone avec des pions sur lesquels il y avait des symboles que je ne connaissais pas, représentant l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie… Je me suis rendu compte qu'on pouvait jouer de l'histoire, jouer à l'histoire. » 

Du service militaire…

Tout s’enchaîne : inscription dans un club de wargame, obtention du baccalauréat, licence d’histoire en poche… Puis vient l’heure du service militaire, en 1994/1995. Antoine Bourguilleau fait partie des derniers Français à vivre cette expérience incomparable, avant la suspension en 1996 par Jacques Chirac. Le jeune homme est envoyé à Metz, dans l’État-Major du Commandement de la Doctrine et de l'Entraînement. Par un « curieux hasard de l'existence », ce dernier est l’ancêtre du Centre de doctrine et d'enseignement du commandement (CDEC), qui est lui-même le prédécesseur du… Commandement du combat futur où le commandant travaille, 30 ans après. Ce service militaire, Antoine Bourguilleau affirme en garder un « très bon souvenir ». Durant 10 mois, il a « rencontré des gens extraordinaires, des officiers, des sous-officiers qui avaient une passion pour leur métier et une capacité aussi à la transmettre, à nous intégrer ».

… à la traduction d’ouvrages d’histoire

Son service militaire terminé, le jeune homme ouvre une nouvelle page. La suite logique serait, après sa licence, de se lancer dans un master. Mais il le reconnaît : à l’époque, il doit travailler. Ses premiers postes dans l’édition le rapprochent encore du monde militaire. Après avoir fait de la recherche documentaire pour des auteurs, il devient traducteur, grâce à sa maîtrise de l’anglais. « Dans les années 90, 90% des jeux de guerre étaient en anglais, il fallait donc s’y mettre », observe-t-il. Antoine Bourguilleau a ainsi traduit le monumental De sable et d’acier – Nouvelle histoire du Débarquement de l'historien Peter Caddick-Adams et Anatomie de la bataille, de l’historien John Keegan, un classique de l’anthropologie de la guerre moderne. 

Le livre qui a tout changé

Au total, il s’écoule une dizaine d’années avant qu’il reprenne ses études. C’est ainsi qu’il renoue avec ses premières amours et consacre son mémoire de M2 au wargame. Son directeur, l’historien Hervé Drévillon, lui conseille alors vivement d’en faire un essai, pour porter ce sujet à l’attention d’un public plus large. Ce sera Jouer la guerre - Histoire du wargame2, édité par la maison Passés/Composés. La publication de cet ouvrage dessine alors les contours d’une nouvelle étape dans son parcours. L’armée de Terre repère son profil intéressant, qui met le doigt sur une certitude : le wargame contribue nettement à la préparation opérationnelle des forces. Il stimule l’esprit d’équipe, d’analyse, décuple les capacités d’action et fait la part belle à la stratégie. 

L’engagement dans les armées

Antoine Bourguilleau va d’abord travailler comme intervenant extérieur pour l’armée de Terre, avant d’être recruté en 2021 comme réserviste opérationnel et enfin comme officier commissionné3 deux ans plus tard. En collaboration avec l’École de guerre, il crée le jeu de plateau (et non pas virtuel) Duel tactique mais aussi la cellule Jeu de Guerre au sein du Commandement du combat futur, devenue depuis le bureau Jeu de Guerre. Une structure unique au sein de l’armée de Terre, dont il est le chef-adjoint aujourd’hui. Pour l’intéressé, son recrutement « dénote de la part de l'armée de Terre une volonté très claire d'utiliser ce type d’outil qu’est le jeu de guerre ». À l’heure du tout technologique, ce choix n’est pas anodin. Le jeu qu’il a créé participe « pleinement à la préparation opérationnelle des armées, parce qu'on ne se fait jamais assez de tactique, parce qu'on ne met jamais assez les gens autour d'une table pour qu'ils discutent, précise-t-il. L'objectif du jeu de guerre est d'explorer les processus décisionnels. »

Tout en étant intégré au monde militaire, le commandant Bourguilleau continue de construire des ponts avec le monde civil. Il traduit toujours un ouvrage par an en moyenne, écrit actuellement une thèse4, donne des cours de Jeux de guerre à l’université Paris-1 la Sorbonne. Selon lui, « il est fondamental que les militaires et le monde universitaire dialoguent », pour dépasser les idées préconçues qu’ils peuvent avoir les uns sur les autres, « trop terre à terre » pour les premiers, « trop abstraits » pour les seconds. Deux univers différents pour un but commun : servir la nation. Car, conclut-il, le regard pétillant, « je suis un enfant de la République et de l'école républicaine. La volonté de servir a toujours été une boussole pour moi. »

Ella Micheletti-Huertas 

1 Tous deux appartenaient à l’Armée de l’Union, qui combattit l’Armée du Sud (aussi appelée Armée des États confédérés). En 1862 et 1863, Sherman sert sous les ordres du général Ulysses Grant lors des campagnes qui mènent à la chute du fort confédéré de Vicksburg sur le fleuve Mississippi et aboutissent à la déroute des armées confédérées dans l'État du Tennessee.

2Jouer la guerre - Histoire du wargame, Antoine Bourguilleau, Passés composés, 2020.

3 Les officiers commissionnés sont recrutés par contrat, pour répondre à un besoin de compétences ou d'expérience professionnelle très spécifiques.

4 La guerre en jeux, civils et militaires, France 1871-1940, thèse sous la direction de Nicolas Offenstadt et Hervé Drévillon


A la une