[Pensez Stratégique n°18] L’innovation, un enjeu de souveraineté et de supériorité opérationnelle
Innover ou subir : pourquoi la supériorité militaire se joue désormais sur le terrain technologique. C’est le sujet du 18ᵉ épisode de Pensez Stratégique, le podcast de l’Academ – l’Académie de défense de l’École militaire – et de la DICoD – Délégation à l’information et à la communication de la défense.
Dans un monde marqué par le retour des conflits de haute intensité, la guerre hybride et l’accélération technologique, l’innovation n’est plus un atout parmi d’autres : elle est devenue une condition de la souveraineté et de la sécurité des Nations.
Pour en débattre, Daniel Desesquelle reçoit deux acteurs majeurs de l’innovation de défense : le général Patrick Aufort, ingénieur général de l’armement et directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID), et l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié transformation de l’Otan (en anglais, SACT).
Une innovation inscrite dans l’ADN militaire, confrontée à un nouveau contexte
L’innovation n’est pas nouvelle dans les armées. Mais le rythme et la nature des transformations ont profondément changé.
« L’innovation est dans l’ADN du ministère des Armées. Mais ce qui a changé, c’est le contexte », précise le général Patrick Aufort.
Nouveaux milieux de conflictualité – des fonds marins à l’espace – montée en puissance des champs immatériels (cyber, lutte informationnelle, spectre électromagnétique), technologies issues du monde civil : les armées doivent désormais capter, intégrer et adapter des innovations bien au-delà de leur écosystème historique.
Rattraper une dette technologique face à l’accélération de la technologie civile
Pour l’amiral Pierre Vandier, le défi est double : rattraper des décennies de sous-investissements dans le domaine de l’innovation de défense et suivre l’emballement technologique actuel.
« On a aujourd’hui une dette technologique importante […] C’est un moment de grand challenge pour le monde militaire parce que le monde civil, lui, ne nous a pas attendus. »
Dans les domaines du numérique, de l’informatique ou de l’intelligence artificielle, les capacités disponibles dans le civil dépassent parfois celles du monde militaire. Une situation qui impose de nouvelles méthodes, plus agiles, et une accélération des tempos d’innovation.
Choisir, prioriser et accélérer : la stratégie française d’innovation
Au cœur de cette dynamique, l’Agence de l’innovation de défense joue un rôle de coordination, de détection et d’anticipation.
« On ne peut pas tout faire. Il faut être capable de faire des choix. »
Dans le cadre de la Loi de programmation militaire 2024-2030, la France a ainsi identifié dix domaines technologiques prioritaires afin d’éviter tout déclassement stratégique. Parmi eux figurent notamment l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les drones et la robotique, l’hypervélocité, les armes à énergie dirigée ou encore les technologies quantiques.
L’objectif est clair : accélérer le passage de l’innovation vers les forces, notamment grâce à des démonstrateurs technico-opérationnels rapidement utilisables.
« Mieux vaut livrer rapidement une capacité qui répond à 85 % du besoin que d’attendre trop longtemps un système parfait. »
Guerre en Ukraine : un accélérateur brutal de transformation
Le conflit en Ukraine agit comme un révélateur et un accélérateur de ces évolutions technologiques.
« Aujourd’hui, la durée de vie d’un système de drones se compte en semaines. »
Technologies civiles militarisées dans l’urgence, adaptation tactique permanente, apparition de nouvelles industries de défense sous contrainte opérationnelle : autant d’enseignements qui influencent directement la préparation des forces françaises et alliées, même si les modes d’action ne seront pas transposés à l’identique.
Interopérabilité : le défi central des armées alliées
À l’échelle de l’Otan, l’innovation n’a de valeur que si elle est partagée et intégrable.
« Il n’y a pas d’armée de l’Otan, il y a 32 armées nationales. », rappelle l’amiral Pierre Vandier. Avant d’ajouter : « Ce qui fait la performance de l’Otan, c’est la performance de ses armées. »
Faire coopérer des forces, des matériels et des doctrines différentes impose un travail constant sur l’interopérabilité, au cœur de la mission du Commandement allié Transformation. Avions de combat, frégates, brigades terrestres : la supériorité collective repose sur la capacité à agir ensemble, de manière cohérente et fluide.
Le quantique, la révolution du combat de demain
Au-delà de l’intelligence artificielle, le général Patrick Aufort identifie une rupture technologique susceptible de transformer en profondeur la conduite des opérations : le quantique.
« Le quantique pourrait être une rupture encore supérieure à celle de l’intelligence artificielle. »
Navigation sans GPS en environnement brouillé, capteurs capables de surveiller l’ensemble du spectre électromagnétique avec une probabilité d’interception maximale, miniaturisation extrême des systèmes : les technologies quantiques ouvrent la voie à une nouvelle supériorité informationnelle et opérationnelle.
Innover, c’est aussi bousculer les traditions et les méthodes
Dernier enseignement fort de cet épisode : l’innovation n’est pas uniquement technologique.
« Ce n’est pas que de la techno, c’est une transformation de notre manière de faire. »
L’exemple de l’opération Task Force X en mer Baltique, montée en quelques semaines avec la contribution française de plusieurs catégories de drones, illustre cette évolution des mentalités, des processus d’achat et de la capacité à agir vite, y compris dans un cadre multinational.
A écouter sur Podcastics.
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