Les nouveaux ressorts du combat informationnel
Comment se construisent les campagnes de désinformation et, surtout, comment y répondre sans les amplifier ? Lors d’une conférence au ministère des Armées et des Anciens combattants, le colonel Bertrand, chef de corps du CIAE (Centre interarmées des actions sur l’environnement) et Anaïs Meunier, spécialiste de la cyberdéfense, ont analysé les stratégies adverses, leurs évolutions et leurs effets sur nos sociétés.
La manipulation de l’information est devenue un champ de confrontation à part entière, au même titre que les espaces terrestre, maritime, aérien ou cyber. Un domaine instable, en évolution permanente. « Dans ce domaine, tout se périme très vite. On est sur une forme d’obsolescence programmée tous les six mois », observe le colonel Bertrand, chef de corps du Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE).
Pour comprendre les enjeux actuels, il propose un retour en arrière d’une dizaine d’années, en 2016, à une période marquée par l’essor des réseaux sociaux et les premières grandes campagnes d’ingérence numérique. Une phase fondatrice, notamment avec la lutte contre la propagande de Daesh. « À l’époque, notre réponse reposait sur trois piliers : le bouclier, l’épée et le vaccin. »
Ce triptyque combinait protection des publics, actions offensives et contre-discours. Une expérience structurante, qui a posé les bases d’une approche globale. « La manipulation de l’information ne se résume pas à des messages. Elle repose sur des acteurs, des relais et des systèmes techniques », rappelle-t-il.
M82 Project : créer des ponts entre experts et citoyens
Au cœur de ces travaux figure le projet associatif M82 Project, cofondé par Anaïs Meunier. Une initiative née d’un constat simple : face à des menaces hybrides, les expertises restent souvent cloisonnées. « Notre idée est de faire se rencontrer des experts, des étudiants et des professionnels qui, d’habitude, travaillent chacun dans leur coin », explique-t-elle. Concrètement, M82 organise des conférences et des rencontres ouvertes, réunissant chercheurs, spécialistes du numérique, communicants, analystes et acteurs institutionnels. L’objectif : partager les connaissances, confronter les points de vue et construire une compréhension commune. « Un espace informel, où le partage de savoirs est réellement possible. »
Ce travail collectif a abouti à la publication, en 2025, d’un Livre blanc gratuit et accessible. « Le but, c’est de décrire concrètement à quoi on a affaire, de remettre l’ensemble du sujet à plat », précise Anaïs Meunier. Un document destiné aussi bien aux décideurs qu’aux professionnels de la communication et au grand public.
L’infrastructure : l’ossature invisible des campagnes
Anaïs Meunier insiste sur un élément souvent méconnu : l’infrastructure. « Les opérations de manipulation reposent sur des réseaux techniques pérennes, souvent externalisés. » Sites internet, réseaux de comptes, plateformes intermédiaires, serveurs : ces outils constituent la colonne vertébrale des campagnes. Contrairement à une idée reçue, les campagnes ne reposent pas sur quelques comptes isolés. Elles s’appuient sur des systèmes organisés, capables de durer et de se réactiver. « Les mêmes infrastructures peuvent servir à plusieurs opérations, parfois pour des acteurs différents. » Cette mutualisation rend l’attribution plus difficile et brouille les pistes.
Pour les analystes, une grande partie du travail consiste à cartographier ces réseaux, comprendre leur fonctionnement et identifier leurs connexions.
Avec l’IA, un changement de nature
Le second facteur majeur est l’essor de l’intelligence artificielle générative. Pour Anaïs Meunier, il ne s’agit pas d’un simple outil supplémentaire. « On ne parle pas seulement d’un changement d’échelle, mais d’un saut qualitatif. » L’IA permet désormais de produire rapidement des textes, images, vidéos et faux profils crédibles. Elle facilite aussi l’hyperpersonnalisation des messages, adaptés aux émotions, aux centres d’intérêt et aux habitudes de chaque cible. Résultat : les campagnes gagnent en réalisme et en capacité d’incarnation, renforçant leur potentiel de manipulation.
Entre actions rapides et stratégies de long terme
Les deux intervenants distinguent plusieurs niveaux d’action. Certaines opérations cherchent un effet immédiat. « Il s’agit de créer des dilemmes tactiques pour provoquer un comportement précis », explique le colonel Bertrand. Par exemple : inciter un adversaire à se replier, semer la confusion ou provoquer une erreur. D’autres campagnes s’inscrivent dans la durée. Elles reposent sur la répétition de récits simplifiés, parfois caricaturaux, mais martelés sur le long terme. « C’est comparable à un champ de mines informationnel. On pollue durablement une zone avec un récit. » L’objectif n’est pas toujours de convaincre, mais d’installer le doute, d’affaiblir la confiance et de fragmenter les repères.
Les premières minutes : un moment décisif
Lorsqu’une attaque informationnelle survient, les premières heures sont cruciales. « On ne peut pas laisser le terrain libre », souligne le colonel Bertrand, évoquant « la fenêtre des quinze premières minutes ». C’est durant cette période que se fixent souvent les premiers récits, repris ensuite massivement. Mais répondre vite ne signifie pas répondre n’importe comment.
« Il ne s’agit pas de courir après chaque rumeur. Il faut donner du sens. » La priorité consiste à poser les faits, expliquer les mécanismes et contextualiser les événements, plutôt qu’à multiplier les démentis.
Livre blanc sur la modélisation de la manipulation de l’information,
Colonel Bertrand Boyer, Anaïs Meunier
Novembre 2025
Des outils techniques utiles mais limités
Anaïs Meunier rappelle également l’existence de leviers opérationnels : signalements de contenus, fermetures de comptes, retraits de publications contraires aux règles des plateformes ou aux réglementations européennes. Ces outils permettent de réduire temporairement la visibilité de certaines campagnes. Mais ils ne suffisent pas à eux seuls. « Sans vision stratégique, ces réponses restent limitées. » Supprimer un contenu ne fait pas disparaître le récit qu’il porte.
Construire une résilience durable
En conclusion, les deux intervenants défendent une approche fondée sur la constance et la crédibilité. « La vraie réponse, ce n’est pas une succession de réactions ponctuelles, résume Anaïs Meunier. C’est une posture durable. » Elle repose sur la capacité des institutions, des entreprises et de la société civile à produire des récits clairs, cohérents et porteurs de sens, diffusés dans la durée.
Dans un environnement saturé d’informations, la résilience ne se construit pas dans l’urgence, mais dans la continuité. Un enjeu stratégique majeur, au cœur des défis contemporains du ministère des Armées et des Anciens combattants.
Véritable facteur de déstabilisation, la désinformation est devenue une arme de guerre. Les ingérences numériques étrangères et les manœuvres « d’infox » menacent la sécurité nationale. Elles sèment la confusion et érodent la confiance, affectant ainsi la cohésion sociale des démocraties.
Rubrique Infox du Ministère des Armées et des Anciens combattantsA la une
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