Nicolas Lerner : « Protéger la France dans un monde en mutation » – Stratégies de la DGSE face aux régimes autocratiques

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 12 novembre 2025

Dans un contexte géopolitique marqué par l’essor des régimes autocratiques et les tensions internationales, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) doit constamment adapter ses méthodes pour défendre les intérêts de la France. Comment ce service fait-il face à la guerre en Ukraine et aux nouvelles menaces ? Nicolas Lerner, directeur général de la DGSE, partage son analyse sur les stratégies d’anticipation et de protection dans un entretien exclusif.

Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité extérieure. © Stéphane Lavoué

Portrait de face de Nicolas Lerner.

Cet article est tiré du magazine Esprit défense n° 17 consacré au monde du renseignement militaire.

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La guerre en Ukraine a transformé la manière dont les services de renseignement opèrent. Quelle leçon principale la DGSE tire-t-elle de ce conflit ?

Nicolas Lerner : Ce conflit l’a rappelé avec une brutalité sans détour : le risque, en matière de renseignement, consiste à calquer nos propres grilles d’analyse sur celles des dirigeants étrangers.

Plusieurs mois avant l’invasion russe, les renseignements français disposaient d’informations similaires à celles d’autres services. Pourtant, nos conclusions divergeaient. Nous considérions toute attaque comme une erreur militaire pour Vladimir Poutine, et nous estimions que, rationnellement, son intérêt à déclencher une guerre était nul. Ce risque de biais de rationalité se retrouve sur de multiples théâtres, comme au Proche-Orient, ou au Sahel, s’agissant des juntes militaires. Nous devons nous garder de cette méprise analytique.

Quels autres enseignements majeurs cette guerre a-t-elle révélés ?

Les services font désormais face au retour de la guerre en Europe, dans un contexte stratégique bouleversé par l’élection du Président américain. Le conflit ukrainien a accéléré la prise de conscience de la nécessité de réarmer et de renforcer l’autonomie stratégique européenne. Cette même urgence se manifeste dans le domaine du renseignement, où les coopérations renforcées se développent partout sur le continent.

Le deuxième enseignement concerne l’utilisation du renseignement à des fins stratégiques. Nos partenaires américains, peu de temps avant l’invasion, ont assumé de déclassifier des informations pour tenter de dissuader Vladimir Poutine d’attaquer. Une divulgation d’une telle ampleur est une première dans l’histoire du renseignement. La DGSE étudie dorénavant les effets tactiques liés à des déclassifications ponctuelles. 

Enfin, la régulation par le droit se trouve totalement affaiblie. L’espoir que la condamnation de l’agression russe par la communauté internationale mènerait à une isolation totale du pays s’est évanoui. Le droit devient un élément parmi d’autres dans la balance des États. La Chine ou les pays membres des BRICS1 se positionnent à l’égard de la guerre en Ukraine selon leur strict intérêt. Nous en tenons compte, dans un monde toujours plus agressif à l’égard de nos intérêts.

Comment aurions-nous pu savoir que Vladimir Poutine allait déclencher la guerre en Ukraine ? Comment déceler les intentions d’un compétiteur ?

Notre cœur de métier consiste à pénétrer les structures adverses pour recueillir du renseignement brut. Une mission difficile, surtout lorsque nous ciblons des régimes autocratiques où la prise de décision est concentrée entre très peu de mains – souvent deux. Les cercles qui conseillent Vladimir Poutine sont étroits et savent se protéger.

Nous portons également une attention forte aux décisions stratégiques du Président russe sur le temps long. Crimée, Donbass… Depuis des années, le Kremlin décrit un sentiment de menace et assume sa stratégie vis-à-vis de son flanc ouest. Pour le service, cela signifie de prendre du recul sur le renseignement quotidien – suivi des troupes, des messages, des prises de parole publiques – afin d’intégrer ces grandes dynamiques.

Enfin, notre capacité à évaluer la dimension psychologique des dirigeants a été renforcée par l’appréciation psychologique et le profilage2, que nous réalisons aujourd’hui à plus grande échelle.

Dans un contexte de flux informationnel continu, comment la DGSE parvient-elle à articuler ses capacités technologiques avec ses moyens de renseignement clandestins ?

Schématiquement, le service dispose de quatre sources d’information : le renseignement humain – ou le recrutement classique de sources –, le renseignement technique, le renseignement transmis par nos partenaires et les actions offensives destinées à recueillir de la matière brute. En réalité, la frontière entre technique et humain s’estompe. Nos officiers traitants ont de plus en plus recours à la technique pour détecter une source, la recruter, s’assurer qu’elle ne va pas nous trahir, et la suivre. Inversement, une source humaine peut être recrutée pour ses accès techniques. Une convergence se dessine entre ces deux approches.

Quelles qualités humaines vous paraissent essentielles aujourd’hui pour intégrer la DGSE ?

Chaque jour, je suis impressionné par la diversité des talents, des parcours et des expériences. Ingénieur, agent du service action, analyste en charge de la coopération internationale, traducteur… Leurs compétences diffèrent, mais tous sont profondément patriotes. Cette maison est tournée vers le service de la République française. Il ne faut pas avoir peur de l’engagement, être prêt à donner de sa personne et parfois accepter des missions imprévues. Tout le monde ne sera pas agent clandestin sous couverture profonde à l’étranger, mais on ne sait jamais ce que chaque journée nous réserve. 

Quelles menaces hybrides vous semblent préoccupantes pour la France dans les prochaines années ?

L’arme cyber est désormais utilisée pour pénétrer durablement des structures, à des fins de signalement stratégique3 ou de compromission définitive4. Cette réalité est inquiétante, car nos adversaires l’emploient déjà pour se prépositionner. La preuve avec l’affaire Salt Typhoon, imputée par les autorités américaines à des modes opératoires chinois : une opération de pénétration en profondeur afin d’acquérir du renseignement, voire de perturber à très grande échelle des réseaux de communication. Mon autre préoccupation concerne la désinformation. Ces attaques informationnelles, menées sur le long terme, sapent la confiance des Français envers leurs institutions. En diffusant durablement des idées fallacieuses, elles affaiblissent nos structures démocratiques.

Recueilli par Laura Garrigou

1 Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Éthiopie, Arabie Saoudite, Émirats arabes unis et Indonésie.

2 Recueillir les données sur un individu pour analyser et prédire son comportement.

3 Collecte d'informations sensibles ou critiques pour la planification militaire, la prise de décision ou l'avantage opérationnel.

4 Neutralisation pour empêcher son utilisation par l'adversaire.

[Dossier] Au cœur du renseignement

Dans un monde en ébullition, le renseignement français s’adapte pour anticiper les crises. Entre guerre hybride, cybermenaces et rivalités géopolitiques, les trois services du ministère des Armées et des Anciens combattants – DGSE, DRM et DRSD – unissent leurs forces pour protéger la France. 

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