L’Indopacifique, une méta-région en tension

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 11 décembre 2023

La réunion des ministres de la Défense du Pacifique Sud (SPDMM*) s’est achevée la semaine dernière sur la volonté de renforcer l’interopérabilité entre les forces armées de la région. Le Pacifique Sud constitue l’une des quatre grandes sous-régions de l’Indopacifique. À cette occasion, focus sur cet immense espace témoin des dynamiques et des tensions internationales.

Arrivée du 1e patrouilleur OM à Nouméa pour renforcer les armées dans une zone en tension, mai 2023. © Thomas Trebern/Marine Nationale/Défense

Tensions maritimes

L’Indopacifique est un espace immense qui englobe les océans Indien, Pacifique et Austral. À ce titre, il relie l’ensemble des continents par des routes maritimes, aériennes et digitales vitales pour l’économie mondiale, si bien que la sécurisation des flux constitue un enjeu majeur pour tous les acteurs de la région.

Le 23 mars 2021, un porte-conteneur s’échoue dans le canal de Suez. La route reliant la mer Méditerranée et la mer Rouge, porte d’entrée européenne vers l’Indopacifique, est barrée. Le navire bloque pendant cinq jours plus de 400 bateaux. L’économie mondiale en pâtit. Les importations ont du retard tout autour du globe. Ce grain de sable dans la machinerie de la mondialisation incarne la dépendance de nos économies à l’Indopacifique. Dans cet espace, qui s’étend des côtes orientales de l’Afrique au Pacifique Sud, le transit maritime représente 90 % des échanges commerciaux mondiaux. Les océans, et à travers eux les routes maritimes, sont des espaces stratégiques cruciaux. Ils abritent les câbles sous-marins de communication numérique et acheminent les hydrocarbures, les minerais et les biens manufacturés. Micro-processeurs, semi-conducteurs, médicaments : autant de produits vitaux pour la prospérité collective. La pandémie de Covid-19 l’a aussi illustré : une crise en Indopacifique a des répercussions sur tous les continents. L’importance vitale des océans Indien et Pacifique et les ressources qu’ils hébergent attisent les convoitises et, de fait, avivent les tensions entre les États de la zone.

Face à face sino-américain

Le développement économique fulgurant de la Chine repose sur son ouverture au monde grâce à la mer. Elle est aussi dépendante des routes maritimes pour ses importations énergétiques, notamment de pétrole et de gaz. La grande majorité provient du Moyen-Orient et d’Afrique et emprunte le détroit de Malacca, le plus court chemin entre l’océan Indien et la mer de Chine méridionale. Cette voie maritime est l’une des plus étroite et congestionnée au monde : près de 85 000 navires y font route chaque année. En 2003, le président chinois, Hu Jintao, est conscient que l’approvisionnement de son économie dépend d’un détroit si facile à bloquer. C’est le « dilemme de Malacca ». Depuis, la Chine tente de diversifier ses voies d’importation, notamment à travers le projet des routes de la soie annoncé par Xi Jinping en 2013. Il prévoit notamment des corridors terrestres alternatif au détroit de Malacca. Mais le pays cherche également à sécuriser ses approvisionnements par le renforcement de sa flotte et agit sous le seuil de conflictualité pour assoir ses revendications territoriales, dont les espaces maritimes adjacents, sur la majeure partie des îles et archipels de mer de Chine méridionale, au détriment des États riverains.

De l’autre côté de l’océan Pacifique, les États-Unis font face à la Chine. Principal acteur militaire à régner sur les mers asiatiques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les américains sont solidement implantés dans la région par un réseau de bases militaires et de pays alliés. Les Ve, VIIe et IIIe flottes opèrent dans les océans Indien et Pacifique. Elles regroupent 90 000 militaires en 2021, soit plus de la moitié des soldats américains déployés. Le pivot asiatique annoncé par le président Barack Obama prend forme, dans une volonté de contrer l’influence chinoise croissante. La région Indopacifique devient un espace de compétition entre deux puissances dont la rivalité affecte l’ensemble de la région.

Effritement de l’ordre international

Le retour de la guerre de haute intensité acté par l’invasion russe en Ukraine fait peser le risque d’une désinhibition du recours à la force qui pourrait toucher à terme la région Indopacifique. Là aussi, l’ordre international basé sur le droit est menacé par les initiatives unilatérales. La généralisation des litiges entre les États s’accompagne d’un vaste mouvement de réarmement naval. Le budget de la flotte chinoise a ainsi été multiplié par 8 en 15 ans. Tous les États de la région suivent le même mouvement : Corée du Sud (doublement du tonnage de sa flotte entre 2008 et 2030), Indonésie, Inde, Japon.

Cette intensification des tensions freine les discussions étatiques autour des défis auxquels sont soumis la région, à commencer par la gestion des espaces communs, comme les océans et les fonds marins, mais aussi les flux de migration irrégulière, la pêche illégale ou les effets du dérèglement climatique. La lutte contre la piraterie et le crime organisé s’en retrouve affaiblit. La formation d’une architecture de sécurité collective semble alors compromise.

Dans ce contexte, les armées françaises, présentes en permanence en Indopacifique, contribuent à stabilité régionale. La France réaffirme également son engagement en faveur du multilatéralisme à travers ses partenariats stratégiques. Objectif : construire une architecture collective de sécurité dans la région bénéficiant aux intérêts de souveraineté de la France et de ses partenaires. À ce titre, le SPDMM, unique enceinte multilatérale des ministres de la défense du Pacifique Sud constitue un espace de coordination adapté aux menaces sécuritaires dans la zone.

*SPDMM : South Pacific Defence Ministers’ Meeting


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