Général Aymeric Bonnemaison : « Anticiper les menaces pour protéger la souveraineté nationale » – Entretien exclusif sur les défis de la DRSD

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 13 novembre 2025

Dans un environnement géopolitique tendu, marqué par des tensions économiques et militaires, la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) doit faire face à des menaces de plus en plus complexes. Le général Aymeric Bonnemaison, directeur de la DRSD, analyse les enjeux actuels, de l’espionnage chinois aux risques liés aux technologies émergentes. Décryptage d’une mission cruciale pour la souveraineté nationale.

Général Aymeric Bonnemaison, directeur du renseignement et de la sécurité de la défense © Stéphane Lavoué

Portrait de 3/4 du général Aymeric Bonnemaison.

Cet article est tiré du magazine Esprit défense n° 17 consacré au monde du renseignement.

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Comment le contexte international a-t-il fait évoluer la DRSD ces dernières années ?

Général Aymeric Bonnemaison : Alors que notre attention se concentrait sur les menaces extérieures, nous observons aujourd’hui les répercussions du contexte international sur le territoire national. Cela se manifeste d’abord par le retour des empires – Russie, Chine, Iran… Ces puissances autocratiques prônent un usage désinhibé de la violence, qui se superpose à une agressivité économique assumée. En parallèle, la société s’est radicalisée, en partie par les réseaux sociaux et la désinformation – islamisme radical depuis une dizaine d’années et essor de l’ultragauche et de l’ultradroite. Face à ces menaces, la DRSD a pour mission de renseigner pour protéger les forces, leurs familles, les emprises militaires et les entreprises de défense. Les travaux de la DRSD confirment que la Chine mène des actions d’espionnage.

Quels sont les objectifs poursuivis par Pékin en ciblant la France et son industrie de défense ?

L’industrie de défense, innovante par nature, attire, d’autant plus qu’elle a vocation à défendre le territoire. Les puissances étrangères y voient un double enjeu : d’une part, la maîtrise de technologies de pointe et, d’autre part, la possibilité d’anticiper et de contrer nos futurs systèmes d’armes. Pour l'instant, la Chine privilégie l’espionnage discret plutôt que l’entrave directe. Elle déploie également des stratégies d’influence pour promouvoir ses propres solutions. Ces manoeuvres peuvent prendre la forme de partenariats universitaires, de coopérations avec des entreprises ou d’acquisitions stratégiques.

Des rapports publics évoquent des méthodes de recrutement intrusives – faux entretiens d’embauche, sociétés-écrans ou cabinets de conseil – utilisées pour approcher des ingénieurs sensibles. Comment contrer ces modes d’action ?

Ces pratiques se sont banalisées. Les techniques d’approche passent par les réseaux sociaux, où des offres d’entretien rémunéré servent de prétexte pour collecter des informations sensibles. Pour y faire face, nos agents interviennent partout sur le territoire. Ils visitent les entreprises, des PME1 aux ETI2, pour sensibiliser, informer et expliquer les risques.

La première faille reste humaine, la meilleure défense consiste donc à sensibiliser les individus. D’ailleurs, là où nous passions pour des paranoïaques il y a quelques années, nous sommes aujourd’hui mieux écoutés.

Les petites entreprises, longtemps convaincues de ne pas être concernées, découvrent qu’elles peuvent devenir des cibles, pour des cybercriminels en quête de profit comme pour des services de renseignement étrangers. 

Le cyberespace est un terrain privilégié d’ingérence étrangère. En quoi votre expérience passée à la tête du Commandement de la cyberdéfense vous permet-elle de mieux anticiper, détecter et contrer ces opérations ?

Aujourd’hui, les attaques hybrides s’articulent d’abord autour d’une dimension cyber, à laquelle s’ajoutent des actions concrètes. Prenons l’exemple des étoiles de David3 : ces actions ont été lancées via les réseaux sociaux, avant d’être amplifiées sur ces mêmes plates-formes. Mener une cyberattaque pour récupérer une masse de données reste bien moins risqué humainement et plus riche en renseignements que s’introduire physiquement dans une entreprise pour voler un ordinateur.

À la DRSD, nous couvrons l’ensemble des menaces potentielles. Lorsque nous conseillons les forces armées ou les entreprises, nous auditons la protection physique, l’aspect humain ainsi que les dimensions réputationnelle et cyber. Notre service couvre l’ensemble du spectre et offre une proximité opérationnelle, grâce à notre présence en région et à nos déploiements aux côtés des forces. 

À quelles menaces la DRSD fera-t-elle face dans cinq ans ?

Selon moi, à de plus en plus d’attaques hybrides. Il est crucial de procéder à une veille sur les technologies émergentes, qui auront demain un impact direct sur notre population. L’intelligence artificielle, par exemple, renforcera notre dépendance au numérique, au point de nous inciter à renoncer à notre esprit critique. Le quantique, quant à lui, représentera une menace majeure pour la protection du secret : aujourd’hui, nos clefs de chiffrement sont suffisamment robustes pour protéger nos informations classifiées, mais demain, avec le quantique, nos adversaires pourraient les déchiffrer. Enfin, les technologies immersives, comme le métavers, bien qu’encore balbutiantes, pourraient manipuler les esprits en brouillant la frontière entre le monde virtuel et le réel, et provoquer des passages à l’acte de plus en plus violents.

Ces innovations doivent être envisagées en combinaison avec les attaques physiques, dans un contexte de montée en puissance des empires.

Il apparaît donc essentiel pour la France de développer des capacités dans ces domaines et de protéger ses avancées technologiques. Dans un monde traversé par la confrontation et la désinformation, notre meilleure arme reste la lucidité et l’anticipation.

Recueilli par Laura Garrigou

1 Petites et moyennes entreprises.

2 Entreprises de taille intermédiaire.

3 En octobre 2023, quelques jours après l’attaque du Hamas en Israël, des étoiles de David sont taguées en bleu dans les rues du Xe arrondissement de Paris.

[Dossier] Au cœur du renseignement

Dans un monde en ébullition, le renseignement français s’adapte pour anticiper les crises. Entre guerre hybride, cybermenaces et rivalités géopolitiques, les trois services du ministère des Armées et des Anciens combattants – DGSE, DRM et DRSD – unissent leurs forces pour protéger la France. 

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