Europe de la défense : le réveil a sonné
Depuis la décision de la Russie d’envahir l’Ukraine en 2022, puis l’imprévisibilité de l’Allié américain engendrée par l’administration Trump, l’Europe de la défense s'impose comme la priorité stratégique du continent. Mais que ces mots recouvrent-ils, concrètement ? Et quelles sont les avancées sur ce sujet ?
« Demain, que ferons-nous en Europe si notre Allié américain retire ses navires de guerre de la Méditerranée ou s'il bascule ses avions de chasse de l'Atlantique vers le Pacifique ? », interrogeait le président de la République, Emmanuel Macron, lors de ses vœux aux armées le 20 janvier dernier.
Et pour cause : l’Allié américain, premier contributeur de l’Alliance atlantique, et par prolongement de la défense de l’Europe, entend poursuivre son pivot vers l’Asie. « Les États-Unis ne peuvent plus être principalement concentrés sur la sécurité de l’Europe, confirmait à Bruxelles Pete Hegseth, secrétaire à la Défense des États-Unis, le 12 février dernier. Nous devons - et nous sommes en train de - donner la priorité à la sécurité de nos propres frontières. »
Réveil stratégique européen
Pour les Européens, dont la majorité compte sur l’Otan pour assurer sa défense, le retour de la guerre sur le continent et l’annonce du désengagement américain sonnent la fin d’une ère. « Ils prennent conscience que le parapluie américain et l'engagement ferme au titre de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord ne sont plus une garantie ultime », résume le général de corps d’armée Jérôme Goisque, représentant militaire permanent de la France au Comité militaire de l'Otan et à celui de l'Union européenne (UE). « Les Européens réalisent qu'il est grand temps de dépenser davantage et de se doter d’outils de défense crédibles afin de prendre en main leur destin, seuls », ajoute-t-il.
Le besoin de renforcer l’Europe de la défense s’avère donc urgent. Derrière cette notion se cache une idée : celle de pays de l’Union européenne prêts à coopérer davantage, à réduire leurs dépendances à l’égard du reste du monde et à produire ensemble, sur leur sol, les équipements militaires dont ils ont besoin. Ces mots font donc référence à « toutes les mesures prises par l’UE pour organiser sa défense, qu’il s'agisse de politiques industrielles, capacitaires, mais aussi le développement de capacités opérationnelles, de doctrines, de stratégies ou d'exercices militaires », précise le général Goisque.
Des capacités militaires européennes…
L’Europe de la défense s’incarne par la clause de défense mutuelle entre les États membres, inscrite à l’article 42.7 du traité de Lisbonne de 2009. Les Européens sont, dès lors, liés par une obligation d'assistance en cas d'agression armée sur leur territoire. Pour ce faire, le traité établit la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Elle donne à l'UE la possibilité de déployer des moyens militaires et civils pour répondre aux crises internationales, sans créer d’armée européenne. Ainsi, en 2025, 22 opérations de l’UE sont en cours, dont l’opération EU Naval Force Aspides, par exemple, lancée en février 2024 pour protéger le trafic maritime en mer Rouge.
Cette capacité d’intervention est vouée à être renforcée. En 2022, les États membres ont adopté la Boussole stratégique1. Le texte prévoit notamment une capacité de déploiement rapide de 5 000 militaires, jusqu’à 5 000 km environ du continent européen, y compris en terrain hostile. Trois ans plus tard, cette force s’apprête à être déclarée opérationnelle (avec limitations). Une nouvelle étape dans le renforcement de la défense européenne.
… pour quel décideur ?
Dans cette organisation internationale qu’est l’Union européenne, la culture du consensus accompagne chaque prise de décision. La défense n’échappe pas à cette règle : les États membres sont souverains en la matière. Les décisions sont donc adoptées à l’unanimité et chaque pays détient un droit de veto. Cette logique garantit des décisions respectueuses des intérêts nationaux et des préoccupations spécifiques de chacun.
Elle apporte néanmoins une lenteur au processus décisionnel. « Un pays peut, à lui seul, bloquer une décision des 27, relève le général Goisque. Prendre des décisions et agréer les grandes orientations s’avère difficile ». Le veto de la Hongrie sur l’accord d’une aide de 50 milliards d’euros de l’UE à l’Ukraine, en décembre 2023, a démontré cette capacité de blocage.
Cultures stratégiques divergentes
Pour le général Goisque, présent depuis bientôt trois ans à Bruxelles, le premier frein à cette Europe de la défense reste culturel. « L’UE, à la différence de l'Otan, n'est pas nativement une organisation de défense et de sécurité. C’est une communauté économique à laquelle on a greffé une dimension de politique étrangère et de sécurité. » Chaque pays européen détient, en effet, une culture stratégique propre qui influence sa manière d’agir. Elle joue un rôle sur le fait de privilégier une coopération européenne ou atlantique, un usage de la force pour défendre le territoire national ou des déploiements à l’extérieur de l’UE et même de choisir entre des moyens hybrides ou uniquement militaires.
Ces clivages sont encore marqués entre les différents pays de l’UE et seule la multiplication des coopérations – opérationnelles, industrielles et stratégiques - pourra les atténuer. C’est pourquoi les initiatives allant dans ce sens se multiplient. Les institutions européennes intègrent plus fortement la défense dans leurs prérogatives : en 2024, le poste de commissaire européen à la Défense et à l’Espace est créé et occupé par le Lituanien Andrius Kubilius. Ce dernier a présenté, en mars 2025, un livre blanc pour une défense européenne à l'horizon 2030. Le texte propose des mesures ambitieuses, notamment sur le volet industriel avec le plan ReArm Europe. Le but ? Encourager les Européens à produire des matériels communs et sur le continent. « L'Europe est prête à monter en puissance, affirmait Ursula von der Leyen présidente de la Commission. Nous devons investir dans la défense, renforcer nos capacités et adopter une approche proactive en matière de sécurité. »
1 Plan d'action en vue de renforcer la politique de sécurité et de défense de l'UE d'ici à 2030.
L’histoire de l’Europe de la défense
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