[Esprit défense n°10] Pour l’armée de Terre, le défi de la « dronisation »

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 15 mars 2024

Parmi ses nombreux enseignements, la guerre en Ukraine confirme l’importance grandissante des drones dans les conflits modernes. Les armées françaises sont déjà en ordre de marche pour relever ce défi. Exemple avec l’armée de Terre, dont la « dronisation » s’amplifie avec la montée en puissance de l’école spécialisée dans le domaine et avec l’arrivée du Patroller. Un article tiré de la revue Esprit défense n°10.

Doté d’une envergure de 18 mètres, le drone Patroller possède une autonomie de 14 heures. © Armée de Terre/Défense

« Envoyez le Parrot1 au-dessus de la route. Restez ensuite en vol stationnaire pour observer la force adverse. » Les ordres donnés par le capitaine Jean à deux de ses hommes sont clairs. Dissimulés en lisière d’un champ, les soldats s’exécutent avec précision. Le drone décolle. Son écran de contrôle dévoile rapidement un groupe de militaires ennemis, camouflés à une centaine de mètres seulement de là, véhicule à l’arrêt. Malgré le vent qui souffle, les images fournies par l’appareil sont d’une étonnante clarté. Aucun détail ne lui échappe. Nous ne sommes pas sur un théâtre d’opération, mais dans la campagne de Haute-Marne, près de Chaumont, et à quelques kilomètres du quartier général d’Aboville. C’est là que siège le 61e régiment d’artillerie (61e RA), régiment expert dans la captation et l’exploitation du renseignement d’origine image au sein de l’armée de Terre. Chaque automne, ses « Diables noirs2 » participent à un important exercice sur le terrain. Et les drones sont largement sollicités durant ces deux semaines d’entraînement.

École des drones

Car ces systèmes3 sont désormais largement employés dans tous les conflits. « L’armée de Terre a pleinement conscience de l’importance prise par ces engins. Il nous faut donc rapidement monter en gamme dans la formation initiale des opérateurs de drones », affirme le colonel David Kaufmann, chargé du développement capacitaire pour l’armée de Terre, notamment pour tout ce qui concerne les drones.

Dans cette optique, il existe déjà une École des drones (EDD) au quartier général d’Aboville. Jusqu’alors intégrée au 61e RA, l’EDD a pris son envol en juillet 2023 pour devenir complètement autonome. La raison ? Avec l’explosion, ces dernières années, du nombre de drones dans les unités, une très grande majorité de ses stagiaires étaient, de fait, extérieurs au régiment. Les deux entités ont donc été dissociées, l’école devenant un lieu de formation destiné à l’armée de Terre dans sa globalité. « L’École des drones, c’est un peu l’émancipation d’un enfant devenu majeur », résume le colonel Pierre-Yves Le Viavant, chef de corps du 61e RA.

Des stagiaires de l’Ecole des drones préparent le vol d’un drone de renseignement SMDR. © Antoine Delaunay/Dicod/Défense

Un modèle décentralisé

Dans les faits, l’EDD ne se limite pas à l’armée de Terre, elle forme aussi du personnel des Nations unies ou du ministère de l’Intérieur. Pour remplir ses missions, elle peut compter sur des instructeurs aux parcours divers. Une nécessité pour bénéficier de l’expérience de chacun et renforcer cet esprit interarmes qui lui est propre. « Je m’appuie sur des cavaliers, des sapeurs, des artilleurs ou encore des logisticiens. Ce vivier hétérogène amène une culture qui profite à tous dans le cadre de l’instruction », se félicite le lieutenant-colonel Jean-Louis Bourgeois, commandant l’École des drones. Car l’objectif de l’établissement n’est pas tant de former les opérateurs de drones que de faire de ces derniers des instructeurs. Ceux-ci pourront former les télépilotes dans leurs régiments respectifs. « C’est un modèle de formation décentralisé », explique le lieutenant-colonel Bourgeois.

Du matériel de plus en plus varié

Pour être la plus efficace possible sur le terrain, l’armée de Terre dispose d’une panoplie de systèmes répondant à tout type de besoin. Du plus petit au plus grand : « drone du combattant », « drone spécialisé » et « drone du commandement ». Transportable sur la ceinture d’un fantassin, le Black Hornet 3 ne pèse ainsi que 33 grammes, mesure 16 centimètres de long et peut voler 20 minutes maximum, tandis que le système de minidrones de renseignement SMDR produit par Thales pèse 15 kilogrammes pour une envergure de quatre mètres et une autonomie portée à deux heures et demie. Début 2024, le 61e RA reçoit quant à lui les premiers exemplaires du « drone du commandement » Patroller. Fabriqué par Safran, ce modèle très attendu sera opérationnel l’année prochaine. « Il nous donnera la capacité de repérer l’ennemi dans la profondeur. Avec un tel outil, nous pourrons quasiment lire l’ordre de bataille de l’adversaire sur plusieurs dizaines de kilomètres », dévoile le chef de corps du régiment. Le Patroller pourrait embarquer des armes, possède une autonomie de 14 heures et peut se déplacer dans un rayon de 450 kilomètres.

Au total, cette « dronisation » va permettre à l’armée de Terre de passer de 2 000 drones actuellement à 3 000 dès 2025. « C’est un réel effort. Mais il nous reste encore des étapes à franchir », souligne le colonel Kaufmann. « Je pense notamment aux questions autour des munitions téléopérées4, à la capacité de piloter des essaims de drones ainsi qu’à leur intégration dans le combat collaboratif. Sans oublier, en parallèle, la lutte antidrone qui devient aussi un enjeu majeur. »

Par EV1 Antoine de Longevialle.

1 Le drone du combattant Anafi, fabriqué par l’industriel Parrot, dispose de capacités d’observation de jour comme de nuit.

2 Surnom donné aux artilleurs du 61e régiment d’artillerie par les Allemands lors de la Première Guerre mondiale, en référence à leur courage, à la couleur de leur uniforme et à la poudre à canon qui noircissait les visages.

3 L’expression « systèmes de drones » est plus souvent utilisée que le terme de « drones ». La notion de système implique en effet les éléments permettant de mettre en œuvre les drones – système de lancement, console du télépilote, charges utiles…

4 Plus communément appelées « drones kamikazes ».

Le conflit russo-ukrainien confirme l’importance des drones pour les opérations. © Ozge Elif Kizil/Anadolu/AFP

3 000

C’est le nombre de drones que possédera l’armée de Terre d’ici à 2025, contre 2 000 aujourd’hui.


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