Esport : le nouveau théâtre du soft power
Comment la pratique compétitive du jeu vidéo, autrement dit le « esport », entre-t-elle en résonance avec les enjeux militaires de demain ? Lors d’une conférence au ministère des Armées et des Anciens combattants, le commandant Julien, manager de l’équipe Arkhè1, et Emmanuel Forsans, directeur général de l’Agence française pour le jeu vidéo, ont analysé la montée en puissance de ce secteur, ses implications culturelles et les perspectives qu’il ouvre en matière de soft power2.
Longtemps perçu comme un simple loisir, l’esport est désormais une industrie structurée et en forte croissance. Son marché mondial, estimé à 2,4 milliards de dollars en 2024, pourrait atteindre plus de 7 milliards à l’horizon 2030. Autour des éditeurs de jeux gravite un écosystème complet : organisateurs de compétitions, clubs, sponsors et associations. En France, on dénombre près de 13 millions de joueurs aujourd’hui. Une pratique de masse qui attire de plus en plus de spectateurs. « La dernière édition de la Gamers Assembly a rassemblé 2 000 joueurs et 40 000 spectateurs », rappelle le commandant Julien.
Dans ce domaine, les militaires ne sont pas novices. « Il y a beaucoup de cohésion autour des jeux vidéo dans les armées », abonde le commandant Julien. La nouveauté réside davantage dans leur structuration récente avec l’émergence d’équipes comme Arkhè, la création d’associations comme celle de l’armée de l’Air et de l’Espace en 2023, qui rassemble aujourd’hui 3 000 membres actifs, et l’organisation d’événements dédiés comme la DEF’LAN (tournoi interarmées d’esport, organisé par le Commissariat au numérique de défense une fois par an). « Avec Arkhè, l’idée est de concevoir une équipe avec les meilleurs talents de l’Institution pour participer à des compétitions », ajoute le créateur de cette équipe interarmées.
Conférence des communicants de Défense : Esport, le nouveau théâtre du soft power
Un outil de renforcement du lien armées-Nation
L’esport constitue aussi un outil de soft power. En touchant un public jeune (15-25 ans), peu réceptif aux canaux traditionnels, « l’esport offre un espace de rencontres neutre entre les jeunes civils et militaires qui partagent une passion commune », estime Emmanuel Forsans. Les plateformes comme Twitch et Discord deviennent alors des espaces d’échanges naturels. Y être présent, c’est éviter un décrochage générationnel et c’est exister dans un environnement culturel où se construit une partie du lien social contemporain.
Des valeurs et des exigences partagées
En tant que pratique compétitive exigeante, l’esport de haut niveau apporte de vrais bénéfices cognitifs. Les joueurs y développent des compétences clés, comme la prise de décision rapide, la coordination en temps réel, la capacité à évoluer dans des environnements complexes... « Dans le jeu League of Legends, on retrouve les fondamentaux du combat sur le terrain : la communication, le renseignement, la planification… », complète le commandant Julien. Avant d’ajouter : « Les joueurs, dans des phases très intensives, sont capables de faire jusqu’à 400 actions réfléchies par minute. » Pour Emmanuel Forsans, l’esport apporte « une lecture rapide d’un environnement complexe, la capacité de prioriser l’information pour prendre les bonnes décisions, la maîtrise des émotions et de la pression ».
Un laboratoire plus qu’un outil de formation
Pour les armées, l’intérêt ne réside pas dans une transposition directe vers le combat, mais dans l’observation de mécanismes proches des réalités opérationnelles. « L’esport ne prépare pas directement à la guerre mais permet d’observer les dynamiques cognitives et organisationnelles qui sont proches de celles rencontrées dans les environnements opérationnels contemporains […] comme le travail en équipe, la discipline ou encore la gestion du stress », précise le commandant Julien.
L’esport ne constitue alors pas à ce stade un outil de formation militaire structuré. Il apparaît plutôt comme un espace d’expérimentations, en contribuant notamment au développement de compétences cognitives. Pour Emmanuel Forsans, « l’esport peut aussi permettre de détecter des talents » ou encore de créer des passerelles vers des domaines comme le cyber ou les drones.
Un enjeu stratégique émergent
Ni outil de guerre, ni simple vecteur de communication, l’esport s’impose donc comme un espace hybride. À la fois terrain d’engagement culturel, vecteur de rayonnement, révélateur de compétences et laboratoire organisationnel, il constitue un théâtre stratégique du soft power contemporain.
1 Equipe officielle esport du ministère des Armées et des Anciens combattants.
2 Influence sans contrainte
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