DGA de combat : gagner en masse et en rapidité

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 18 juin 2026

Nommé délégué général pour l’armement en novembre dernier, Patrick Pailloux porte l’ambition d’une « DGA de combat », dans un contexte de réarmement mondial. Production de masse, innovations, partenariats européens, numérique : pour Esprit défense, il détaille sa feuille de route et sa vision d’une DGA plus agile, au service des armées et de la souveraineté française.

Dans le bureau de Patrick Pailloux, délégué général pour l’armement, en avril 2026. - © SCH Christian Hamilcaro/Dicod/Défense

Cet entretien est tiré du magazine Esprit défense n° 19 consacré à la dissuasion nucléaire française

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Le 22 janvier dernier, à Toulon, la ministre des Armées et des Anciens combattants a fixé un cap : faire de la DGA une « DGA de combat ». Que recouvre cette ambition ?

Patrick Pailloux : L’idée est simple. Il s’agit de conserver les forces du modèle français, en les adaptant au contexte du moment. L’ADN du modèle français, tel que voulu par le général de Gaulle et Pierre Messmer, repose sur la maîtrise de notre destin et sur une forme de communauté entre des opérationnels militaires, des ingénieurs et des techniciens aptes à maîtriser technologiquement les outils de combat, ainsi que des industriels en mesure de développer les outils en fonction de nos besoins. Ce modèle doit seulement s’adapter aux contraintes du moment.

Patrick Pailloux, délégué général pour l'armement

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Quelles sont vos priorités pour transformer la DGA ?

Elles sont au nombre de quatre. D’abord, gagner en rapidité sur un certain nombre d’équipements. La technologie actuelle – comme les logiciels ou l’impression 3D, par exemple – nous permet d’aller vite, à condition d’accepter de prendre des risques. Pour certains programmes tels que des drones, des brouilleurs et des petits véhicules, nous devons être capables de travailler en cycles extrêmement courts. L’idée est donc de réunir dans des centres : des militaires, des ingénieurs de la DGA et des industriels pour travailler ensemble depuis la conception, le développement, l’évaluation, jusqu’à l’acquisition des matériels.

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Ensuite, gagner en masse. Cela suppose une maîtrise accrue des coûts des matériels que nous achetons, en négociant avec les industriels et en ajustant nos expressions de besoin. Troisième priorité : l’Europe. Il est indispensable de renforcer les coopérations avec nos partenaires européens pour que l’Europe soit capable de se défendre. Une équipe d’une quinzaine de personnes va être mise en place pour coordonner l’engagement de la DGA à l’échelle européenne et développer des partenariats.

Enfin, nous devons conserver la maîtrise de nos choix technologiques, notamment dans le domaine du numérique au travers d’architectures ouvertes que nous aurons choisies. Les systèmes d’armes de demain seront des systèmes connectés, interopérables et souverains.

Cette recherche de masse implique-t-elle de revoir certains standards ?

Oui, parfois. L’excellence technologique reste indispensable, mais elle ne suffit plus toujours. Qu’il s’agisse de l’arme de décision ou de l’arme d’attrition, il faut désormais savoir faire les deux. Nous avons créé une cellule de cost killing chargée d’examiner nos programmes pour identifier les marges de manœuvre : simplifier certaines exigences, réduire des coûts, raccourcir certaines durées de vie lorsque cela est pertinent. L’objectif est clair : disposer de davantage d’équipements, plus rapidement.

Quelles sont les activités de la DGA en soutien à l’Ukraine et dans le cadre des conflits au Proche-Orient et Moyen-Orient (PMO) ?

La DGA est partie prenante de l’ensemble des activités de la France dans le domaine de la défense. La France est engagée en soutien à l’Ukraine ainsi qu’au PMO. Notre mission est d’assister nos forces armées et nos alliés dans leurs engagements. C’est la raison pour laquelle des équipes de la DGA ont, par exemple, été projetées aux Émirats arabes unis au sein des détachements de nos forces armées, pour identifier leurs besoins et les travaux urgents à réaliser, le cas échéant directement sur le théâtre des opérations. 

Auriez-vous un exemple concret d’activité de la DGA en lien avec nos forces armées au PMO ?

Dans le conflit en Iran, nos alliés et nos forces ont été confrontés à l’utilisation massive de drones à très bas coût. Contre ces drones, la France a évidemment une aviation de chasse armée de missiles très performants, mais au coût élevé. Nous avons alors rapidement cherché des solutions alternatives en lien étroit avec les armées, susceptibles d’être employées localement. Nous avons, par exemple, validé l’emploi des canons de 30 mm sur les Tigre contre ces drones. Nous avons également lancé en urgence l’intégration de roquettes sur nos Rafale. Enfin, nous avons, dans les jours qui ont suivi le début du conflit, testé dans nos centres diverses solutions de drones tueurs de drones susceptibles d’être fournies aux forces.

Les conflits récents remettent-ils en cause certaines doctrines ?

Ils nous obligent surtout à apprendre en permanence. L’usage de drones, le brouillage ou encore les affrontements aériens récents nous obligent à adapter nos capacités. L’enjeu est d’en tirer des enseignements, sans perdre de vue la diversité des engagements possibles, afin d’orienter au mieux la planification et les investissements.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis de la base industrielle et technologique de défense (BITD) ?

Le premier est sans conteste la montée en cadence. Pendant des décennies, la production de masse n’était pas à l’ordre du jour. Aujourd’hui, elle est redevenue centrale. Il faut produire plus vite et dans des volumes beaucoup plus importants. Cela suppose des investissements, des recrutements et des financements adaptés. L’innovation constitue le second grand défi. Nous devons être capables d’adapter en permanence nos outils aux évolutions du champ de bataille.

Comment la DGA accompagne-t-elle cette montée en puissance ?

L’accompagnement de la BITD est au cœur de notre mission. Nous renforçons notre présence en région, au plus près des entreprises, notamment des petites et moyennes entreprises (PME) et des établissements de taille intermédiaire (ETI). Nos grands groupes savent où nous trouver. L’enjeu est d’aller vers les milliers d’entreprises qui disposent de savoir-faire ou d’idées, mais qui n’ont pas toujours les bons interlocuteurs. Nous cherchons également à mobiliser les acteurs financiers pour soutenir la croissance du secteur.

Le DGA, lors du Forum quantique défense, à l’École polytechnique, le 17 avril 2026 © DGA/Défense

Le DGA, lors du Forum quantique défense, à l’École polytechnique, le 17 avril 2026

Concrètement, que va changer l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 ?

Les choix retenus par le Gouvernement résultent d’un travail mené en étroite coordination avec l’État-major des armées afin d’identifier les priorités de notre réarmement. La première d’entre elles concerne les munitions. Les conflits récents ont rappelé l’importance des volumes et de la profondeur des stocks. Dès 2026, nous allons donc accélérer très fortement les commandes dans ce domaine.

Au-delà des munitions, cette actualisation permettra aussi d’accélérer plusieurs évolutions capacitaires directement issues des enseignements des conflits récents. On peut citer l’aviation de chasse, les missiles ou l’espace, par exemple. Pour la DGA, cela implique une mobilisation totale. Davantage de crédits, cela signifie davantage de programmes à conduire, davantage de contrats à négocier et à notifier, davantage de développements à piloter, pour in fine, et c’est bien là l’essentiel, transformer l’effort budgétaire en capacités opérationnelles concrètes.

Dans ce contexte de réarmement généralisé, l’Europe est souvent présentée comme un levier. En quoi représente-t-elle une opportunité pour la France ?

L’ensemble des pays européens investissent dans leur défense et cherchent à développer leur industrie. Dans ce contexte, il n’existe pas de scénario dans lequel chaque pays développerait seul l’ensemble de ses capacités. L’enjeu est donc de développer des coopérations, afin que l’Europe soit capable de se défendre. Cela passe par davantage de partenariats et par une structuration progressive d’une base industrielle européenne. C’est dans cet esprit que la DGA a d’ailleurs renforcé son organisation interne, avec une équipe dédiée à la coordination de l’action européenne. Un exemple emblématique est celui du choix du GlobalEye, avec la Suède comme successeur des AWACS pour nos avions de surveillance.

Ces coopérations sont parfois difficiles à mettre en œuvre. Comment travailler efficacement avec nos partenaires ?

C’est effectivement toujours plus compliqué de faire à plusieurs que de faire seul. Les coopérations impliquent des contraintes supplémentaires, qu’elles soient industrielles, opérationnelles ou politiques. Pour autant, elles sont indispensables si nous voulons construire une Europe de la défense crédible. Aucun pays ne peut développer, seul, l’ensemble des systèmes, ni en supporter les coûts.

La bonne approche consiste à construire ces coopérations sur des bases industrielles solides, soutenues par un partenariat politique fort. Notre mission est aussi d’aider nos industriels à trouver des partenaires européens pour développer des programmes communs.

Le modèle français repose aussi fortement sur les exportations d’armement. Quel rôle joue aujourd’hui la DGA dans ce domaine ?

Le modèle français repose sur une industrie qui exporte, et cela a été un facteur clé de succès ces dernières années, avec par exemple 20 milliards d’euros de commandes en 2025. La DGA accompagne les industriels dans cette démarche. Aujourd’hui, les exportations d’armement prennent de plus en plus la forme d’accords d’État à État, ce qui implique une présence forte de l’État aux côtés des entreprises. 

Dans un contexte de concurrence accrue, comment la France parvient-elle à maintenir une offre compétitive ?

Notre principal atout, c’est la performance de nos équipements. Les matériels français sont engagés en opération, sur de nombreux théâtres, et ils démontrent concrètement leur efficacité. C’est cette réalité opérationnelle qui constitue notre meilleur argument. Nous proposons des équipements performants, disponibles, et dont la fiabilité est éprouvée. L’enjeu est donc de maintenir ce niveau d’exigence, tout en maîtrisant les coûts, afin de rester compétitifs dans un environnement où de nombreux acteurs montent en puissance.

Quelles sont vos priorités en matière d’innovation ?

Elles s’articulent autour de trois grands axes. Le premier, c’est l’innovation de long terme : futurs avions de combat, missiles, moteurs. Ce sont des investissements qui se préparent sur plusieurs décennies. Le deuxième, ce sont les innovations de rupture, par exemple l’intelligence artificielle et le quantique. Ce sont deux domaines susceptibles de transformer profondément l’art de la guerre. Enfin, le troisième est l’innovation de terrain, portée par les start-up, les PME et tous ceux qui imaginent rapidement de nouvelles solutions, souvent logicielles.

L’Agence de l’innovation de défense joue ici un rôle central, à la fois comme guichet d’entrée, comme financeur et comme catalyseur. 

Les drones sont-ils devenus un axe central de transformation pour la DGA ?

Oui, qu’ils soient aériens, terrestres ou navals. Notre enjeu n’est pas seulement d’en développer rapidement, mais aussi d’être capables d’en produire massivement le jour où cela sera nécessaire. Cela suppose des architectures simples, des chaînes industrielles robustes et des partenariats innovants – y compris avec des acteurs issus d’autres secteurs, comme l’automobile.

Dans ce domaine, la vitesse d’évolution est telle qu’il n’existe pas de position acquise.

Et sur l’intelligence artificielle ?

La France est clairement dans la course. L’agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) a été créée pour accélérer l’intégration de l’IA au sein du ministère. Car l’intelligence artificielle n’est pas une arme en soi : elle irrigue tous les domaines, du commandement aux systèmes d’armes, en passant par la gestion. Pour ce qui concerne la DGA, nous devons pouvoir l’intégrer au sein de nos systèmes d’armes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les architectures ouvertes sont si importantes.

Le quantique est-il au même niveau de maturité ?

Le quantique est encore en devenir. Dans le domaine des capteurs, nous savons qu’il transformera profondément certaines capacités. Pour d’autres applications, comme le calcul, l’avenir reste incertain. Mais si la rupture survient, elle sera massive et il faudra être prêts. C’est pourquoi nous investissons déjà massivement dans ces technologies.

Votre parcours vous préparait-il à cette fonction ?

Ce n’était pas un plan de carrière. Mais j’ai consacré l’essentiel de ma vie professionnelle à deux sujets : la technologie et la souveraineté. Je crois profondément en la capacité de la France à maîtriser son destin. Cela suppose des combattants, des industriels, mais aussi des ingénieurs et des techniciens. C’est cette conviction qui guide mon action.

Quel héritage souhaitez-vous laisser ?

Je ne raisonne pas en matière d’héritage. Ce que je veux, c’est préserver et adapter ce modèle français extraordinaire, cette alliance entre les armées, l’industrie et la technologie, aux défis du XXIe siècle. C’est ce qui fait notre force.


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