[Defcast] Former à la survie

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 09 juin 2026

En avril dernier, le sauvetage spectaculaire d’un militaire américain dont l’avion avait été abattu en Iran, faisait la Une des JT. Le grand public ne le sait peut-être pas mais la mission de recherche et sauvetage au combat, est un savoir-faire développé par les aviateurs français depuis plus de 20 ans. Officier renseignement et spécialiste du domaine, la commandant Julie est la commandant en second du Centre de Formation à la Survie et au Sauvetage. Elle nous présente son unité. 

Commandant Julie, commandant en second du Centre de Formation à la Survie et au Sauvetage - © Caporal Léa JUNCA / Défense / AAE

C’est une aviatrice au parcours atypique que nous recevons pour ce nouvel épisode. Issue de la filière renseignement, la commandant Julie a commencé sa carrière au sein de l'escadron d'hélicoptères 1/67 Pyrénées : « J'y ai passé un peu plus de cinq ans et c’est tout naturellement, que je me suis un peu spécialisée dans la mission de recherche et sauvetage au combat, la Resco. Pendant cette période, j’ai eu la chance, de travailler dans un cadre interarmées et interalliés. C'était passionnant et cela m'a permis de cumuler une somme d'expériences opérationnelles très intéressantes et variées ». Elle s'ouvre ensuite à d'autres opportunités et va même pouvoir œuvrer à bord des avions légers de surveillance et de reconnaissance.

Après avoir réussi le concours de l'École de guerre, l’officier souhaite rejoindre le Centre de formation à la survie et au sauvetage, une unité experte de l'armée de l'Air et de l'Espace dont l’objectif principal consiste à former les personnels navigants de l'armée de l'Air et de l'Espace, mais également, ceux de la Marine nationale et de l'armée de Terre, à pouvoir survivre, s'évader, résister et s'extraire en cas d’éjection ou de crash en territoire hostile. Un savoir-faire qui évolue avec le contexte stratégique. « C'est un domaine extrêmement dynamique. Depuis 2022, il y a une vraie conscience de la part des nations de devoir entraîner le personnel militaire en situation de capture. Quand je dis entraîner, c'est entraîner à survivre en cas de captivité, autant sur l'aspect préparation physique que psychologique. On adapte donc nos formations en fonction du contexte, on explique par exemple à nos stagiaires comment se soustraire d'une menace drone, d'une menace mine ou IED (Improvised Explosive Device ou engin explosif improvisé). Avec l'ensemble des nations, nous avons un réseau partagé entre écoles de survie qui est assez développé. Cela nous permet de réfléchir à l’évolution de nos domaines d'expertise », souligne notre invitée. Des exercices encadrés par l’EPRC (European Personal Recovery Center) sont d’ailleurs organisés annuellement afin d’utiliser les procédures de l'Otan et de les standardiser. « Effectivement, on s'entraîne tous ensemble, toutefois, la France détient une capacité à mener de manière autonome cette mission », précise-t-elle, ce qui en fait une nation experte du domaine.

La suite est à écouter dans le podcast.

© Ministère des Armées et des Anciens combattants

Defcast avec Samantha Lille. 

Samantha Lille : Bonjour à toutes et tous, bienvenue dans le Defcast, le podcast du ministère des armées. Une discussion à bâton rompu pour vous faire rencontrer une personnalité de la sphère défense et découvrir la richesse de son parcours.

Voix off : Notre boulot, c’est d’être prêts tous les jours au meilleur niveau de ce qu’on pourrait offrir en cas de canot conforme. 

Samantha Lille : Pour ce nouvel épisode, nous avons pris la direction de la Gironde afin de rejoindre la Commandant Julie. Bonjour.

Commandant Julie : Bonjour.

Samantha Lille : Vous êtes la Commandant en seconde du centre de formation à la survie et au sauvetage, le CF2S, une unité experte de l’armée de l’air et de l’espace. Alors, on ne peut pas voir votre visage aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ?

Commandant Julie : Oui, bien sûr. Je suis d’une spécialité un peu sensible puisque je suis officier renseignement dans l’armée de l’air et de l’espace depuis maintenant un peu plus de 15 ans. Et comme je vais continuer à travailler probablement dans les années à venir, et que c’est 15 années d’années que j’ai travaillé dans ce domaine, je souhaitais préserver mon anonymat.

Samantha Lille : Et on comprend la précaution. Une femme exigeante, exemplaire, fière de ses origines sévenoles, capable de faire preuve de beaucoup d’empathie, c’est comme ça que l’on vous décrit. On peut aussi vous nommer Madame Plus, paraît-il, car vous ne faites jamais les choses à moitié, vous détestez l’à-peu-près. Aussi bien à l’aise sur le terrain, dans la boue, sans douche pendant plusieurs jours, que sur des talons dans les soirées de gala. Vous adorez la répartie et vous êtes surtout, selon mes informations, une bavarde invétérée. Et je dois dire que cette information me ravit pour la suite de notre échange. Alors, est-ce que mes renseignements sont exacts ?

Commandant Julie : Alors oui, très bien. Je vois qu’on ne vous a pas dit que j’étais un petit peu têtu. Non, évidemment, c’est assez précis. Bravo pour la recherche d’informations.

Samantha Lille : Alors, pour débuter cet entretien, je vais remonter au mois d’avril dernier. Le sauvetage spectaculaire d’un aviateur américain dont l’appareil avait été abattu en Iran a fait la une de la presse internationale. Et pour cause, le scénario est presque hollywoodien. Cette opération a mobilisé des moyens considérables. On parle de 200 soldats, des dizaines d’avions, des hélicoptères ainsi que des capacités de renseignement cyber et spatial. Alors j’imagine forcément que vous aussi vous avez suivi cette opération.

Commandant Julie : Oui, oui absolument. Je l’ai suivi de près avec du décalage horaire puisque j’étais déployée pour le stage de survie en milieu équatorial en Guyane avec des équipes du CF2Z. Nous étions là-bas quand l’événement s’est produit en avril dernier. Et nous avons suivi, évidemment, les heures après l’incident, les opérations menées par les Américains. Donc oui, suivi de près.

Samantha Lille : Donc en tant que spécialiste du domaine, qu’est-ce que vous en avez pensé ?

Commandant Julie : Tout d’abord, sur cet événement, c’est vraiment un événement impressionnant. Impressionnant par la quantité de moyens mis en œuvre par les Américains pour aller récupérer leurs pilotes. Et puis également par la technique, le niveau opérationnel qui a été mis par cette nation pour aller chercher ces deux personnes. Au niveau opérationnel, il est très impressionnant par la coordination. Le nombre de moyens était important, la coordination était extrêmement bluffante. Donc là, c’était impressionnant à suivre.

Samantha Lille : Justement, en tant qu’observateur, on sent que c’est quand même une course contre le monde et que chaque minute compte dans ces moments-là.

Commandant Julie : Oui, tout à fait. Ça a été extrêmement perceptible, en fait. Je pense que pendant les 48 heures qu’on suivit l’événement, la planète s’est arrêtée de tourner autour de cet événement parce que cette mission, elle est d’abord éminemment politique, stratégique. Le niveau de décision autour de cette mission, il est très élevé. En l’occurrence, le président américain s’est de suite positionné sur cette question et c’est récurrent sur les événements d’éjection de personnes en temps de guerre. Donc cette mission, elle est stratégique, tout simplement. Et on va évidemment y revenir en détail.

Samantha Lille : Le grand public ne le sait peut-être pas, mais la mission de recherche et sauvetage au combat, ce que l’on appelle la RESCO, est un savoir-faire développé par les aviateurs depuis maintenant plus de 20 ans. Et si je ne me trompe pas, c’est dans les années 90, vous allez sans doute me le préciser, que les premières unités françaises...

Commandant Julie : Oui, tout à fait. La genèse de la montée en capacité des armées françaises sur ce segment et particulièrement de l’expertise de l’armée de l’air et de l’espace, elle repose sur un événement qui s’est déroulé en 1995 où la France a vécu ce qu’il s’est passé avec les Américains en avril dernier, c’est-à-dire l’éjection de deux de ses pilotes en zone de guerre. Donc à l’époque, il s’agit du capitaine Chiffaut et du lieutenant Sauvigné qui se sont éjectés en Bosnie. Leur avion s’était fait toucher par un système portable solaire. Et donc ça a été un choc doctrinal et une prise de conscience pour la France à ce moment-là. Tout d’abord parce qu’on a perdu l’espace de quelques heures de personnes militaires en zone de guerre. Et que, évidemment, le deuxième choc est arrivé lorsqu’ils se sont fait capturer et que les images de cette capture sont arrivées jusqu’aux écrans et dans toutes les maisons françaises au JT le soir. Donc ça vient de là, la genèse de la construction de cette capacité. On va mettre quelques années à construire cette capacité autour de certaines unités phares de l’armée de l’air et de l’espace. En l’occurrence, c’est l’escadron d’hélicoptère 167 Pyrénées qui a le vecteur Caracal, le commando-parachutiste de l’air numéro 30 qui, lui, a les groupes de récupération seuls pour aller chercher les pilotes éjectés, et le centre de formation à la survie au sauvetage qui, lui, s’occupe dans l’armée de l’air et de l’espace de la formation à la fois des pilotes et des personnels navigants pour ces procédures de récupération et également pour former les groupes de récupération seuls du CPA 30 qui sont formés également par nos soins.

Samantha Lille : Et donc, comme je le disais en introduction, vous êtes la Commandant seconde du centre de formation à la survie et au sauvetage. Mais concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que vous apprenez à vos stagiaires ?

Commandant Julie : Alors, pour essayer d’expliquer simplement le travail du centre, c’est effectivement d’aller former les pilotes, mais pas que, donc les personnels navigants de l’armée de l’air et de l’espace, mais pas que. Également, on forme les personnes navigantes de la Marine nationale et de l’armée de terre à pouvoir survivre, s’évader, résister et s’extraire en cas de situation où ils se retrouveraient isolés, en territoire hostile. Donc ça, c’est la mission de formation du centre, la raison d’être de ce centre. Et pour ce faire, on a différents stages. On a un catalogue de formations qui part du temps P, de l’entraînement temps P, avec des formations plutôt basiques en termes de survie, vers le temps de guerre. Et nos formations brossent l’ensemble des milieux puisqu’on a des formations temps froids, en milieu désertique, en milieu équatorial également. Donc on a la chance d’avoir un catalogue complet au centre pour pouvoir former ses personnels.

Samantha Lille : Est-ce que vous pouvez peut-être nous détailler un petit peu votre centre ? Qui sont justement les instructeurs qui réalisent toutes ces formations que vous venez d’énumérer ?

Commandant Julie : Alors à l’unité, on a différents types de métiers qui vont des experts logistiques et techniques pour tout ce qui est aspect matériel au cœur de la machine qui repose sur le métier d’instructeur de survie. On appelle ICRI dans le domaine, donc instructeur survie, évasion, résistance, extraction. Donc les ICRI. Ces instructeurs sont notre ressources rares et précieuses. Ils viennent principalement, mais pas que, du monde des commandos, des commandos de l’air. Et ils ont pour leur majorité un passé opérationnel. Ils ne sortent pas forcément d’école quand ils viennent chez nous. Ils ont une expérience de métier. On a des anciens du CPA 20, CPA 30, CPA 10. Et ils ont une formation extrêmement exigeante en interne, puisque quand ils arrivent chez nous, ils doivent refaire tous les stages en stagiaire, quel que soit leur passé, pour réaborder les stages tels qu’ils sont au format. Je vous parlais d’évolution de nos formations. Donc, ils refont en tant que stagiaires, puis ensuite, ils font en tant qu’instructeurs les stages. Ça dure une petite année et demie, la formation initiale, on va dire, de l’instructeur de survie. Puis ensuite, on les envoie devenir des experts de certains domaines, voire de tous les domaines pour les plus expérimentés d’entre eux, en allant faire des formations à l’étranger, chez nos partenaires. Par exemple, des formations aux conditions temps froid extrêmes en Arctique. Ils ramènent de ces formations leur expertise et on va prodiguer le meilleur de ce qu’on récupère dans les formations étrangères ou nationales dans nos formations en interne.

 

Samantha Lille : Justement, est-ce que c’est un domaine qui évolue puisque vous parlez d’aller chercher des compétences à l’étranger ? Ça évolue finalement ?

Commandant Julie : Oui, tout à fait. C’est extrêmement dynamique comme domaine, évidemment. Typiquement, le domaine de la résistance depuis 2022 a pris une couleur un peu différente. Il y a une vraie conscience de la part des nations de devoir entraîner le personnel militaire aux situations de capture. Quand je dis entraîner, c’est entraîner à survivre en cas de captivité. Autant sur l’aspect préparation physique mais également psychologique à ce type de situation. Donc oui, ça évolue. Effectivement, on s’adapte, on adapte nos formations en fonction du contexte. On intègre notamment, par exemple, on évoque à nos stagiaires comment se soustraire d’une menace drone, d’une menace type mine, IED, ce type de savoirs. Et l’ensemble des Nations, là pour le coup on a un réseau de partage entre écoles de survie qui est assez développé. On partage énormément avec les autres instructeurs des autres nations. Ça nous permet de réfléchir à comment est-ce qu’on fait évoluer nos domaines d’expertise.

Samantha Lille : Alors je comprends bien que vous les préparez sur pas mal d’aspects techniques, mais est-ce qu’on peut les préparer ces stagiaires sur la partie mentale ? Est-ce qu’on peut imaginer vivre ça au final sans y être directement confronté ?

Commandant Julie : Oui, c’est tout l’objet de la préparation opérationnelle. Effectivement, la préparation mentale est inhérente tout au long de nos stages. Et en plus de ça, il y a des cours plus spécifiques de psychologie de la survie notamment. Donc c’est une partie extrêmement importante. La plus-value de nos stages, c’est de pouvoir mettre en situation nos stagiaires qui ont de la mise en pratique nécessairement sur ces stages-là, de pouvoir les mettre en situation une première fois. Ce qui va peut-être en quelque sorte rompre la glace à des situations qui ne sont pas des situations conformes. La situation conforme, c’est d’effectuer sa mission embarquée sur son avion de chasse, sur son avion de transport, sur son hélicoptère et pas de se retrouver au sol dans une situation peut être médicale complexe et ou en pleine forme, mais clairement pas du bon côté de la ligne. Donc ça c’est important. Psychologiquement on les prépare, ça suit. L’ensemble de nos instructeurs dans tous les cours viennent mettre des éléments de contexte qui permettent de mentalement se préparer aussi.

Samantha Lille : Est-ce que vos procédures sont secrètes ?

Commandant Julie : Les procédures qu’on utilise à nos niveaux d’entraînement sont tenues secrètes évidemment. Elles sont relatives à l’Alliance Atlantique et effectivement elles sont extrêmement sensibles. Elles protègent nos personnels en cas de récupération.

Samantha Lille : Je vais embrayer. Est-ce que vous vous entraînez aussi à agir avec des...

Commandant Julie : Oui. Alors, il y a des exercices, notamment européens, encadrés par l’EPRC. Donc, il y a un exercice qui s’appelle APROC, qui permet de standardiser, en fait, d’utiliser les procédures de l’OTAN et de standardiser... 

Samantha Lille : Excusez-moi, l’EPRC ? Désolé, je n’ai pas cet acronyme-là.

 

Commandant Julie : European Personal Recovery Center. Et donc, c’est une structure européenne qui traite de la Personal Recovery, donc de la récupération de personnes isolées en Europe. Et donc elle est en charge d’organiser un exercice annuel qui permet à l’ensemble des forces présentes sur l’exercice, d’aligner des capacités hélicoptères, des groupes de récupération au sol, des experts de la survie puisque nous nous envoyons des experts du centre également pour pouvoir débriefer comment est-ce que les personnels isolés sur l’exercice ont agi, comment est-ce que les procédures ont été respectées. Donc effectivement on s’entraîne tous ensemble. Maintenant la France a une capacité à mener de manière autonome cette mission. Effectivement si elle s’en donne les moyens, elle est en capacité d’aligner un plot Resco et de pouvoir assurer la sauvegarde la récupération de ces personnels isolés.

Samantha Lille : Alors, on a parlé des Américains tout à l’heure. Comment aujourd’hui, en 2026, la France est positionnée dans ce domaine ? Est-ce qu’on peut parler d’une nation véritablement experte ?

Commandant Julie : La France, comme je le disais, on aligne un spectre de compétences qui est extrêmement intéressant pour assurer cette mission en autonomie. Il y a peu de nations qui sont capables d’assurer cette mission de Resco intégralement seules, même si on travaille à parler le même langage, en fait. Entre pays de l’Alliance, on parle le même langage sur cette mission. C’est extrêmement important s’il nous permettrait d’aller piocher des capacités qui manqueraient dans un panel. Mais la France fait partie des nations expertes du domaine, oui, tout à fait.

Samantha Lille : Ces fameux plots Resco dont on parle, à quel moment on décide de les implanter sur un théâtre ? Qui décide ?

Commandant Julie : La décision de mettre cette capacité sur un théâtre ou sur éventuellement le porte-avions, par exemple, elle incombe directement au niveau stratégique dans la conception d’une opération militaire. De savoir, de peser le risque, en fait, c’est vraiment avoir cette capacité de récupération. Merci. C’est une assurance vie pour nos équipages, pour nos personnels militaires. Et effectivement, ça va dépendre tout simplement de la volonté de garantir en fonction du volume de mission, de la menace qu’il y a en face également, de pouvoir assurer cette mission. En fonction du niveau d’engagement de la France, au niveau politique plutôt.

Samantha Lille : D’ailleurs, est-ce que dans votre carrière, vous avez pu échanger peut-être avec des équipages qui ont dû s’éjecter en territoire hostile ou qui ont survécu à un crash ?

Commandant Julie : Oui, tout à fait. J’ai eu la chance de pouvoir échanger avec un équipage de qui s’était éjecté en 2021 au Mali pendant l’opération Barkhane. C’était extrêmement intéressant, déjà humainement parlant et évidemment professionnellement parlant, d’échanger avec un membre de cet équipage, de recueillir ce qu’on appelle son retour d’expérience, son rétex suite à cet événement. Moi, ça m’a marquée parce que c’est quelque chose qu’on retrouve régulièrement dans les témoignages de pilotes éjectés. Le choc à l’éjection, la dilatation du temps au sol, clairement, c’est des choses qui reviennent lorsqu’on écoute les témoignages de pilotes éjectés. C’était très instructif. Et le centre de formation à la survie au sauvetage recueille également les témoignages. Donc, on a la chance d’avoir une banque, une sorte de mémoire avec des films et des interviews de pilotes éjectés français qui nous permet en fait de venir présenter lors des stages à nos stagiaires des échantillons de ces interviews sur des points particuliers qui viennent étayer l’instruction qu’on prodigue aux pilotes et au personnel.

Samantha Lille : Est-ce que ce fameux équipage avait pu bénéficier de stages du CF2S ?

Commandant Julie : Oui, tout à fait.

Samantha Lille : Et est-ce que justement, ils ont pu vous dire « ça nous a servi » ?

Commandant Julie : Tout à fait. En fait, sur ce cas-là particulier, mais également sur d’autres interviews qu’on a menées, ce que disent les pilotes, même si ça fait longtemps qu’ils ont réalisé la formation, disent en fait « les procédures reviennent très vite et je me rappelle d’eux ». Donc effectivement, cette formation ressort comme un élément presque rassurant pour le pilote. C’est important psychologiquement pour un personnel militaire de se savoir bien préparé à la mission. Et l’entraînement, la préparation opérationnelle dans le domaine de la survie fait partie du fait de pouvoir se sentir prêt ou en tout cas d’avoir une boîte à outils assez solide pour réagir en cas de canon conforme. En l’occurrence, si je me retrouve isolé derrière les lignes ennemies, comment je dois agir ? Quelle conduite à mener en fait ? Et ça fait partie de cette préparation psychologique. Se sentir bien préparé.

Samantha Lille : On vient de parler d’un équipage de Mirage 2000. Il y a effectivement plusieurs types d’équipages. Est-ce qu’ils sont tous formés de la même manière ?

Commandant Julie : Alors, pour les personnels navigants de l’armée de l’air et l’espace, ils ont tous le niveau le plus haut d’entraînement. Mais il est vrai qu’il faut décrire le domaine, en fait, on a une manière bien formalisée de déterminer le niveau d’entraînement d’un militaire qui est relatif au niveau de risque qu’il est amené à prendre lors de son déploiement en opération. Donc effectivement, on parle dans le domaine de la survie du niveau de risque de se retrouver isolé. Ce sont des acronymes en anglais, donc j’utilise le français, de se retrouver isolé ou exploité par l’ennemi et exploité par l’ennemi éventuellement. Donc ce n’est pas uniquement les pilotes qui sont concernés par cet entraînement. Mais ça pourrait tout à fait être d’autres spécialités, d’autres militaires qui auraient besoin de ce niveau d’entraînement. Pour une personne qui a un faible risque d’être isolée ou exploitée, c’est-à-dire à peu près tous les militaires, le niveau d’entraînement est dit alpha. C’est un niveau tout à fait théorique de la notion de survie, d’évasion, résistance, extraction, toujours le même panel de connaissances, d’expertise, donc sur un niveau très théorique. Puis ensuite, on a un niveau intermédiaire avec un peu de mise en pratique, le niveau bravo, qui correspond à un risque moyen de se retrouver isolé et exploité. Et enfin, le niveau d’entraînement des pilotes en trottinette, des personnes navigantes de l’armée de l’air ou des autres armées est un niveau dit « Charlie ». C’est le plus haut niveau d’entraînement puisque ces personnes-là vont vraisemblablement passer les lignes ennemies pour aller effectuer leur mission et qui ont un fort risque de se retrouver isolés et exploités par l’ennemi.

Samantha Lille : Au moment où on évoque de plus en plus la préparation au conflit de haute intensité, où la situation sécuritaire mondiale se dégrade de plus en plus, Est-ce que vous pensez que c’est aussi un sujet de préoccupation, la Resco, pour les armées ?

Commandant Julie : À mon humble niveau, je ne peux pas parler à la place des plus hautes autorités qui seront bien plus à même de se prononcer sur ce côté-là. Mais très personnellement, du coup, oui, je pense que ça doit être une forte préoccupation. Ça devrait être, puisque, comme je le disais précédemment, psychologiquement, c’est important pour les militaires d’exercer en sachant éventuellement que s’il y a un problème ou qu’on se retrouve isolé en zone ennemie, on sera récupéré. Ou en tout cas, que notre nation, nos frères d’armes vont tout mettre en œuvre pour que l’on puisse être récupéré. Donc je pense que c’est très important, si on envisage un conflit de haute intensité, ce qui est aussi important de dire, c’est qu’on a parlé de la mission RESCO, qui est une mission très exigeante, très complète en termes de procédures, très complexe, qui nécessite par ailleurs que les équipes qui la mettent en œuvre soient entraînées, mais également les pilotes soient entraînés. Et il faut voir la haute intensité plutôt sur un spectre beaucoup plus large de récupération de personnel isolé, dans laquelle on pourrait dérouler un spectre vraiment complet de mission. On va avoir des situations qui ne permettent peut-être pas de dérouler cette Resco complète. Donc le panel est beaucoup plus large et la France maîtrise l’ensemble du panel sur la récupération de personnel isolé. Et c’est ce qu’on a vu avec les Américains c’est qu’en fait, finalement, sur deux pilotes, il y a deux moyens de récupération, deux types de récupération qui sont opérés pour aller récupérer deux personnes éjectées pourtant du même aéronef. Mais il y a deux types de missions qui sont menées. Donc c’est important aussi de se préparer à l’ensemble de ce panel, à toutes les éventualités. La haute intensité nous montre qu’il faut être prêt à toutes les situations.

Samantha Lille : Je vais me permettre aussi de revenir sur un point que vous avez évoqué très rapidement. Vous disiez en préambule, c’est très politique parce qu’au final, on l’a vu l’impact médiatique est considérable. Et même nous, les Français, on a regardé ce qui s’est passé pour les Américains. Pourquoi ça interpelle autant ?

Commandant Julie : Il y a tout un aspect informationnel, effectivement, qu’on a pu observer, mais qui est relatif à cette mission. Vous avez parlé de course contre la montre. C’est également ça. Ce qu’on a pu voir pendant cet événement, c’est qu’il y avait de la désinformation suite à ça. Ça a un retentissement. Je pense que des images d’un pilote éjecté, ça fait ressortir des choses un peu imaginaires, dans le sens où le pilote, c’est quelqu’un qu’on imagine dans le ciel, dans son cockpit, qui est préservée, mais même eux disent que quand ils sont dans leur cockpit, c’est une bulle de préservation, qui est certaine en hauteur. Et le voir dans une situation complètement sortie de ce contexte-là, la pointe de diamant finalement, en termes de formation, d’entraînement, d’exigence de la malheur et l’espace, médiatiquement, l’impact est très fort. Il y a une sorte d’inconscient autour de nos aviateurs, qui est fort pour la population. C’est un très beau métier quand même, il faut le dire. Et effectivement, il y a cet inconscient qui ressort sur ce type d’événement, en plus que sur d’autres types de personnes peut-être.

Samantha Lille : Maintenant, j’ai envie de revenir un peu plus à vous, personnellement. Comment vous êtes-vous spécialisé dans ce domaine ?

Commandant Julie : Alors, j’ai un parcours un peu atypique pour arriver commandant en seconde ce centre. C’est tout bien, on adore les parcours atypiques ici. Effectivement, comme je l’énonçais précédemment, moi je suis spécialité officier renseignement dans l’armée de l’air et de l’espace. J’ai commencé ma carrière au sein de l’escadron d’hélicoptères 167 Pyrénées. J’y ai fait un peu plus de cinq ans. Et là, tout naturellement, je me suis un peu spécialisée dans cette mission de Resco. J’ai eu, au cours de ce parcours dans cette unité, eu l’occasion, la chance, parce que c’est le boulot de cette unité, de travailler dans un cadre interarmées dans un cadre interallié. Donc c’était passionnant, ça m’a permis d’avoir une somme d’expériences opérationnelles très intéressantes et à chaque fois différentes. Donc ça, c’était une première chose. Puis j’ai continué ma carrière dans d’autres domaines. J’ai eu la chance d’avoir des expériences embarquées sur aéronefs également, donc sur les avions légers de surveillance et de reconnaissance, qui me permet d’avoir une vision, même s’il y avait été embarqué sur des hélicos pour des missions sporadiques, là d’avoir vraiment une fonction embarquée à bord d’avions de renseignement au-dessus de l’ennemi. C’était passionnant. Et puis finalement, quand on s’est trouvé un stade de macarons c’est-à-dire après avoir passé le concours de l’école de guerre, de me demander quelle unité je souhaitais commander dans l’armée de l’air et quelles opportunités je pouvais avoir. J’ai posé comme proposition à la RH le CF2S et j’ai eu la chance de pouvoir être mutée ici.

Samantha Lille : Je vous décrirais en introduction comme bavarde. Alors on pourrait penser peut-être un peu naïvement que ce n’est pas forcément un atout dans le monde du renseignement. Mais c’est peut-être une fausse croyance. Qu’est-ce que vous en pensez 

Commandant Julie : Oui, ça dépend de l’intérêt des propos qui sont portés. Merci.

Samantha Lille : Tout à fait. Non, oui, je suis bavarde. J’aime beaucoup communiquer avec les gens. C’est quelque chose que j’aime faire. Dans ma pratique du commandement au quotidien, je passe énormément de temps à discuter, à échanger avec mes supérieurs, mes subalternes. Je suis quelqu’un qui réfléchit énormément aussi. Donc j’ai besoin de brainstormer, de réfléchir profondément à des sujets. Et pour ça, j’ai besoin d’échanger, pour avancer sur des questions. Donc l’échange est mon moyen de fonctionnement privilégié, quel que soit le domaine dans lequel je travaille. Donc la survie, le renseignement ou d’autres domaines.

Samantha Lille : Vous nous avez un petit peu parlé de votre carrière déjà très riche. Est-ce que vous avez quand même connu des déceptions ou des échecs dans votre carrière militaire ?

 

Commandant Julie : Alors je pense que comme tout le monde oui, probablement. Des déceptions, probablement. À chaque fois, j’ai rebondi. Donc pour moi, ce n’est pas des mauvaises expériences. Mais par exemple, je suis rentrée dans l’armée de l’air pour être astronaute. Et je voulais être pilote de chasse. Ça, c’est à la genèse de ma découverte de l’armée de l’air et de l’espace. Et j’ai eu un petit problème médical qui fait que je n’étais plus apte à pouvoir être personnel navigant dans l’armée de l’air. Et je suis rentrée. Et alors là, c’est là où on rebondit toujours de manière intéressante. Du coup, j’ai rebondi sur ce métier d’officier de renseignement qui me passionne et pour lequel je suis passionné, et d’officier surtout dans l’armée de l’air. Parce que très rapidement, malgré la déception, j’ai compris que le domaine du commandement et d’être officier de carrière, c’est quelque chose que je voulais faire. Et je ne me suis pas trompée parce que malgré les petites déceptions de temps en temps dans la carrière, en fait finalement, tout ce que je fais est éminemment intéressant. Et puis j’espère que ça le restera pour la suite, je n’ai aucun doute. Il y a tellement d’opportunités que les armées permettent, ça va être passionnant.

Samantha Lille : Vous m’avez également dit en préparant cet entretien que vous aviez toujours voulu être dans l’opérationnel. Et je sais aussi que votre conjoint est militaire, que vous êtes une maman, une maman de 4 enfants. Comment on arrive à jongler avec ces aspirations profondes et une vie personnelle très dense ? Est-ce que j’ai compris ?

Commandant Julie : Alors oui, c’est une question un peu complexe. Mais alors sur la partie de l’opérationnel, je pense que de part, vous l’avez dit en introduction, la personne qui m’a décrit a décrit mes origines terroires des Cévennes. De par mon passé, j’aime vraiment être dans le concret. Ça a motivé toute ma première partie de carrière d’être dans le concret, dans la mission, dans la chose réalisée de quasiment A à Z en fait. Et c’est ça qui a motivé la première partie dans le très opérationnel. et c’est ça qui motive à continuer parce que je vais voir cette mission réalisée à différents niveaux en montant en responsabilité dans les armées. Ça aussi, ça va être passionnant. Juste très différent probablement, mais passionnant. Donc voilà sur cette première partie de carrière. Et en parallèle de tout ça, oui, j’ai construit une vie personnelle assez dense. Qui m’oblige à jongler sur une première, une deuxième, une troisième, voire une quatrième journée dans une même 24 heures. C’est un challenge au quotidien et ça fait partie de mon équilibre très personnel. Ce n’est vraiment pas un modèle que j’imposerais à quiconque. Notre engagement avec mon mari, qui sert le drapeau également, ce sont des journées denses dans lesquelles je jongle beaucoup, mais c’est des vases communiquants. Je m’enrichis beaucoup de ma base arrière. Je l’appelle comme ça parce qu’on ne peut pas résumer ça a juste mon mari et mes enfants. Effectivement on a une base arrière très solide, familial, amical également. Dans le civil, on a une vie. Et ça me permet de nourrir l’officier que je suis et vice-versa. L’officier que je suis nourrit énormément probablement la maison. Voilà, c’est une sorte d’équilibre, même si le mot équilibre est peut-être très ambitieux. Parce qu’en plus, je sais aussi que vous êtes une sportive accomplie. On m’a parlé de la natation. Je crois que c’est un point fort.

Commandant Julie : Alors, je pense qu’après quatre enfants là comme ça, c’est peut-être un petit peu audacieux de dire que je suis toujours accompli mais oui j’ai toujours beaucoup nagé, c’est mon sport. J’ai commencé par la natation synchronisée, par ailleurs. Assez exigeant, vous avez dit que j’étais exigeante, ça vient peut-être de là. Mais oui, je suis nageuse. Je ne fais pas assez de sport à mon goût, mais il y a un temps pour tout. Dans la vie actuelle, j’ai la chance d’être entourée de grands sportifs au sein du centre de formation à la survie et au sauvetage. C’est l’avantage. Notre métier nous oblige à garder une certaine condition physique également. Donc ça, c’est un plaisir d’être dans un cadre qui me permet encore de pouvoir faire ce sport-là. Je pense que c’est primordial de le garder pour maintenir l’équilibre dont vous parlez.

Samantha Lille : Merci. Malheureusement, il n’y a pas les piscines partout. Mais oui, j’essaie de conserver une forme physique pour durer, être et durer. C’est ce qu’on dit souvent à l’armée. Qu’est-ce que l’on peut vous souhaiter ?

Commandant Julie : Dure question de continuer à être motivée, à entretenir le feu sacré. Voilà, c’est quelque chose que j’aimerais pouvoir garder, d’être motivée et d’arriver du coup… Par ailleurs, si je reste motivée, je sais que j’arriverai à motiver les gens en dessous de moi, sous mes ordres. Et puis, motiver mes chefs peut-être à avoir les visions que j’ai. Donc, si ça sert la mission, ce sera bien.

Samantha Lille : Est-ce que vous avez passé un bon moment avec nous ?

Commandant Julie : Oui, oui. Très agréable, merci

Samantha Lille : Alors, je sais que vous aimez vous vider la tête avec un bon livre ou devant une série avec un morceau de chocolat. Vous êtes très bien enseigné. Mais nous, on aime s’intéresser aux playlists de nos invités. C’est d’ailleurs devenu un peu une question signature de ce podcast. Alors, est-ce que vous avez une reco à nous faire avant de se quitter ?

Commandant Julie : Alors, je suis une grande fan de Francis Cabrel. Donc ça c’est un incontournable. Après, si vous terminez l’émission par un morceau de musique, Titanium, c’est bien David Guetta, c’est plus moderne. C’est très éclectique comme playlist.

Samantha Lille : Exactement. Ça nous va, on note tout ça. Merci beaucoup, commandant. Je donne évidemment rendez-vous à nos auditeurs le mois prochain pour un nouveau Defcast. N’hésitez pas à réagir sur les plateformes de podcast et sur nos réseaux sociaux et surtout à vous abonner. À très bientôt. Merci.

Commandant Julie : Merci.

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