[Defcast] Entretien avec le commandant de la Légion étrangère
A la tête de 9 600 légionnaires issus de 144 nationalités différentes, le général de brigade Cyrille Youchtchenko a toujours eu à cœur de servir la France. Au sein de la Légion étrangère, il a trouvé ce qu’il était venu chercher en tant qu’officier : la rigueur, la discipline, l'amour du chef et l'obéissance. Des mots qui sont pour lui de véritables valeurs. Dans cet entretien, il raconte son parcours au sein de l’institution, celui d’un chef exigeant empreint d’humanité.
Au cours de sa carrière, le général de brigade Cyrille Youchtchenko a notamment servi au 4e régiment étranger (4e RE), à Castelnaudary et au 2e régiment étranger d'infanterie (2e REI), deux affectations qui lui ont offert de nombreux souvenirs « De mon expérience au 4e RE, je retire la fierté d'avoir formé près de 2 000 légionnaires. Parmi eux, certains sont devenus officiers ou sous-officiers, il y en a d'autres qui sont devenus entrepreneurs. Donc, la fierté d'avoir formé des légionnaires qui sont, pour certains, encore en service aujourd'hui. Et ensuite, avec le 2e REI, qui est un régiment que l’on dit de la vieille Légion, un magnifique régiment d'infanterie qui symbolise la force tranquille, que ce soit en Centrafrique ou en Afghanistan, j'ai trouvé ce que j'étais venu chercher à la Légion étrangère, c'est-à-dire des soldats qui s'entraînent avec beaucoup de professionnalisme, extrêmement d'exigence, qui ont la culture opérationnelle poussée à son paroxysme. Pour vous donner une anecdote : un jour, au combat, un légionnaire a perdu son bouchon anti-bruit qui permettait de le protéger du tir. Le protocole médical veut qu’on le retire de sa section pendant quelque temps pour qu'il puisse récupérer toutes ses facultés auditives. Et bien, ce légionnaire, on l'a retrouvé caché dans un véhicule de combat parce qu'il voulait absolument aller au combat, continuer à partir en opération et rester avec sa section, avec ses frères d'armes. Cette petite anecdote symbolise tout ce qu'est la Légion étrangère. On est toujours tous ensemble, du chef au dernier des légionnaires, on se protège. C’est cela la fraternité d'armes. »
DEFCAST : Entretien avec le Général Cyril Youchtchenko, "Père Légion"
Samantha Lille Bonjour à toutes et tous. Bienvenue dans le Defcast, le podcast du ministère des Armées. Une discussion à bâtons rompus pour vous faire rencontrer une personnalité de la sphère défense et découvrir la richesse de son parcours. Pour ce nouvel épisode, nous accueillons le général de brigade Cyril Youchtchenko. Bonjour. Général, vous commandez la Légion étrangère. Pouvez-vous nous la présenter en quelques mots ?
Général Cyril Youchtchenko Bonjour Samantha. La Légion étrangère, actuellement, c'est 9 600 légionnaires issus de 144 nationalités différentes. C'est une troupe combattante composée d'étrangers sous commandement français. Il y a 12% de Français, nécessaires pour que la langue française soit le ciment de notre cohésion. Nous recrutons chaque année environ 1 100 légionnaires, soit à peu près 21 par semaine.
Samantha Lille Général, il a été difficile d'obtenir des infos non officielles vous concernant. C'est peut-être lié au surnom que l'on donne au général qui commande la Légion : le "Père Légion". Vos hommes doivent être protecteurs. J'ai appris que vous aimez le rugby et que vous avez été joueur. Avez-vous une équipe de cœur ?
Général Cyril Youchtchenko Passer du Père Légion au rugby est un peu surprenant. Le premier des Pères Légion fut le général Rollet, qui a créé la Solidarité Légion après la Première Guerre mondiale. Ce titre est officiel depuis 1984. Concernant le rugby, je suis aujourd'hui un excellent téléspectateur et mon équipe de cœur est le Stade Toulousain. Il y a beaucoup de points communs entre ce sport et la Légion : l'esprit de corps, la solidarité et l'abnégation.
Samantha Lille Qu'est-ce qui a motivé votre engagement, général ?
Général Cyril Youchtchenko Je suis petit-fils de Russes blancs arrivés en France en 1921. Ma famille a été élevée dans la gratitude envers la France. Je me suis approprié le mot du colonel Amilakvari : « Nous, étrangers, nous n'avons qu'une seule façon de prouver notre gratitude à la France pour nous avoir accueillis, c'est de mourir pour elle ». J'ai transformé "mourir" en "servir". C'est ce qui m'a motivé pour Saint-Cyr puis la Légion.
Samantha Lille Vous rejoignez la 13e DBLE à Djibouti en 1995. Qu'est-ce qui vous plaisait dans l'idée de commander des légionnaires ?
Général Cyril Youchtchenko C'était un rêve. Ces hommes sont exceptionnels, ils ont tous un passé particulier. J'y ai trouvé la rigueur, la discipline et l'obéissance. À la Légion, chacun est à sa place ; c'est une très belle famille. Djibouti permettait un entraînement extrême et interarmées dans un environnement rude.
Samantha Lille Vous avez ensuite servi à Castelnaudary, puis au 2e REI, avec des déploiements en Centrafrique et en Afghanistan. Que retenez-vous de ces expériences ?
Général Cyril Youchtchenko Au 4e Étranger, la fierté d'avoir formé près de 2 000 légionnaires. Au 2e REI, j'ai trouvé l'exigence et la culture opérationnelle poussées à leur paroxysme. Je me souviens d'un légionnaire qui s'était caché dans son véhicule de combat malgré une blessure auditive, car il ne voulait pas quitter ses frères d'armes. Cela symbolise la fraternité d'armes : on est toujours tous ensemble, du chef au dernier des légionnaires.
Samantha Lille Est-ce au combat qu'on découvre ces hommes ?
Général Cyril Youchtchenko Je dirais plutôt qu'on s'entraîne comme on combat. L'article 6 du Code d'honneur dit que la mission est sacrée. Il n'y a pas de petite mission, que ce soit monter la garde ou aller au combat.
Samantha Lille Quel chef avez-vous été durant vos temps de commandement ?
Général Cyril Youchtchenko J'espère avoir été exigeant tout en étant humain. Il faut considérer chaque légionnaire comme un homme unique, chercher son talent et l'amener le plus haut possible.
Samantha Lille Vos postes en état-major (RH, doctrine, inspection) vous ont-ils préparé à votre fonction actuelle de COMLE ?
Général Cyril Youchtchenko Absolument. En RH, j'ai appris à concilier les aspirations des hommes avec les besoins de l'institution. À la doctrine, j'ai rédigé les bases de l'emploi des groupements tactiques en milieu semi-désertique juste avant l'opération Serval. À l'Inspection, j'ai appris à identifier les points de faiblesse pour prendre des mesures correctrices.
Samantha Lille En 2023, vous devenez le COMLE. Est-ce un aboutissement ?
Général Cyril Youchtchenko Non, c'est une continuité. C'est un honneur, une grande joie, mais aussi une énorme responsabilité qui impose l'humilité.
Samantha Lille Qu'est-ce qui motive encore aujourd'hui des hommes à tout quitter — famille, pays — pour rejoindre la Légion ?
Général Cyril Youchtchenko Il y a 9 600 raisons différentes. Nous engageons des chirurgiens comme des SDF. Ils cherchent souvent la justice, l'équité et une deuxième chance. Je dis souvent : « Aide-toi et la Légion t'aidera ».
Samantha Lille Il n'y a pas de femmes légionnaires, n'est-ce pas ?
Général Cyril Youchtchenko Il n'y a pas de femmes légionnaires "à titre étranger". En revanche, nous avons une trentaine de femmes officiers du régime général : médecins, juristes ou en RH. Pourquoi pas de femmes légionnaires ? Parce que notre cohésion repose sur un creuset unique et un dépouillement total à Castelnaudary. L'équité est le maître-mot ; instaurer une mixité dans cette communauté aux règles de vie extrêmement strictes pourrait compromettre la cohésion.
Samantha Lille Comment souder si rapidement cette mosaïque humaine ?
Général Cyril Youchtchenko Par le dépouillement initial : on abandonne l'homme ancien pour devenir un légionnaire. Le français est le ciment obligatoire de cette fraternité. Tout repose sur l'effort commun et le respect d'un code d'honneur simple.
Samantha Lille Diriez-vous que votre commandement est une "bienveillante fermeté" ?
Général Cyril Youchtchenko Je préfère le terme d'humanité. Le commandement est dur et strict, mais comme le disait le sergent Manu : « Le chef peut être exigeant et dur, pourvu que la bonté affleure ».
Samantha Lille La famille Légion s'occupe de ses membres même après le service ?
Général Cyril Youchtchenko Oui, jusqu'à la mort. Nous avons des maisons de retraite pour nos anciens et nos blessés. Nous possédons même nos propres cimetières pour que ceux qui le souhaitent reposent auprès de leurs frères d'armes. On n'abandonne jamais les siens.
Samantha Lille Pourquoi la Légion fascine-t-elle autant les Français ?
Général Cyril Youchtchenko Elle symbolise l'engagement, le courage et l'intégration par l'effort. Le légionnaire a "de la gueule" avec son képi blanc et son pas lent. C'est un mélange de mystère ancien et de valeurs authentiques.
Samantha Lille Le légionnaire de 2026 est-il aussi un geek ?
Général Cyril Youchtchenko C'est un oxymore humain : il est très rustique mais veut être à la pointe de la modernité. Au 2e REP, ils ont créé une salle d'innovation drone avec des imprimantes 3D. Le légionnaire veut toujours améliorer son matériel pour être le meilleur.
Samantha Lille Quels sont les futurs défis ?
Général Cyril Youchtchenko Maintenir l'excellence, recruter en qualité et surtout "évoluer sans changer". Nous préparons aussi le bicentenaire de la Légion en 2031.
Samantha Lille Vous avez été honoré par la Légion espagnole récemment ?
Général Cyril Youchtchenko Oui, je suis devenu légionnaire d'honneur espagnol. La Légion espagnole est notre sœur ; nous partageons la même rusticité et des liens très forts.
Samantha Lille Que peut-on vous souhaiter ?
Général Cyril Youchtchenko Que la Légion continue de servir la France comme elle le fait depuis deux siècles, en gardant ses fondamentaux tout en s'adaptant à la société.
Samantha Lille Un dernier conseil musical ?
Général Cyril Youchtchenko Le Concerto de l’Adieu de Georges Delerue, adapté au pas de la Légion par notre chef de musique. Je ne peux plus l'écouter sans émotion.
Samantha Lille Merci Général. Rendez-vous le 30 avril pour la cérémonie de Camerone.
A écouter sur Podcastics.
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