[Defcast] Au chevet des grands brûlés

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 19 mai 2026

Ce mois-ci, nous vous emmenons à l’hôpital national d’instruction des armées Percy. C’est ici que nous avons rencontré le médecin en chef Nicolas, anesthésiste-réanimateur et chef de service du Centre de traitement des brûlés. Début 2026, ce spécialiste s’est rendu à Crans-Montana, en Suisse pour aider à la gestion des blessés du terrible incendie. Il nous raconte la mobilisation du Service de santé des armées après le drame et nous parle de son combat quotidien pour reconstruire des vies.

Médecin en chef Nicolas, chef de service du Centre de traitement des brûlés de Percy - © Lara Priolet/ECPAD

« Quand je me réveille, je regarde les informations et j’observe les premiers bilans. Ils n'étaient pas aussi alarmants en tout début de journée. Puis, au fil des heures, on se rend compte qu'on est face à une catastrophe qui a une ampleur majeure », commence le médecin en chef Nicolas. Comme beaucoup d’entre nous, il ne s’attend pas à visionner ces images dramatiques le matin du 1ᵉʳ janvier 2026.  Dans la nuit, un violent incendie s’est déclenché dans le Constellation, un bar situé à Crans Montana, en Suisse. Des dizaines de jeunes sont pris au piège. « Vers 11h, on se rend bien compte qu'un pays aussi organisé et bien doté, quel qu'il soit, ne peut pas faire face seul à ce type d'afflux massif de victimes », précise le soignant. 

Le lendemain, le médecin en chef et son équipe d'évaluation des victimes du Service de santé des armées se rendent sur place. « Notre objectif est double : d'abord apporter un soutien au pays sinistré et l’aider en déchargeant l'activité, en faisant baisser la pression sur les équipes soignantes qui sont confrontées à cet afflux massif de brûlés » ; explique l’anesthésiste-réanimateur avant de poursuivre « Notre travail va consister à passer dans les différents hôpitaux et faire une liste des patients graves susceptibles d'être évacués vers les pays voisins ».

Après 48h passées sur place, l’équipe revient en France et organise l’arrivée de six blessés au Centre de traitement des brûlés de l’hôpital Percy, « ce sont des patients graves qui ont été sélectionnés. Des patients de réanimation, c'est-à-dire en coma artificiel, avec un support ventilatoire », précise-t-il. Pour le personnel du centre, c’est le début d’un combat, un combat pour la vie. 

La suite est à écouter dans le podcast.

© Ministère des Armées et des Anciens combattants

Defcast avec Samantha Lille. Bonjour à toutes et tous, bienvenue dans le Defcast, le podcast du ministère des Armées. Une discussion à bâton rompu pour vous faire rencontrer une personnalité de la sphère défense et découvrir la richesse de son parcours.

Voix off de l’invité : « Tout seul, l’anesthésiste réanimateur que je suis ne fait rien. »

Samantha Lille : Pour ce nouvel épisode, nous sommes à l’Hôpital national d’instruction des armées Percy avec le médecin-chef Nicolas. Bonjour.

Médecin-chef Nicolas : Bonjour.

Samantha Lille : Vous êtes anesthésiste réanimateur et chef de service du centre de traitement des brûlés et vous avez notamment été mobilisé après l’incendie de Grand-Montana en Suisse.

Médecin-chef Nicolas : Exactement.

Samantha Lille : Alors colonel, comme beaucoup de mes invités, on vous dit grand amateur de rugby, non seulement comme spectateur mais surtout comme joueur. Aujourd’hui encore, vous pratiquez ce sport en club. C’est peut-être de là que viennent votre sens de l’effort, votre rigueur et votre esprit d’équipe essentiel pour les combats collectifs que vous menez. Vous savez aussi entretenir la convivialité qui s’y est au troisième mi-temps, ce qui est sans aucun doute très précieux lorsqu’on est confronté chaque jour à la dure réalité des brûlures graves. Alors, est-ce que je suis dans le vrai avec ces informations ?

Médecin-chef Nicolas : Vous êtes bien renseigné. Je ne sais pas qui vous a donné ces renseignements, mais ils sont parfaitement exacts. Et c’est vrai que la prise en charge des brûlés, c’est un travail d’équipe. Et donc, on retrouve un peu ces valeurs, oui, d’effort, de travail, de cohésion qu’on a dans ce sport que j’affectionne.

Samantha Lille : Comme je l’ai évoqué en introduction, nous allons revenir au 1er janvier 2026. Vers 1h30 du matin, un incendie survient dans le Constellation, un bar situé à Crans-Montana en Suisse lors des festivités du Nouvel An organisées dans l’établissement. Le feu se propage à une vitesse folle et amène à ce bilan humain terrible. 41 morts et près de 120 blessés graves. Comment vous avez été alerté ?

Médecin-chef Nicolas : D’abord de façon informelle, pour cette semaine des fêtes, j’étais en permission. Mais l’activité pendant les fêtes elle est souvent rehaussée parce que les feux d’artifice, les pétards, ça nous amène toujours de l’activité. Donc le matin du 1er janvier, quand je me réveille, je regarde les informations et je vois les premiers bilans. Il n’était pas aussi alarmant au tout début de la journée. Puis au fil des heures, ça monte et on se rend compte qu’on est face à une catastrophe qui a une ampleur majeure. Et puis l’alerte commence à être donnée au sein d’un groupe de discussion informel qu’on a dans notre équipe d’évaluation, l’équipe que je coordonne. Voilà, tout au fil des heures qui passent dans cette journée du 1er janvier, on voit les bilans s’alourdir et puis les propositions qui sont faites de solidarité des pays voisins de la Confédération Helvétique. Donc vers 11h, on a un bilan qui s’approche de celui que vous avez cité. On se rend bien compte qu’un pays aussi organisé et bien doté, quel qu’il soit, ne peut pas faire face seul à ce type d’influx massifs de victimes. Et donc, on met en alerte notre équipe. Et on a des retours des mécanismes de coordination qui proposent de l’aide à la Confédération Helvétique. Finalement, dans la soirée, on apprend que notre équipe est proposée et on attendra le message de déclenchement qui arrivera au petit matin.

Samantha Lille : Et quand vous parlez de votre équipe, c’est combien de personnes ? Quelle spécialité ?

Médecin-chef Nicolas : C’est une équipe d’évaluation des victimes. Cette équipe d’évaluation est composée d’un chirurgien, d’un anesthésiste réanimateur, moi-même, d’une infirmière spécialisée dans la prise en charge des brûlés et d’un officier de liaison. C’est l’équipe auquel je fais référence, une équipe entièrement militaire.

Samantha Lille : Et donc je crois savoir qu’au même moment où vous partez, le Service de santé des armées met en alerte ses capacités spécialisées, notamment les services de grands brûlés des hôpitaux militaires de Percy à Clamart et de Sainte-Anne à Toulon. Alors qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?

Médecin-chef Nicolas : Concrètement, ça veut dire qu’on répertorie les places disponibles à l’instant T et on se met en capacité d’accueillir encore plus. Voilà. Il y a N lits disponibles le 1er janvier à 11h. On évalue les autres malades qui sont dans les lits et on essaye de programmer leur sortie pour augmenter nos capacités d’accueil.

Samantha Lille : Alors, une fois sur place en Suisse, quelles vont être vos priorités à vous, à votre équipe ?

Médecin-chef Nicolas : Notre objectif, il est double. Il est d’abord d’apporter soutien aux pays sinistrés et les aider en déchargeant l’activité, faire baisser la pression sur les équipes soignantes qui sont confrontées à affronter à cet afflux massif de brûlés. Donc, pour pouvoir les soulager, il faut leur retirer des patients graves. Ce qui va poser problème, ce qui va saturer les capacités hospitalières, ce n’est pas les petites brûlures de quelques pourcents sur une cuisse, sur le thorax. Ce qui va les soulager, c’est de les aider à prendre en charge des brûlés très graves, très étendus, en choc, des malades de réanimation. Et donc notre travail, ça va être de passer dans les différents services qui ont reçu des patients dans les différents hôpitaux et faire une liste de ces patients graves susceptibles d’être évacués vers les pays voisins, vers les pays européens qui ont participé au mécanisme de solidarité et de prendre de préférence parmi les patients les plus graves. Alors par contre, tous les patients graves que j’ai cités là ne sont pas forcément en capacité d’être évacués. Donc il y a un deuxième volet de triage où on va évaluer leur capacité à supporter une évacuation par voie aérienne. Et avec ce tableau à double entrée, la liste des patients graves et leur capacité à être évacués, on va avoir une liste de priorisation qu’on va soumettre deux fois par jour au mécanisme de coordination des évacuations qui est une structure multinationale avec bien sûr le pays sinistré, donc la Confédération Helvétique, et une structure de coordination européenne. On leur fournit une liste et donc après, ils répartissent les patients dans les vecteurs disponibles. Les vecteurs, c’est les avions, les hélicoptères vers les destinations. Et les destinations, c’est des lits disponibles dans les centres de traitement des brûlés.

Samantha Lille : Est-ce que dans votre carrière, vous aviez déjà été confronté à une telle catastrophe ?

Médecin-chef Nicolas : Alors, des catastrophes comme ça, il y en a eu plusieurs dans les années précédentes. À titre personnel, je n’ai pas été déployé et envoyé en mission d’évaluation parce que ce dispositif a été mis en place en réponse à cette catastrophe. On a en tête, par exemple, au milieu des années 2010, une catastrophe d’ampleur en Roumanie, à Bucarest, dans la discothèque du collectif qui a été responsable de plusieurs dizaines de morts, plusieurs dizaines de victimes. Finalement, quelque chose d’assez similaire. Vous voyez à nouveau un bar, une discothèque et de nombreuses victimes, des jeunes gens qui vont mourir et certains qui vont mourir par la suite faute de soins. Et ça, ça a fait énormément réfléchir la communauté médicale européenne. et c’est ce qui a conduit à la mise en place d’un plan spécialisé pour la réponse aux afflux massifs de brûlés. Ce plan, il a été élaboré notamment par mon prédécesseur à la chefferie du centre de traitement des brûlés. Voilà, et donc on a eu la chance de travailler avec lui puis de connaître particulièrement bien le contenu, l’organisation, l’articulation de ce plan.

Samantha Lille : Combien de temps vous allez rester en Suisse justement pour cette première phase ?

Médecin-chef Nicolas : On va rester 48 heures et on va passer en revue plusieurs hôpitaux, en commençant à l’hôpital de Sion, qui est le premier hôpital qui a une réanimation, un trauma center et qui est l’hôpital le plus loin dans la vallée, donc le plus proche de la station de ski de Crans-Montana. Et puis après, on va descendre jusqu’à finir à Lausanne, au centre hospitalo-universitaire de Vaud, qui est un des deux centres de traitement des brûlés suisses.

Samantha Lille : Alors justement, il est décidé d’envoyer des blessés à l’Hôpital national d’instruction des armées Percy. Comment ça va se passer ? Vous avez parlé de vecteurs aériens, comment on va les évacuer ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, tout à fait. Alors en termes d’organisation, alors que moi je me prépare, mon chef de service adjoint, mon bras droit va organiser la préparation du service, va recenser les lits disponibles et va faire libérer des lits pour augmenter le capacitaire. Ça c’est pour l’aspect, on va dire, juste les places. Et puis il y a aussi le rappel des personnels. Toutes ces évacuations vont être planifiées par la cellule de coordination. Donc une liste qui est mise à disposition et après la répartition. De préférence, c’est des patients français qui sont rapatriés en France, mais il y a aussi des patients suisses francophones qui seront admis en France. Donc la répartition, nous on ne la choisit pas, on prend les patients qu’ils nous proposent et ils vont être accueillis en deux vagues, une de quatre et une de deux patients et ils vont arriver à chaque fois pendant la nuit parce que les évacuations commencent à la fin de l’après-midi vers 18h le temps de récupérer les patients, de les installer dans les vecteurs. Donc, c’est des vecteurs d’évacuation collectif aérien. C’est des gros avions où il y a une réanimation en vol. Et puis après, ils vont faire leur circuit, se poser dans les différents aéroports qui correspondent aux services de destination. Et donc, mon adjoint préparait aussi le rappel des personnels pour qu’il y ait des équipes disponibles et prêtes à accueillir 4 puis 2 patients en même temps en pleine nuit. Ça s’est fait aux alentours de 2 heures du matin à chaque fois.

Samantha Lille : On va le rappeler peut-être, l’hôpital national d’instruction des armées Percy abrite un service qui est spécialisé dans la prise en charge des grands brûlés. Vous pouvez peut-être un peu nous en parler de ce centre ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, tout à fait. Ce centre a été créé au début des années 60. Ça suit un mouvement général dans la prise en charge des brûlés graves qui va mettre en évidence que la meilleure façon de traiter les brûlés, c’est de les regrouper dans un centre et de faire en sorte que ce soit les différentes spécialités qui sont nécessaires à leur prise en charge, qui vont se déplacer à leur chevet et non pas déplacer le patient dans plein de services différents. C’est une des innovations qui a permis la meilleure amélioration de la qualité des soins pour les brûlés au cours des 50 dernières années. Notre centre de traitement des brûlés est déjà la troisième génération de centres. Il est finalement assez neuf, il a été livré en 2017 et on a eu une capacité d’hospitalisation qui est actuellement de 12 lits, où on peut faire de la réanimation ou des soins continus de façon indifférente dans chaque chambre.

Samantha Lille : Alors, c’est vrai qu’on utilise le terme de grand brûlé, mais comment on définit un grand brûlé ?

Médecin-chef Nicolas : Alors, c’est d’abord une définition qui est posée par les sociétés savantes. Pour pouvoir se représenter ce qu’est un grand brûlé, il y a d’abord un critère de surface. On parle de grands brûlés au-delà d’une surface de 20 à 30 %, de surface cutanée brûlée, C’est-à-dire que 20, 30, 40% de votre corps est atteint par la brûlure. Et chez le patient adulte, on estime qu’au-delà de 20%, les capacités d’adaptation de l’organisme vont être dépassées et il va y avoir des perturbations qui peuvent mettre en jeu le pronostic vital du patient. Ça peut aussi être une surface plus petite, mais sur des zones à risque, des zones fonctionnelles, le visage, le périnée, des choses comme ça.

Samantha Lille : Donc on comprend quand même que c’est une spécialité pointue. Est-ce qu’il existe beaucoup de centres comme le vôtre en France ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, il y a à peu près une douzaine de centres de traitement des brûlés, ça représente un peu moins de 200 places. Et des places de réanimation, il y en a à peu près une centaine en métropole.

Samantha Lille : Je vais revenir avec nos blessés de Grand-Montana. Dans quel état se trouvent-ils quand ils arrivent à Percy ?

Médecin-chef Nicolas : Alors tous ceux qui vont être évacués, ce sont des patients graves. Comme ils ont été sélectionnés pour pouvoir baisser la pression sur les équipes soignantes suisses, leur permettre de souffler. Et donc c’est uniquement des patients graves qui ont été sélectionnés. Donc tous des patients de réanimation, c’est-à-dire en coma artificiel avec un support ventilatoire, c’est-à-dire une sonde d’intubation et un ventilateur, c’est-à-dire une machine qui les aide à respirer.

Samantha Lille : Alors vous parliez tout à l’heure de rappeler du personnel parce que j’imagine quand on reçoit des patients aussi graves, il faut tout un dispositif humain autour pour les accompagner, pour les soigner.

Médecin-chef Nicolas : Exactement. La prise en charge des brûlés, c’est une activité qui est extrêmement consommatrice en ressources matérielles. Les bandes, les pansements, l’environnement de réanimation, mais aussi extrêmement consommateur de ressources humaines. Pour faire un pansement chez un patient brûlé dans notre service, il faut 4 à 5 personnes avec un personnel qui fait l’anesthésie. C’est très douloureux la brûlure et donc à chaque fois qu’on va nettoyer les plaies, défaire, refaire le pansement, c’est une douleur provoquée qui est intense. Il faut le faire sous anesthésie générale au moins pour les premiers jours. Et donc, il vous faut également des infirmières et des aides-soignantes pour faire cette activité de nettoyage et de déballage-remballage. En fait, c’est la conjonction de plusieurs spécialités qui vont concourir à la prise en charge du patient. Et ça, il faut un travail coordonné, un travail d’équipe.

Samantha Lille : Alors justement, soigner des grands brûlés, est-ce que c’était une vocation pour vous ?

Médecin-chef Nicolas : Ça l’est maintenant. Comme vous l’avez dit, c’est un monde dont la connaissance est assez peu répandue et qui est finalement assez confidentielle. Donc la vocation elle est venue progressivement lorsqu’on découvre ça. Moi, en fait, la première vocation, c’est d’abord le métier de médecin militaire. Et là, je devance peut-être vos questions, mais qu’est-ce qui m’a fait choisir ça ? Alors moi, je suis né et j’ai vécu en Alsace jusqu’à mes 18 ans. Et l’Alsace, c’est une région de France qui a plutôt souffert au cours de l’histoire. Vous la connaissez comme moi, mais lorsque j’ai été assez grand pour commencer à comprendre ce qu’avaient connu mes grands-parents, je me suis rendu compte que j’ai de la chance de vivre dans un pays en paix, avec une éducation de qualité, avec un État protecteur. Je me suis dit que cette chance est aussi quelque chose qu’il faut transmettre aux générations futures. Qu’est-ce que je peux faire, moi, qui en ai profité pour que les autres aient aussi cette chance-là, se mettent au service de son pays ? Moi, je n’étais pas le plus costaud, le plus fort à la bagarre. Je me suis dit que par contre, je travaillais bien à l’école et à l’époque, la médecine, c’était une voie d’excellence. Je me suis dit que soigner ceux qui se battent pour mon pays, c’était une bonne façon de se mettre au service de la Nation. Voilà, et donc au fil de mes études médicales, j’ai découvert un attrait pour les soins critiques. Les soins critiques, c’est la réanimation, c’est les soins qui sont intensifs avec des patients qui sont graves, qui ont besoin de support d’organes. J’ai eu le cursus classique du médecin militaire. J’ai d’abord passé mon diplôme de médecine générale. Et après, j’ai travaillé dans un régiment, un régiment dans l’Est de la France, le premier régiment d’hélicoptères de combat à Falsbourg. Une très belle affectation, des très bons souvenirs. J’ai eu la chance, dans cet environnement, de travailler dans un lieu où déjà on avait une certaine appétence pour les soins critiques. Le rôle du médecin militaire dans un régiment d’hélicoptères, c’est aussi de faire les évacuations sanitaires tactiques. Donc à l’arrière de l’hélicoptère, de la cellule des hélicoptères de manœuvre, à l’époque c’était Super Puma. J’avais déjà l’équivalent d’une petite ambulance avec la possibilité de faire des soins comme dans un SAMU. J’ai continué à prendre goût à cette activité, puis j’ai préparé un concours pour travailler à l’hôpital et poursuivre ça dans le domaine de l’anesthésie-réanimation. Au cours de mes stages à Paris, j’ai découvert le centre de traitement des brûlés avec une équipe et des chefs qui étaient vraiment charismatiques et qui m’ont donné envie de faire ce qu’eux faisaient et essayer de poursuivre cette transmission. Et j’essayais tant bien que mal, de garder ce qu’ils nous ont transmis et essayer d’améliorer encore. Parce qu’il faut se tenir à la page chaque jour, chaque mois, il y a des progrès, il y a des choses à améliorer dans la médecine. Et on essaye de mettre ça en œuvre et de garder l’excellence qu’ils ont portée jusqu’ici.

Samantha Lille : Alors, travailler dans un hôpital militaire, qu’est-ce que ça change ? Parce qu’effectivement, je vous vois face à moi en uniforme, mais quand je suis arrivée, au final, ça ressemble très fortement à un hôpital civil.

Médecin-chef Nicolas : Oui, c’est vrai.

Samantha Lille : Comment pourrait-on expliquer aux auditeurs, la différence justement ?

Médecin-chef Nicolas : On essaye d’être toujours au meilleur niveau de prise en charge médicale. Ce qui va changer, c’est peut-être le quotidien des soignants militaires parce qu’ils sont susceptibles d’être déployés, de partir en mission. Et on a, dans ce qui nous motive et dans ce qui nous pousse vers l’avant chaque jour, c’est la prise en charge du blessé de guerre. Donc moi et mon équipe, on a pour objectif d’être prêts à prendre en charge des blessés de guerre brûlés en nombre si la France ou si les armées françaises sont engagées dans un conflit. Et pour être prêts, il faut s’entraîner tous les jours. Et le meilleur moyen de s’entraîner, c’est de mettre à disposition les capacités hospitalières militaires au profit de la population civile. Donc nous accueillons très majoritairement des blessés civils de la région parisienne, de la région Normandie, de la région Bourgogne. Et on s’emploie à leur délivrer les meilleurs soins possibles afin d’être prêts le jour où il faudra prendre en charge nos camarades.

 

Samantha Lille : Quand je me suis documentée pour préparer cette interview, j’ai lu dans un article, et vous le disiez un petit peu aussi avec vos mots, que la brûlure était un monde à part. C’est un peu ce que vous essayez de dire tout à l’heure ?

Médecin-chef Nicolas : C’est assez confidentiel. Le nombre d’acteurs, le nombre de centres spécialisés est assez réduit. Je vous ai dit à peu près 100 lits de réanimation brûlés sur toute la France. C’est un faible effectif. Donc, la communauté de la brûlure est assez réduite. Et en France, on se connaît à peu près tous, en Europe également. Donc c’est un exercice assez particulier. On a une activité qui finalement est très transversale où on prend en charge le patient dans sa globalité comme tous les médecins. Mais comment vous dire ? On ne fait pas seulement de la réanimation du patient qui est brûlé, on stabilise les défaillances des organes, mais on fait aussi la gestion de la douleur, de cette pathologie qui est très douloureuse. On fait également l’anesthésie de nos patients qui vont être opérés, qui vont passer au bloc opératoire. La gestion des pansements, des soins locaux. Et puis on les revoit plus tard lorsqu’ils sortent de notre service pour la prise en charge des séquelles. Donc c’est peut-être l’organisation en centre que je vous ai décrite où tout est mis au profit du patient, où tout le monde vient, tous les acteurs arrivent au chevet des patients qui font que cette activité est un peu exclusive. En effet, elle est tournée essentiellement vers le patient. Par conséquent, on reste un petit peu au sein d’une équipe, certes très soudée, mais qui est finalement assez réduite.

Samantha Lille : On imagine aussi que vous êtes régulièrement confronté à des drames humains, des blessés et leurs familles souvent dévastées. Comment vous arrivez, parce que j’imagine que c’est indispensable, à prendre du recul ?

Médecin-chef Nicolas : En effet, le recul est nécessaire parce que sinon vous oblitérez votre capacité de jugement. Avoir un jugement objectif, c’est important pour prendre les décisions médicales. Et si l’émotion prend le pas, vous risquez d’avoir des décisions inadaptées, incongrues et qui sont délétères pour le patient, pour sa famille, mais également pour le soignant. Donc, c’est important d’avoir une collégialité, c’est-à-dire de ne pas être seul face à ces drames humains, à cette charge émotionnelle, affective. Donc il faut travailler en équipe, discuter régulièrement du cas problématique ou des patients et le faire en équipe pour partager ce qui peut être des fois un fardeau, mais surtout pour partager les avis, vérifier que les décisions prises soient homogènes par rapport aux autres patients et cohérentes par rapport à elles-mêmes. Et puis cette charge émotionnelle, elle est toujours présente, surtout quand on s’occupe par exemple de choses qui nous raccrochent à ce qui peut être personnel, quand on s’occupe d’enfants, quand on s’occupe de mères de famille, des choses comme ça. La charge émotionnelle est tout de suite très forte. Elle nous renvoie des fois à des propres problématiques et là vraiment c’est important de partager. On a aussi un soutien psychologique si c’est nécessaire.

Samantha Lille : Parce que j’imagine qu’évidemment si la brûlure marque physiquement, psychologiquement les patients, elle vous marque aussi, elle marque aussi les soignants.

Médecin-chef Nicolas : En effet, la brûlure a une particularité d’être une pathologie qui est délabrante, c’est-à-dire que le patient qui est brûlé, dans les premières heures où vous le prenez en charge, il ne ressemble plus trop à un être humain. C’est très perturbant et ça peut vous désorienter, plus trop savoir par quel bout le prendre. Donc, il est important de se raccrocher à des éléments médicaux et puis dérouler des procédures pour ne pas vous perdre et ne pas passer à côté de choses graves et importantes. Bien sûr, ça avec l’expérience, cet aspect émotionnel s’atténue et on arrive à le gérer, mais on a tous en tête des patients qui nous ont marqués, les premiers patients ou des cas plus particuliers qui nous accompagneront tous les jours ou toute notre vie. Ça fait partie de nous, quelque part. Mais c’est aussi grâce à cette expérience et à ces événements qu’on arrive à améliorer nos analyses, notre jugement et les prises en charge futures.

Samantha Lille : Est-ce qu’il faut justement aussi être armés psychologiquement pour travailler dans votre centre. Est-ce que tout le monde peut le faire ou justement non ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, je pense que tout le monde peut le faire. Ça peut être difficile au début, mais voilà, on est accompagné par cet esprit d’équipe, cette camaraderie qui existe au sein des soignants du Centre de traitement des brûlés. Et puis, c’est aussi ma responsabilité en tant qu’animateur responsable d’une équipe, les aider dans leur prise de poste, dans leur début de carrière, les rassurer ou les accompagner lorsqu’il y a des périodes de doute ou de difficulté. Mais après tout, ça c’est commun à tous les chefs d’équipe et à tous ceux qui ont des responsabilités de management.

Samantha Lille : Vous parliez tout à l’heure de patients marquants. Est-ce que vous avez là en tête quelqu’un qui est encore dans votre mémoire parce que ça représentait un combat difficile ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, tout à fait. J’en ai. C’est des souvenirs qui sont douloureux, des souvenirs qui sont des fois difficiles, certains souvenirs heureux. Oui, bien sûr, ils sont là avec moi.

Samantha Lille : Oui, parce que c’est vrai qu’on parle forcément de souvenirs douloureux, mais j’imagine aussi qu’il y a des petites victoires.

Oui, il y a même des grandes victoires.

Samantha Lille : Oui, bien sûr.

Médecin-chef Nicolas : En effet, la mémoire est sélective et on va garder plutôt les bons souvenirs. Mais oui, bien sûr, on grandit aussi avec des fois des déconvenues, avec des fois des réussites.  Et il faut savoir progresser de chaque expérience.

Samantha Lille : Est-ce que, de manière plus générale, c’est un domaine dans lequel la médecine progresse ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, les progrès sont difficiles dans la brûlure parce qu’en fait, la brûlure, c’est quelque part un petit peu une pathologie qu’on pourrait assimiler à ces maladies orphelines.

Samantha Lille : Pourquoi ?

Médecin-chef Nicolas : J’ai beaucoup de patients, dans ceux qui sont hospitalisés au cours de l’année, qui vivent dans des conditions très défavorisées, qui se chauffent avec les moyens du bord, avec des dispositifs inappropriés, qui sont victimes d’installations électriques défectueuses, qui cuisinent dans des conditions… C’est une maladie de la misère humaine et pour laquelle le volet social est très important à la prise en charge. Les progrès, ils sont lents. Les progrès avancent à petits pas. Le plus grand progrès des 50 dernières années, c’est plutôt l’organisation, l’évolution vers une organisation en centre, comme je vous l’ai décrit.

Samantha Lille : Alors la question, elle va sans doute être un peu difficile, mais est-ce que quand on sort de chez vous, de votre centre, on peut retrouver quand même peu à peu une vie entre guillemets normale ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, en tout cas, c’est notre objectif, en effet. Mais dans le parcours du brûlé, il faut savoir qu’il va y avoir plusieurs étapes. Et notre passage, le moment où on va prendre en charge le patient au centre de traitement des brûlés, donc dans l’univers de soins critiques, finalement, même s’il est long, je vous ai dit, des fois plusieurs semaines, des fois plusieurs mois, en fait à l’échelle de leur maladie, de leur accident, c’est une très petite période. D’une part parce que pendant une partie de cette hospitalisation, ils vont être endormis en coma artificiel, donc ils ne vont pas avoir vu le temps passer. Et puis lorsqu’on va commencer à les réveiller, il ne restera plus qu’un mois. Et par la suite, le temps de rééducation, de réhabilitation, il va être beaucoup plus lent. Et on est sur une chronologie qui est différente. Plusieurs semaines en centre de traitement débrouillé, mais plusieurs mois de rééducation derrière. L’échelle de temps, elle va être différente parce que les progrès mettent plus de temps. C’est comme ça, c’est la temporalité, la chronologie de la récupération. On va les revoir plusieurs mois après ou plusieurs années après pour des chirurgies de séquelles, des séquelles fonctionnelles, des séquelles esthétiques. Et ces volets de prise en charge, ils vont se combiner avec la prise en charge psychologique aussi, parce que pour ces patients qui sont des fois très diminués, très handicapés, il y a aussi la dimension psychologique, la guérison de ce traumatisme psychologique dont l’intensité est variable en fonction des patients, lui aussi va prendre du temps. Et donc, avec tout ce que je vous ai dit, vous comprenez que la prise en charge des brûlés, c’est une affaire multidisciplinaire. Tout seul, l’anesthésiste réanimateur que je suis, il ne fait rien. Il faut une équipe chirurgicale pour les opérer, retirer la peau brûlée, greffer leur propre peau pour reconstruire leur couverture cutanée. Toujours des chirurgiens pour prendre en charge les complications, les éventuelles séquelles fonctionnelles, pouvoir remarcher, se servir de ses mains, les séquelles esthétiques. Et puis, bien sûr, une fois sorti du centre de traitement des brûlés avec l’ambiance soins critiques, la prise en charge se poursuit avec les spécialités de médecine de rééducation. Et donc ça, ça se fait dans des centres spécialisés où les patients restent en général plusieurs semaines ou plusieurs mois en fonction de la gravité de leur atteinte.

Samantha Lille : Est-ce que selon vous, vous faites le plus beau métier du monde ?

Médecin-chef Nicolas : Pour moi, oui, c’est un très beau métier, je suis très heureux de le faire. Il y a probablement d’autres métiers qui sont vraiment très bien.

Samantha Lille : Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter aujourd’hui, colonel ?

Médecin-chef Nicolas : De pouvoir continuer encore longtemps à faire ce métier.

Samantha Lille : Est-ce que vous avez passé un bon moment avec nous ?

Médecin-chef Nicolas : Oui.

Samantha Lille : Alors, on a une dernière question un peu signature dans ce podcast. On aime connaître les playlists de nos invités. Alors, est-ce que vous en avez une à nous conseiller ? Une musique qui permet peut-être de décompresser, justement. Qu’est-ce que vous écoutez, colonel ?

Médecin-chef Nicolas : Alors, moi j’aime bien la musique électro. Vous voulez les titres ?

Samantha Lille : Ah bah oui, on est fan !

J’aime bien Kavinsky, The Avener et puis du rock. Parce que je suis un peu vieux, j’aime bien Dire Straist. C’est un groupe des années 90.

Samantha Lille : Je crois qu’il y a des fans avec moi. Il y a des fans dans la salle.

Médecin-chef Nicolas : Et en ce moment, j’écoute beaucoup Franz Ferdinand. Et on parlait de votre playlist Miskum. Dans les soins, la musique peut être importante. Vous le savez, on vous l’a dit, non ?

Samantha Lille : Pas du tout, non.

Médecin-chef Nicolas : Oui, alors quand on fait les pansements et quand on est à plusieurs à s’occuper du patient, le patient dort, il est sous anesthésie générale, là on met la musique.

Samantha Lille : Mais non, je ne savais pas. Et qui choisit la musique ?

Médecin-chef Nicolas : C’est le chef.

Samantha Lille : C’est vous donc ? Donc il y a de l’électro et du rock ?

Médecin-chef Nicolas : Voilà, entre autres, les années 80 aussi.

Samantha Lille : Ça vous aide à vous mettre dans une bulle ça ?

Médecin-chef Nicolas : Oui, alors il ne faut pas trop être dans une bulle parce qu’il faut être attentif, regarder les paramètres vitaux du patient, etc. Donc il ne faut pas que la musique soit trop forte, mais ça nous permet d’égayer ce moment qu’on a ensemble. Et puis voilà, c’est un moment de convivialité, de cohésion avec les équipes, ça nous motive. Quand on a une longue liste de pansements à faire dans la matinée et qu’on sait qu’on va avoir une matinée chargée, ça nous donne du cœur à l’ouvrage.

Samantha Lille : Merci beaucoup, colonel.

Médecin-chef Nicolas : Avec plaisir.

Samantha Lille : Rendez-vous à nos auditeurs le mois prochain pour un nouveau Defcast. N’hésitez pas à réagir sur les plateformes de podcast et sur nos réseaux sociaux, et surtout à vous abonner. À bientôt !

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