Comment gagner la bataille des récits ?

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 13 mai 2026

Si les nations sont formées de territoires, d'institutions et de frontières, elles se distinguent également par le récit global que leurs peuples acceptent de reconnaître. L’enjeu : transmettre une histoire partagée autour de valeurs communes, face à des compétiteurs tout aussi désireux d’assoir les leurs.

Illustration abstraite de la manipulation de l'information - © IA

« Un récit national n'est pas une légende commode destinée à masquer la complexité du réel. Il doit être une manière lucide de l'affronter, dire ce que nous avons été, de comprendre ce que nous sommes, de choisir ensemble ce que nous voulons devenir, le récit que nous voulons écrire. » C’est par ces mots que Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), a ouvert, jeudi 7 mai à la Gaïté lyrique, la journée consacrée à la bataille des récits. Cet événement, organisé par le MEAE et auquel l’Agence de l’innovation de défense s’est joint, avait pour but de lancer le cycle 2 des ateliers « Lutte contre les manipulations de l’information ». À cette occasion, le ministre a annoncé la création d’une réserve diplomatique dédiée à la guerre informationnelle et composée de plusieurs dizaines d’agents aguerris sur le sujet. Car l’enjeu est bien de taille.

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Contrer des compétiteurs offensifs

Au-delà du retour de la guerre en Europe, c’est une bataille des mots qui se joue en parallèle pour les États et les peuples. Ces derniers « interrogent leur passé, leurs blessures, leur grandeur, leurs fautes, leurs combats. Ils écrivent leur histoire pour ne pas être condamnés à la subir », poursuit Jean-Noël Barrot. Là est le nerf de la guerre : ne pas laisser nos compétiteurs (Russie, Chine, Iran…) imposer leurs propres récits partout dans le monde, investir les cycles électoraux et instrumentaliser les drames nationaux.                                              

Ainsi, rappelle le ministre, la France doit s’opposer à la fois à la « vision fondée sur la confrontation des civilisations, un récit dans lequel la Russie serait un rempart pour résister au chaos occidental » et à la vision américaine « missionnaire » qui, depuis 2025, est fondée sur « des valeurs réactionnaires ». Or, ces récits ne se contentent pas de promouvoir une vision du monde. « Ils véhiculent aussi des messages hostiles à notre égard pour obtenir des gains géopolitiques », insiste-t-il. 

Récits, histoire ou narratif ?

Pour gagner cette bataille narrative, encore faut-il savoir quels mots employer et quelles stratégies adopter face à ces campagnes informationnelles de grande ampleur qui mêlent manipulations de l’information et détournement des faits. Pour le chercheur Paul Charon, directeur du domaine Influence et renseignement à l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire (IRSEM), il est essentiel d’imposer dans le champ public le terme « récit » au lieu des mots « histoire » et « narratif » qui sont le plus souvent utilisés. L’Histoire révèle les faits « tels qu'ils arrivent réellement, tels qu'ils s'enchaînent chronologiquement » ; la narration met « l'accent sur l'instance énonciative: qui parle, à qui, dans quelle situation, dans quel contexte » ; le récit, quant à lui, est « la mise en ordre et la mise en sens de ces événements. On va jouer sur la sélection de ces événements, l'ordre dans lesquels on les présente, le rythme, le point de vue », précise-t-il. La journaliste Elena Volochine décrypte ces mécanismes dans son livre Propagande, l’arme de guerre de Vladimir Poutine. S’oppose, au bout de ce récit diffusé par le Kremlin, une supposée et nécessaire lutte de la Russie contre des « nazis ukrainiens » qui seraient par exemple susceptibles de venir massacrer les habitants russophones de Crimée.

Affirmer des schémas solides

Dans cette bataille informationnelle, les États doivent être en mesure de maîtriser « l’architexte » d’un récit, composé de schémas narratifs profonds et fondamentaux qui orientent nos interprétations. Selon Paul Charon, la Chine est un exemple pertinent. Cette dernière utilise en effet l’architexte de la chute et de la rédemption pour valoriser sa « renaissance nationale » après avoir été « humiliée » par les puissances occidentales. 

Maîtriser les schémas narratifs des adversaires est indispensable pour proposer une réponse solide. Cela implique de mobiliser non seulement les acteurs institutionnels mais aussi la société civile, les chercheurs, les journalistes et les entreprises, pour promouvoir le modèle démocratique.

Il en va de notre survie car, comme l’a déclaré le ministre, « sans récit, on est à la merci des autres. Sans mots, sans images, sans projection, le présent se vide et peu à peu, génération après génération, une nation perd son identité culturelle ».


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