African Initiative : au cœur de la stratégie d’influence russe en Afrique

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 27 juin 2025

Dans son dernier rapport, Viginum révèle les rouages de la stratégie d’influence de l’agence de presse russe African Initiative. Créée à Moscou après la mort d’Evgueni Prigojine et installée au Burkina Faso, elle relaie des récits pro-russes et anti-occidentaux visant à légitimer le déploiement du Corps africain, bras armé de la nouvelle influence militaire russe sur le continent. 

Viginum, le service d’investigation en sources ouvertes de l’Etat. - © Ministère des Armées

VIGINUM, le service chargé de la veille contre les ingérences numériques étrangères, a pour mission de détecter, analyser et contrer les opérations d’influence numérique visant les intérêts fondamentaux de la Nation. Depuis sa création, il a publié une vingtaine de rapports documentant des campagnes de désinformation, des manipulations informationnelles et des actions coordonnées menées depuis l’étranger.

Son dernier rapport, rendu public le 12 juin, s’intéresse à l’agence de presse russe African Initiative. Bien qu’elle se présente comme une « agence de presse indépendante », African Initiative s’inscrit pleinement dans la stratégie hybride d’influence du Kremlin en Afrique. Selon le rapport de Viginum, ses activités sont vraisemblablement pilotées par des cadres liés aux services de renseignement russes, eux-mêmes soutenus par des acteurs étatiques comme le ministère russe de la Défense, le réseau Rossotroudnitchestvo et la Douma.

Collision avec l’appareil d’État russe

Son rédacteur en chef, Artyom Koureïev, est sous sanctions européennes pour son implication dans « des actions malveillantes, à savoir des campagnes de désinformation coordonnées, tant en Europe qu’en Afrique. » Surtout, le rapport pose l’hypothèse que l’agence anime le volet informationnel du Corps africain (ou Africa corps), les successeurs de Wagner en Afrique. Le but : faciliter l’acceptation d’un redéploiement à grande échelle de militaires russes sur le continent africain. 

L’agence collabore également avec plusieurs institutions russes de premier plan, telles que le MGIMO (Institut d’État des relations internationales de Moscou), considéré comme une pépinière du ministère des Affaires étrangères et des services spéciaux russes. L’agence y anime des conférences consacrées à la « lutte contre la désinformation », en ciblant particulièrement les étudiants africains, et propose des modules de formation, comme son cours intitulé « Anti-Fake ».

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Narratifs anti-occidentaux

African Initiative organise, participe et promeut des conférences pour diffuser largement ses narratifs. Ces conférences proposent comme thématiques la critique du néocolonialisme, l’émergence d’un « nouvel ordre mondial » ou encore les bienfaits de la coopération russo-africaine. L’agence produit également du contenu éducatif, des podcasts, soutient la production de films ou développe des jeux vidéo. Sur ses deux chaînes Rutube, le YouTube russe, elle diffuse des vidéos trompeuses sur l’histoire et la géopolitique de l’Afrique. Un exemple de sujet : « Comment les colonisateurs européens ont effacé l’histoire des civilisations africaines ».

Maillage local

Outre son activité numérique, African Initiative déploie une stratégie « hors ligne » fondée sur un ancrage associatif local dans certains pays africains. Le cas le plus abouti est celui du Burkina Faso, où une ONG homonyme a été officiellement créée à Ouagadougou en novembre 2023. Très active, elle organise des événements culturels, sportifs et médiatiques visant à asseoir sa légitimité auprès des populations locales et à promouvoir l’image de la Russie. Elle investit également le paysage médiatique burkinabè, notamment la radio — première source d’information du pays —, en ciblant prioritairement les jeunes générations. Cette stratégie s’inspire directement des méthodes mises en œuvre par les réseaux de Prigojine en Centrafrique.

Au Mali et au Niger, African Initiative ne dispose pas de structure associative déclarée à ce jour. Elle y mène toutefois une activité soutenue par des canaux numériques et des relais locaux, dans le cadre d’une stratégie d’influence parallèle au redéploiement du dispositif militaire russe. L’agence relaie activement les récits promouvant la création du Corps africain — successeur de la SMP Wagner —, et diffuse des contenus pro-russes destinés à légitimer la présence militaire de Moscou dans ces pays marqués par le retrait des forces occidentales. Ces actions visent à façonner l’opinion publique locale et à préparer le terrain à un ancrage plus durable de l’influence russe dans la région.

Recours à une agence de marketing

Le rapport met, enfin, en lumière un mode opératoire informationnel trompeur « tant par l’utilisation de contenu généré par intelligence artificielle (images, textes, vidéos), que par sa stratégie insidieuse d’optimisation de référencement sur les moteurs de recherche. » Les opérateurs de Viginum démontrent que ce mode opératoire – renommé AI Freak – est une probable extension numérique du dispositif African Initiative. 

Cet écosystème numérique détient deux cibles : les audiences francophones d’Afrique de l’Ouest d’un côté et une audience anglophone notamment au Royaume-Uni de l’autre. Il passe par des sites internet comme newstop.africa, des chaînes Youtube, des comptes inauthentiques sur la plateforme X et un réseau de 14 blogs privés. Cette combinaison vise à manipuler les algorithmes des moteurs de recherche et amplifier les narratifs pro-russes.

Le rapport souligne que, malgré des moyens conséquents, African Initiative reste peu visible — son site n’a enregistré qu’environ 100 000 visites en trois mois — mais vise à s’imposer dans la durée comme un appareil d’influence crédible.

En conclusion, le rapport estime que la légitimité rapidement acquise par African Initiative — rendue possible par ses interactions avec de hauts responsables et par l’amplification d’informations manipulées — a consolidé son rôle central dans la nouvelle stratégie d’influence informationnelle de la Russie en Afrique, depuis la mort d’Evgueni Prigojine. Des stratégies de guerre hybride à ne pas sous-estimer.

En savoir plus : « African initiative : de la diplomatie publique aux opérations d’influence numériques »

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