6 juin 1944 : « La messe n’est pas dite, mais le rapport de force est en faveur des Alliés »

Direction : Ministère des Armées / Publié le : 05 juin 2024

Les Alliés prévoyaient-ils de mettre la France libérée sous tutelle ? Comment de Gaulle s’est-il imposé comme un personnage incontournable ? Pourquoi seulement 177 Français ont-ils débarqué sur les plages normandes le 6 juin 1944 ? Olivier Wieviorka, auteur d’Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale1 balaie les zones d’ombre de cette période charnière de notre histoire nationale.

Entretien avec Olivier Wieviorka, Professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Paris-Saclay. - © Rouge Vif

Quelle est la situation militaire en Europe à la veille du Débarquement ?

Olivier Wieviorka : L’Allemagne est très loin d’être à l’agonie. Si elle connaît des revers sur le front de l’Est, ses capacités défensives demeurent extrêmement importantes. En Italie par exemple, les Anglo-Américains libèrent Rome le 4 juin…quasiment un an après avoir débarqué en Sicile. L’avancée alliée est donc assez lente. Surtout, les forces présentes sur le sol italien ne fixent que 22 à 23 divisions allemandes, c’est relativement peu. De plus, le bombardement stratégique sur le Reich aboutit à des résultats inégaux. Sa production d’armement continue ainsi d’augmenter jusqu’en juillet 1944 ! Berlin n’a, en revanche, pas les moyens de mener une guerre longue. Pour résumer : la messe n’est pas dite, mais le rapport de force est tout à fait en faveur des Alliés.

Pourquoi les Alliés débarquent-ils en France, plutôt qu’aux Pays-Bas ou en Belgique ?

Les Alliés ont procédé par élimination. L’option d’un débarquement en Scandinavie est écartée car ce théâtre, trop éloigné des côtes britanniques, poserait un grand nombre de difficultés à la marine et à l’aviation. Une solution de rechange en Belgique ou aux Pays-Bas, un temps envisagée, est finalement rejetée. La raison ? Les plages y sont étroites et les courants marins trop forts. Restent la Normandie et le Pas-de-Calais. Ce dernier est plus proche, mais il est bien défendu. La décision se porte donc sur la Normandie. Un choix militaire tactique destiné à surprendre l’adversaire, quitte à imposer une plus longue distance aux troupes le jour J.

Quels sont les tenants et aboutissants de la discussion orageuse entre Churchill, Eisenhower et de Gaulle juste avant le « D-Day » ?

Il n’y a pas une, mais deux discussions. La première entre Churchill et de Gaulle le 4 juin, l’autre entre Eisenhower et de Gaulle le même jour. Replaçons cette journée dans son contexte. Le général français vient de créer le Gouvernement provisoire de la République française [1]. Mais ce dernier n’est pas reconnu par les Alliés. Or, le général de Gaulle a demandé, dès septembre 1943, à négocier au sujet des modalités politiques de la Libération. Une requête à laquelle ni Londres ni Washington n’ont donné suite. Jusqu’à ce que Churchill le fasse venir dans son QG de Portsmouth, au sud de l’Angleterre, le 4 juin, pour précisément en débattre. De Gaulle entre alors dans une colère noire, se plaignant de devoir négocier au dernier moment et en l’absence de représentant américain. Son courroux se porte aussi sur la monnaie d’invasion que les Américains souhaitent mettre en circulation, une intolérable atteinte à notre souveraineté. L’entretien se passe donc très mal et de Gaulle part quasiment en claquant la porte. Il rejoint ensuite le QG d’Eisenhower. Les échanges sont cordiaux, jusqu’au moment où le général américain lui soumet le discours qu’il souhaite le voir prononcer le 6 juin. Or, ce texte ne mentionne ni le général de Gaulle ni le Gouvernement provisoire. Une démarche bien évidemment inqualifiable.

Seulement 177 Français débarquent en Normandie, le 6 juin 1944. Pourquoi aussi peu ?

Tout simplement pour des raisons logistiques. La majeure partie des forces françaises stationne alors en Italie, pour être ensuite affectée au débarquement de Provence – elle représentera les deux tiers du corps expéditionnaire franco-américain. Faire intervenir ces troupes en Normandie aurait demandé un effort de fret absolument colossal que les Alliés ne pouvaient se permettre. À une exception près : la future division Leclerc, acheminée du Maroc vers le Royaume-Uni. Mais sans son matériel ! La 2e DB sera en effet équipée en Angleterre. Les Alliés craignaient vraiment de ne pas avoir assez de navires pour le jour J.

Le général de Gaulle lance également un appel aux armes le 6 juin 1944. Quelles en sont les conséquences ?

Cet appel n’était pas prévu par les Alliés, qui affectent à la Résistance un rôle secondaire. Si son action constitue un bonus, elle n’est en aucun cas une condition de la réussite du Débarquement. Selon le plan initial, les résistants devaient entrer en action au fur et à mesure de la libération du territoire. Le discours du général de Gaulle prend donc tout le monde de court, y compris l’armée des ombres, alors très mal armée. Il s’agit avant tout d’un geste politique et patriotique, mais qui, dans une certaine mesure, est risqué sur le plan militaire. Si risqué d’ailleurs que le général Koenig reviendra sur cet ordre le 10 juin. La nouvelle consigne ? Freiner la guérilla, en raison des représailles qui frappent durement les civils et les résistants.

1Éditions Perrin (2023).

2Le GPRF succède, le 3 juin 1944, au Comité français de Libération nationale.

Cet article est tiré du numéro 11 d’Esprit défense.

A lire aussi

1944, la France libérée : dossier spécial

Voir le dossier

Contenus associés