Plongez au cœur de la machine guerrière russe : l’interview de Pierre Levy, Ambassadeur de France en Russie

Direction : ACADEM / Publié le : 11 mai 2026

Le 12 mai dernier, l’ambassadeur de France Pierre Lévy est venu présenter son ouvrage « Au cœur de la Russie en guerre » à l’École militaire. Pendant deux heures, l’amphithéâtre Lacoste a écouté puis questionné l’ancien ambassadeur en Russie (2020-2024), qui a également animé une séance de dédicace. À cette occasion, l’ACADEM a rencontré et interrogé l’ambassadeur, qui revient sur son expérience et partage son regard sur la Russie de Poutine et le rôle de la diplomatie face à la guerre.

Image séance de dédicaces P.Lévy

Comment exerce-t-on la diplomatie au cœur d'un pays en conflit ? À l'occasion de sa séance de dédicaces pour l'ouvrage Au cœur de la Russie en guerre, l'ambassadeur Pierre Lévy a accepté de répondre aux questions de l'ACADEM. Il y partage son expérience de terrain et analyse les rouages d'une mission diplomatique menée à Moscou.

« Nous ne devons pas relâcher nos efforts de défense, pas pour l'Ukraine, mais pour nous même. La géopolitique est un business cruel, ne l'oublions pas. »

Pierre Lévy

  • Ambassadeur de France en Russie (2020-2024)
  • Pourriez-vous vous présenter et décrire votre parcours ?

J’ai au départ une formation en économie et en gestion après une école de commerce, l’université et Sciences Po. J’étais attiré par l’enseignement et la recherche et surtout l’international. J’ai réussi en 1980 le concours de l’ENA en voie d’administration économique.  A la sortie, mon parcours a débuté à la direction des relations économiques extérieures au ministère des finances. J’ai été ensuite recruté au Quai d’Orsay en 1989 pour m’occuper d’affaires économiques internationales. C’est là où j’ai travaillé pour la première fois sur la Russie au moment de la dislocation de l’URSS. Il s’agissait notamment de la question de sa dette et du soutien à ses réformes, avec la création de la BERD. L’autre fil directeur de mon parcours est l’Europe. Mon stage de l’ENA, en 1981, à la représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne a été, pour moi, une véritable révélation. Plus tard, j’ai eu la chance d’occuper des fonctions passionnantes dans différentes fonctions en charge de l’Europe, au cabinet du ministre délégué, à la PESC et la direction de l’Union européenne. La description de ce parcours serait incomplète sans la mention de la direction du centre d’analyse de prévision (CAP), la cellule de réflexion stratégique, en quelque sorte le think tank du ministère. Ce travail, pendant 5 ans, a profondément changé ma façon de voir le monde et de penser notre action diplomatique, en essayant de réfléchir « hors de la boite ». Cette expérience m’a été très utile dans ma mission en Russie.

  • Vous avez occupé le poste d'ambassadeur de France à Moscou de 2020 à 2024, pourquoi avoir écrit ce livre ? Était-ce un besoin de témoigner ou une nécessité de décrypter une réalité russe qui nous échappe souvent ?

Dès le début de la guerre, le 24 février 2022, j’ai commencé à tenir un journal et accumulé une matière très dense. Au vu de la tournure des événements, il m’a paru impératif de témoigner. La correspondance diplomatique du poste sera passionnante à étudier pour les historiens quand elles seront accessibles dans des dizaines d’années. Mais je savais que la confrontation serait durable et il fallait la décrypter Mon récit est une invitation à un triple cheminement :

Il est d’abord géostratégique, politico-militaire : en presque 5 ans, ma mission aura compté moins de deux mois de travail normal. Elle a été marquée par le Covid, la montée des tensions jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, la radicalisation du régime, la transformation du pays, et des épisodes forts comme le coup de force de Prigojine et l’attentat du Crocus City Hall. Je propose ensuite un cheminement à travers le making off de la diplomatie, l’activité d’une ambassade dans un environnement hostile, se situant à la fois dans le temps long de l’histoire et le temps immédiat des crises. C’est le diplomate face à son métier chimiquement pur, l’alternative suprême, la paix ou la guerre. J’ai eu la chance d’avoir une valeureuse équipe, de plus en plus réduite après les expulsions croisées, et de bénéficier de la confiance de mes hautes autorités. C’est enfin, un cheminement personnel, ma passion pour la Russie ne m’a jamais quitté depuis le début de mon apprentissage de la langue en classe de quatrième, et mes premières lectures des grands textes de la littérature russe, il y a quelques années. Il faut cependant prendre garde à la séduction. Je crois avoir toujours gardé les yeux grands ouverts, aimé à bonne distance, comme dirait un psychanalyste. Mais le choc a été rude :  je suis arrivé pour dialoguer et construire, je suis parti dans le mutisme et la destruction.

  • En tant qu’ambassadeur, comment faire entendre la voix de la diplomatie dans un environnement hostile et contraint, et alors que la guerre et la conflictualité font rage?

Être diplomate, c’est croire au dialogue, au contact interpersonnel ; être diplomate français, c’est croire à la force de la raison, à une forme de rationalité basée sur des intérêts ; être diplomate européen, c’est être inspiré par la solidarité et la responsabilité de poursuivre notre construction commune, une réalisation unique, mise à mal dans notre monde de brutes. J’utilisais tous les canaux pour comprendre les évolutions en profondeur du pays, défendre nos intérêts, passer des messages : mes collègues du « Sud global », les acteurs de la société civile, les milieux d’affaires. Avec le Kremlin et le ministère des affaires étrangères (MID), le fil du dialogue était de plus en plus ténu. Arrivée en janvier 2020, j’avais heureusement pu constituer mes réseaux de contacts avant la guerre. Ils m’ont été précieux. Une des leçons est qu’il faut essayer de maintenir le dialogue, ce n’est pas un signe de faiblesse. Mais il importe aussi de travailler de manière collective, inclusive, pour entrainer nos partenaires européens et alliés. Ce n’est pas toujours facile. N’oublions jamais que la relation à la Russie est le sujet le plus diviseur entre les Etats membres pour des raisons géographiques et historiques évidentes.

  • À quoi ressemble le quotidien d'un ambassadeur lorsque les canaux de communication officiels sont presque tous rompus ?

La relation bilatérale n’a cessé de se dégrader, en particulier au début de 2024. Nous en faisions évidemment les frais, sur place, à l’ambassade. Par exemple, il m’est arrivé très souvent d’être convoqué au MID, une quinzaine de fois au total. C’est un exercice très particulier, toujours codifié, souvent théâtral. J’ai toujours veillé à entretenir des relations professionnelles avec mes collègues russes, avec l’objectif de trouver des solutions à proposer à nos hautes autorités.  Au fil du temps, c’est devenu impossible dans cet univers où la réalité est une option parmi d’autres avec un tel degré d’antagonisme et de ressentiment contre l’Europe, l’OTAN, l’Occident d’une manière générale. Au quotidien, il faut trouver un bon équilibre : d’un côté, prendre des précautions, adopter une hygiène de vie, notamment numérique, veiller à la sécurité des équipes et de la communauté française, se préparer au pire ; de l’autre, ne pas se bunkeriser, continuer à voyager, à rencontrer des gens, à apparaître en public pour montrer que la France est présente et active, et que ses diplomates n’ont pas peur.

  • Vous êtes arrivé à Moscou en 2020. Entre votre prise de poste et votre départ en 2024, avez-vous assisté à une rupture brutale ou à l'aboutissement d’un processus déjà entamé ?

Mon séjour se résume en longue montée des tensions. La relation avec la Russie n’a jamais été simple, y compris au début des années 2000. J’ai vécu cette période pleine d’espoir en cabinet puis en tant que chef du service de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Il y eu le premier sommet UE-Russie à Saint-Pétersbourg en 2003 et un projet très ambitieux de cadre de coopération, les quatre espaces. La suite est connue, notamment avec le discours très anti-occidental et assertif de Vladimir Poutine à la conférence sur la sécurité de Munich, en février 2007, la guerre en Géorgie et les événements à partir de 2014, avec le changement de pouvoir à Kiev et l’annexion de la Crimée. Plus proche de nous, beaucoup d’éléments nous conduisaient à envisager une action militaire contre l’Ukraine au printemps 2021. La fin de l’année et le début de 2022 ont été très tendus. Il fallait tout faire pour éviter le pire. Je pense en particulier à la visite du président de la République le 7 février.

  • Comment la France est-elle perçue par la société russe et le Kremlin ?

Il y a une longue histoire entre nos deux pays et beaucoup d’intérêts croisés pour la culture de l’autre. Tout cela est bien connu. Je n’ai pas ressenti d’hostilité au quotidien de la part de Russes ordinaires, bien au contraire. Il en est différemment de la part des autorités. Elles peuvent chercher à creuser les divergences entre Européens en nous flattant. La France souffre, à leurs yeux, d’un double déficit qui limite sa souveraineté : d’une part, elle est membre d’une Union européenne dominée par les « Russophobes », polonais et baltes ; d’autre part, cette union européenne est elle-même vassale des Etats-Unis.  J’ai observé récemment combien la ligne à notre égard s’est durcie, sans doute parce que la France est en pointe aux côtés de l’Ukraine et a les instruments diplomatiques et militaires. Selon la logique russe habituelle de responsabilité inversée, notre pays est aujourd‘hui accusé d’escalader, après le discours du Président de la République à l’Ile Longue, en mars dernier, sur la dissuasion avancée.

  • Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans la capacité de la Russie à tenir bon face aux sanctions et à l'isolement international ?

La Russie a des ressources immenses sur son territoire le plus étendu au monde. Les épreuves de l’histoire ont démontré la capacité de résilience de son peuple. Je pense évidemment avant tout aux 27 millions de morts civils et militaires de la « Grande guerre patriotique », selon l’appellation officielle de la guerre entre 1941 et 1945. La Russie vit sous sanctions depuis la guerre contre la Géorgie en 2008 et ses acteurs, publics et privés, ont l’habitude de se débrouiller. Mais je ne suis pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle les sanctions ne marchent pas. Certes, les mesures américaines et européennes n’ont pas changé la ligne stratégique suivie par Vladimir Poutine. Elles pèsent peu au regard de sa vision pour l’histoire. Mais les sanctions augmentent le coût de la guerre et « mordent ». Nombre de biens de haute technologie sont concernés et l’impact à terme sur la capacité productive est réel. On voit bien aujourd‘hui les difficultés économiques avec un très net ralentissement de la croissance, et même une au premier trimestre de cette année. Les difficultés de paiement sont un des principaux obstacles à la conduite des affaires avec la Russie, essentiellement attribuables aux sanctions secondaires américaines. Fondamentalement, la Russie a perdu son premier partenaire économique, commercial et technologique, l’Union européenne et pour des générations.  La Russie tient pour l’instant mais son modèle n’est pas supportable à terme et tous ses problèmes structurels, comme la démographie, sont mis de côté.

  • Votre récit mêle analyse politique et souvenirs personnels. Quelle est l'anecdote ou l'image la plus marquante qui résume votre séjour ?

J’ai été très marqué par l’épisode des expulsions en mai 2022. En réciprocité à nos mesures visant des personnels de l’ambassade de Russie en France, qui n’avaient de diplomates que le nom, - dont certains ont été pris la main dans le sac -, les autorités ont déclaré PNG (persona non grata) une quarantaine de mes collaborateurs. Ils ont eu deux semaines pour faire leurs bagages. Le mouvement a touché au total près de 700 diplomates russes et occidentaux, en moins d’un an, une vague sans précédent depuis la fin de la Guerre froide. Ce fut un moment déchirant d’être convoqué au MID pour prendre connaissance de la liste des agents choisis par la partie russe, certainement par les services. Ma douleur était ravivée chaque matin en arrivant à mon bureau devant les bureaux vides à la chancellerie politique. Une autre séquence éprouvante et inoubliable est le coup de force de Prigojine, le patron de Wagner, en juin 2023. Ses forces avançaient vers Moscou sans rencontrer de résistance. L’ambassade était totalement en alerte et se préparait au pire. Finalement, l’affaire s’est terminée de manière mystérieuse, comme la mort de Prigojine quelques mois plus tard.

  • À la lecture de votre livre, quel message principal souhaiteriez-vous que les décideurs européens retiennent pour construire la sécurité de demain face à Moscou ?

Comprendre que les enjeux vont bien au-delà du sort du Donbass et de l’Ukraine. L’Union européenne joue rien moins que son avenir dans cette crise :  sa capacité à incarner ses valeurs démocratiques, à gérer une crise à ses frontières, à assumer sa sécurité, à peser dans sur la scène internationale face à la Russie, aux Etats-Unis et à la Chine qui veulent se partager le monde en trois sphères d’influence.  Notre Revue nationale stratégique prend bien en compte tous ces éléments, l’Union européenne et nombre de nos partenaires européens gagnent en maturité stratégique. Nous ne devons pas relâcher nos efforts de défense, pas pour l’Ukraine, mais pour nous même. La géopolitique est un business cruel, ne l‘oublions pas.

Je suis très heureux de pouvoir bientôt partager mon expérience et dialoguer sur tous ces sujets à l’ACADEM que je remercie pour son accueil.

séance de dédicaces P. Lévy

photo de la séance de dédicaces de l'ambassadeur Pierre Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy Séance de dédicaces P. Lévy

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