L’autonomie stratégique européenne au cœur des débats du PDSF 2025
« Repenser les alliances européennes et transatlantiques », « Le Triangle de Weimar à l’épreuve des
crises », « Pour une définition européenne de l’autonomie stratégique »… De nombreuses séquences
du Paris Defence and Strategy Forum ont abordé cette question très actuelle, avec notamment le
Commissaire européen à la Défense et à l’Espace et de hauts responsables de l’OTAN.
« La relation transatlantique ne sera plus la même, mais nous devons continuer à y croire. » Cette phrase de Marcos Perestrello, ancien secrétaire d’État à la Défense du Portugal et actuel président de l’assemblée parlementaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), résume le sentiment général des intervenants du PDSF 2025, organisé par l’ACADEM. Le rôle de l’Alliance atlantique et celui de l’Union européenne dans la défense du continent ont été largement débattus pendant ces trois jours. Deux constats principaux semblent partagés : la nécessité de construire un pilier européen au sein de l’OTAN, et celle de constituer une base industrielle et technologique de défense (BITD) continentale.
« Une Europe plus forte au sein de l’OTAN est une nécessité », résume Marcos Perestrello. Selon lui, l’Alliance « est et restera la pierre angulaire de notre sécurité : celle de l’Europe, mais aussi celle de l’Amérique du Nord » Même si « dans le contexte actuel, le rééquilibrage est nécessaire », et « l’Europe et le Canada » doivent se tenir côte à côte. Irina-Raluca Zidaru, directrice générale des affaires stratégiques du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères de Roumanie, estime que « l’Union européenne doit s’engager aux côtés du Canada, mais aussi du Royaume-Uni et de la Norvège ». Pour elle, « nous devons consolider la
relation stratégique entre l’UE et l’OTAN. Ce moment est un défi pour l’UE, nous devons être à la hauteur. »
La vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat français, Hélène Conway-Mouret, a critiqué à mots couverts les récentes déclarations des président et vice-président américains, Donald Trump et J.D. Vance : l’OTAN, « une alliance que nous pensions immuable, est aujourd’hui remise en cause par une utilisation du droit international qui est
nouvelle dans la sphère diplomatique. » Selon elle, « les alliés européens ne sont plus considérés comme des alliés, mais comme des
protégés. » Sans l’article 5 du traité de l’Atlantique nord (stipulant qu’une attaque armée contre un des États membres équivaut à une attaque contre tous les membres), « l’alliance perd sa crédibilité. Est-ce une parenthèse de l’histoire ? Nous avons affaire à un mouvement profond, l’Amérique ne souhaite plus être le gendarme du monde. »
« Nous devons avancer très vite »
La sénatrice estime aussi qu’aujourd’hui, « l’alliance est basée sur une asymétrie très forte entre les États-Unis et l’Europe, d’un point de vue militaire mais aussi économique. Les Européens vivent dans la peur de l’abandon. Pouvons-nous réparer cette asymétrie ? Oui ! » Mais « nous devons avancer très vite ».
« On arrive à un moment charnière de l’histoire », assure Chantal Lavallée, professeure agrégée en études internationales au Collège militaire royal de Saint-Jean (Canada) et docteure en science politique. « Le positionnement étatsunien pose beaucoup de questionnements. Au Canada, jamais personne n’aurait pensé que nous soyons confrontés à une menace territoriale de la part de notre voisin du sud. »
L’universitaire canadienne souligne la logique qu’il y a à constituer un pilier européen au sein de l’Alliance : « 23 membres de l’UE sont aussi membres de l’OTAN », qui rassemble 32 États. Par conséquent, « même si les États-Unis sont les plus puissants », ce nombre d’Européens représente une force au sein de l’Alliance.
Le nouveau positionnement américain suscite aussi l’incompréhension d’Amélie Zima, responsable du programme Sécurité européenne et transatlantique à l’Institut français des relations internationales (IFRI) : « La question du Canada et du Groenland est intéressante : nous avons un allié qui a des prétentions territoriales sur un autre allié. Nous devons être vigilants. »
« Une remise en cause de l’ordre mondial »
Directrice du domaine Euratlantique à Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), Maud Quessard veut souligner le « grand paradoxe de la volonté de puissance de l’administration Trump 2 : quand on veut être puissant, on ne saborde pas son appareil d’État. » Elle estime qu’il faut « insister sur la nature de ce changement de paradigme : le projet de Trump est un projet néo-
impérialiste, et celui de Vance est nationaliste-libéral. Ce n’est pas une parenthèse, c’est un projet de long terme. C’est une remise en cause de l’ordre mondial que nous connaissions depuis 1945. »
La chercheuse analyse les décisions de la nouvelle administration américaine comme un « darwinisme social multipolaire : une fois que les grandes puissances se seront entendues, les petites et moyennes devront s’adapter de leur côté ». Elle relève par ailleurs que l’un des orateurs attendus au PDSF, Andrew Novo, professeur au College of International Security Affairs de la National Defense University américaine, était finalement absent car « les fonds pour la recherche ont été coupés » une semaine auparavant.
Comment, concrètement, les États européens peuvent-ils bâtir ensemble leur défense ? Pour le Finlandais Henri Vanhanen, conseiller spécial au Parlement européen, « nous devons accepter qu’étant 27 États membres, nous ayons 27 cultures stratégiques différentes ». Cela étant, « nous devons discuter du partage du fardeau de la guerre en Ukraine en termes de coopération régionale.
Les pays d’Europe du Nord peuvent être inspirants en la matière ». Romain Le Quiniou, directeur général d’Euro Créative, une initiative visant à rapproche la France de l’Europe centrale et orientale, rappelle qu’avant 2022, « l’autonomie stratégique européenne était très mal perçue » dans cette partie du continent : « L’article 5 du traité de l’OTAN était le pilier de la défense. »
« Le centre de gravité de l’UE a bougé vers l’est »
Depuis l’invasion, poursuit-il, « le sentiment est que le centre de gravité de l’UE a bougé vers l’est, et le consensus est que les Européens n’ont pas été sérieux en matière de sécurité ». Il relève pourtant une « convergence stratégique entre la France et la Pologne par exemple, sur la nécessité de construire un pilier européen dans l’OTAN ». Pour le Polonais Aleksander Olech, « il y a des points de convergence et de coopération réels entre les trois pays » du Triangle de Weimar (France, Allemagne, Pologne). Comme d’autres (France-Canada, France-Belgique-Hollande…), cette coopération de défense a été l’objet de séquences du PDSF 2025.
Ancien diplomate, actuellement responsable de la coopération internationale du média Defence24.pl, Aleksander Olech estime que « la Pologne voudrait être un réel partenaire pour l’Allemagne et la France et ne pas être traitée comme un petit frère ». Pour Didier Le Bret, directeur de l'Académie diplomatique et consulaire du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères français, « ce triangle est extrêmement vertueux, car il nous oblige à nous dépasser. »
Le diplomate français y voit « une très forte complémentarité. La Pologne a une conscience tragique de l’histoire européenne. Et le retour de conscience clair de la part de l’Allemagne sur ce qu’est la réalité du monde nous oblige aussi. »
Pour le général d’armée aérienne (2S) Éric Autellet, dans le cadre de cette coopération tripartite, « il faut prendre son temps. On pourrait se préparer et développer notre industrie, mais il faut avoir une vision collective, bien identifier la menace et définir une stratégie de préparation. » L’ancien major général des armées françaises estime cette remise à plat nécessaire même si « en regardant les points géographiques, on constate une complémentarité assez nette. Cependant, nos compréhensions de la menace diffèrent », et à l’heure actuelle, « nos armées ont des objectifs différents ».
« Peut-on envisager une OTAN plus européanisée ? Oui ! »
Concernant plus largement la défense du continent, une discussion du PDSF 2025 a associé un haut responsable européen et deux dirigeants otaniens. Pour le premier, le Commissaire à la Défense et à l’Espace de l’Union européenne Andrius Kubilius, « l’industrie de défense européenne est une de nos principales ressources ». L’homme d’État lituanien rappelle qu’il « nous faut des capacités d’investissement et de financement, et les annonces de la présidente sont un premier pas », référence au programme de 800 milliards d’euros « ReArm Europe » annoncé début mars par Ursula von der Leyen. Pour lui, il est nécessaire d’« investir plus, investir mieux, investir européen ».
D’autant que « les États membres pourront effectuer des acquisitions communes s’ils le souhaitent ». Présent à ses côtés, Giuseppe Cavo Dragone, président du comité militaire de l’OTAN, constate que « tous les membres de l’UE n’ont aujourd’hui pas les mêmes capacités ni la même volonté de contribuer à la défense de l’Union. Il nous faut donc mettre en place des solutions multi-vitesses. » L’amiral italien appelle aussi à « augmenter nos coopérations avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie », et l’affirme haut et fort : «Peut-on envisager une OTAN plus européanisée ? Oui ! »
L’amiral français Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, appelle à « réaliser l’ampleur de ce à quoi nous faisons face : des milliards d’euros de non-investissement à rattraper, ce qui prendra du temps ». Il livre aussi un constat historique : « L’OTAN est l’alliance la plus efficace jamais construite. »
Contenus associés
Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie 2026
Événement d’envergure internationale, le Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie organisé par l'Académie de défense de l'École militaire (ACADEM), répond à une ambition forte : permettre à la pensée stratégique française et européenne de contribuer de manière efficace au débat plus large sur les grandes questions de sécurité et de défense.
20 janvier 2026
Le Royaume de Danemark, pays à l’honneur du PDSF 2026
Le royaume scandinave opère un tournant majeur face au retour de la guerre en Europe. Situé au croisement de la mer du Nord et de la mer Baltique, le Danemark mène un effort de réarmement massif et s’engage pleinement dans la Politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne. En le rapprochant significativement de la France, ce pivot stratégique fait du Danemark le pays à l’honneur de la troisième édition du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie (PDSF).
18 décembre 2025
L'Académie de défense de l'École militaire (ACADEM) annonce le Paris Defence and Strategy Forum (PDSF) 2026 : souveraineté, alliances et partenariats.
Paris, le 17 décembre 2025 – L'Académie de défense de l'École militaire (ACADEM) est fière d'annoncer la tenue de son événement phare, le Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie (PDSF) 2026, qui se déroulera à Paris du 24 au 26 mars 2026.
17 décembre 2025