Monsieur le délégué général
Mesdames, messieurs
C'est pour moi un grand plaisir de m'exprimer devant vous cet après-midi et je tiens à remercier tout particulièrement monsieur Collet-Billon pour son invitation et cette occasion qui m'est offerte de pouvoir vous exposer les problématiques de l'armée de Terre en matière de politique d'équipement.
Je souhaitais aussi remercier ceux d'entre vous qui n'épargnent pas leur temps pour conduire les programmes d'armement terrestres et qui participent directement à l'amélioration de notre capacité opérationnelle.Car, je tiens à le réaffirmer avec force, notre seule raison d'être, c'est l'engagement opérationnel, tout le reste ne fait que concourir à cette finalité. Dès lors mon ambition est simple : fournir à nos troupes, aujourd'hui et demain, les matériels les mieux adaptés à la nature de nos engagements actuels les plus probables sans pour autant sacrifier l'avenir.Il me semble important de vous rappeler qu'une grande partie de nos équipements a été conçue et réalisée dans les années 1975 - 1985. Depuis, l'armée de Terre a conduit une politique pragmatique en rénovant a minima les matériels afin de prolonger leur durée de vie et de les adapter à un environnement évolutif. Toutefois, de nombreux parcs ont dépassé 25 ans d'âge moyen et le renouvellement des matériels terrestres a pris du retard : sur la LPM 2003-2008, l'armée de Terre a accumulé sur le P146 un retard aujourd'hui incontestable.
C'est pourquoi je me réjouis que le Livre Blanc et le président de la République à deux reprises (17 juin et cérémonie des voeux), aient clairement souligné que l'effort devait être porté sur la remise à niveau des moyens terrestres lors de la prochaine LPM. Cette priorité affichée, qui devra être concrétisée dans les faits, est indispensable pour honorer dans les meilleures conditions le contrat opérationnel qui nous a été fixé : 30 000 hommes dans le cadre d'un conflit majeur, 10 000 sur le territoire national et 5000 pour une action autonome (alerte GUEPARD).
Ceci étant dit, je sais également que je n'ai que 20 minutes pour convaincre. J'irai donc à l'essentiel en structurant mon propos autour de trois idées forces pouvant caractériser notre politique d'équipement à l'aune de nos engagements opérationnels : compréhension, adaptation, anticipation. Il est important de comprendre, dans un premier temps, que l'armée de Terre est avant tout une armée d'emploi et surtout une armée très employée.
Avec près de 10 000 hommes en OPEX répartis sur 10 théâtres d'opérations dont 5 majeurs (soit 80% de l'effectif interarmées), 4250 en missions de courte durée qui viennent compléter un dispositif permanent de 4200 militaires dans nos DOM-COM et nos bases africaines, 1000 en moyenne en missions intérieures (1800 aujourd'hui après le passage de la tempête) et plus de 5000 en alerte opérationnelle, l'armée de Terre honore tous ses contrats opérationnels avec une efficacité reconnue. Près de la moitié de la force terrestre est projetée chaque année, soit 45 000 hommes.
Notre armée combat presque quotidiennement, notamment en Afghanistan et je vous assure que nos soldats se battent bien. Depuis le mois août, nous avons eu une quarantaine d'accrochages sérieux, entraînant la mort de 11 de nos soldats et la mise hors de combat de 56 autres par blessures.
La charge opérationnelle peut également s'évaluer au nombre de véhicules déployés : à titre d'exemple, près de 2000 véhicules sont actuellement sur nos théâtres d'opérations dont environ 900 blindés. En Afghanistan, ce sont 600 véhicules qui sont engagés dont 500 blindés, ce qui vous montre l'effort à consentir en termes de MCO et d'approvisionnements.
De même, le poids logistique des munitions n'est pas anodin. 1000 tonnes de munitions sont actuellement disponibles en Afghanistan, soit environ 0,5 tonnes par combattant. Et naturellement, pour traiter efficacement nos objectifs, nous avons besoin de munitions performantes, fiables, en quantité suffisante, faciles à maintenir et vieillissant normalement sans altération des capacités et de la sécurité jusqu'à l'emploi ou le retrait du service.
La complexité qui caractérise aujourd'hui l'action des forces terrestres a une influence directe sur nos équipements : Les affrontements sont moins paroxysmiques mais plus longs. Sur certains théâtres les matériels s'usent de 2 à 4 fois plus vite qu'en métropole. Désormais nos équipements doivent nous permettre de durer dans des conditions extrêmes d'emploi et il est impératif que cette usure accélérée des parcs soit mieux intégrée en programmation.
Les engagements sont plus durs par rapport à ceux auxquels nous étions habitués, mais paradoxalement sans accroissement de la menace. L'AK 47 et le RPG 7 arment toujours nos adversaires. Quant à nos matériels, la plupart d'entre eux ont été conçus pour s'engager contre le Pacte de Varsovie en s'affranchissant des coupures (nos blindés flottent), avec des lignes de front bien marquées et une zone logistique dite arrière, ce qui explique par exemple que les cabines de nos camions logistiques ne soient pas blindées. Ce décalage entre la conception initiale des matériels et la réalité des engagements actuels nécessite d'inévitables adaptations.
Les engagements sont diversifiés, ce qui oblige nos hommes à maîtriser une réelle aptitude à la réversibilité, c'est-à-dire savoir passer très rapidement d'une phase dite de basse intensité au déchainement le plus absolu de la force. Dans cette perspective, l'effort doit être porté d'abord sur la puissance de feu, puis la protection, enfin la mobilité voire l'agilité de nos équipements.
Les théâtres sont dispersés et sur-
ispersés, ce qui entraîne des élongations logistiques importantes, un soutien éclaté compliqué pour le MCO.
Enfin notre adversaire le plus probable, irrégulier et imprévisible, choisira d'agir là où notre puissance technologique ne donne pas sa pleine mesure.
Pour pallier son manque de moyens, il utilisera l'éternel principe de contournement et s'adaptera très vite à nos modes d'actions et à nos équipements. Nous devons pouvoir nous engager efficacement dans des espaces compartimentés et principalement en zone urbaine en conservant notre cohésion et notre efficacité contre un adversaire, désormais doté de moyens financiers de plus en plus en plus conséquents lui permettant d'acquérir, sur les marchés parallèles, les équipements les plus sophistiqués. Ainsi la classique Kalachnikov peut côtoyer le dernier fusil de précision, l'optique et les moyens radios les plus performants.
Face à ces nouveaux enjeux, il est nécessaire d'adapter nos équipements et nos procédures.
Afin de répondre aux besoins immédiats des théâtres et rétablir la supériorité opérationnelle, l'armée de Terre a mis en place, dès 2007, la procédure de l'adaptation réactive pour équiper notamment ses forces en Afghanistan.
A ce jour, en liaison avec vous, plus d'une quinzaine d'opérations ont été initiées, dont la plupart ont abouti, pour un montant de 109 millions en 2008. Même s'il répond à un véritable besoin, ce principe de réactivité devra rester limité au seul besoin opérationnel pour éviter de générer des micro-parcs coûteux, difficiles à soutenir et adaptés à un seul théâtre.
L'urgence opérationnelle ne doit pas se substituer au développement capacitaire d'ensemble. Car notre priorité demeure bien la mise au point de systèmes d'armes dont les séries seront obligatoirement plus courtes, les matériels moins sophistiqués, mais mis au point plus rapidement et remplacés plus fréquemment. Ils pourront également être conçus d'emblée comme des plateformes techniques faciles à entretenir, disposant d'une réserve de masse permettant d'inévitables évolutions.
S'agissant des engins duaux, l'acquisition de camions ou d'engins de chantier ne nécessite pas de lancer des programmes spécifiques. Il s'agit de privilégier l'achat sur étagère à partir de notre besoin opérationnel.
Enfin, je vous l'ai montré, le milieu physique et humain dans lequel évoluent nos hommes est complexe et justifie l'existence de petits programmes, dits de cohérence opérationnelle qui améliorent l'efficacité du combattant au sol. Je milite pour que ces petits programmes, sans grande visibilité, ne soient pas écrasés ou évincés par les programmes dits majeurs car ils sont souvent vitaux pour nos hommes sur le terrain.
Si s'adapter c'est bien, anticiper les nouvelles formes de menaces c'est mieux. L'anticipation permettra également de maîtriser, le moment venu, l'ampleur des mesures d'adaptation prises au cas par cas, théâtre par théâtre.
Dans le domaine opérationnel, anticiper est souvent une véritable gageure.
Pour l'illustrer, je m'appuierai sur un extrait de la préface du Livre Blanc, où le Président de la République écrit que « le monde de l'après-guerre froide cède très vite la place à un monde plus mobile, plus incertain et imprévisible, exposé à des vulnérabilités nouvelles ».
Toutefois, face à cette imprévisibilité qui caractérise nos engagements mais également face à la diversification des menaces, il est nécessaire d'anticiper une réponse globale pouvant s'appliquer sur tout le spectre des opérations.
Simultanément, il y a un véritable besoin de cohérence entre les différentes capacités opérationnelles qui constituent le groupement tactique interarmes.
Le développement de programmes « en tunnel » a vécu.
Le projet Scorpion, priorité de l'armée de Terre, répond à ces exigences. Il fédère les différentes opérations destinées à moderniser et renouveler les équipements majeurs des forces terrestres de contact jusqu'en 2025. SCORPION a pour principale finalité la cohérence dans l'info-valorisation et le soutien, par la standardisation de sous ensembles ou d'interfaces facilitant la maintenance, la formation, l'intégration d'un équipement dans le SGTIA et le GTIA.
Ce projet que nous souhaitons voire évoluer en programme au 2e semestre 2009 mêlera des matériels neufs et la rénovation de l'existant dans la durée.
Constitué de 4 opérations majeures dans une première étape (évolution Leclerc, VBMR, EBRC, SIC Scorpion), il sera incrémenté progressivement par l'ensemble des opérations liées aux évolutions du combat de contact. L'objectif affiché par la LPM est d'équiper environ 3 brigades pour 2014 et d'engager la modernisation de 5 autres brigades, soit 15 GTIA.
L'arrivée du VBMR (véhicule blindé multi-rôles) , remplaçant du VAB conditionne donc une partie de la réussite de Scorpion. Actuellement, sur un parc de 3200 VAB dont la moitié seulement est en service dans l'infanterie, plus de 500 sont déployés sur les théâtres d'opérations dont les plus récemment rénovés. Étant donné l'ancienneté du matériel (28 ans) et les conditions d'utilisation intensives notamment en Afghanistan, où le VAB s'use quatre fois plus vite qu'en métropole, une partie du parc devrait être « à bout de souffle » dès 2012/2013 (fin de vie prévue en 2020). Cela milite pour que les études sur le VBMR débouchent au plus vite afin de limiter la perte de capacités, prévisible dès 2012, dans une fonction (l'infanterie), sur-sollicitée en opérations.
En conclusion, il me semble important d'insister sur un dernier aspect, essentiel pour la préservation de nos équipements : le maintien en condition opérationnel. En effet, le MCO est le deuxième poste budgétaire après la solde (320 millions pour le MCO terre, 238 millions pour le MCO aéro) mais le coût des pièces de rechange s'accroit en raison de nos matériels anciens ou très modernes (1 Tigre = MCO de 10 gazelles). En outre la rigidification des budgets liée à l'augmentation des contrats globaux laisse très peu de marges de manoeuvre financières. Dès lors, il nous faut agir différemment pour concilier des coûts de MCO croissants et l'entraînement nécessaire de nos unités, au risque de s'épuiser à entretenir des parcs trop nombreux et trop vieux. C'est tout l'enjeu de la politique d'emploi et de gestion des parcs (PEGP) qui en sectorisant les matériels en 4 parcs (plus le parc OPEX), vise à fournir à nos hommes ce qu'il y a de mieux, en juste proportion, pour s'entraîner et s'engager.
Pour finir, je rappelle que l'armée de Terre est d'abord un « système d'hommes » constitué de personnels volontaires dont 72% sont contractuels. Ils ne s'engageront et ne resteront dans l'armée de Terre où ils risquent leur vie, que si celle-ci est bien équipée et exécute ses missions dans les meilleures conditions. Dès lors, il faut que tous ceux qui initialisent, élaborent et réalisent ses équipements soient à l'écoute des besoins des hommes sur le terrain qui les utilisent, car faut-il le rappeler, à elles seules les technologies ne font pas gagner la guerre ; ce sont les soldats engagés en opérations qui la vivent, la pensent et la conduisent : « La supériorité dans l'armement peut accroître les chances de succès à la guerre ; en elle-même elle ne gagne pas les batailles » (Jomini ).
Tout cela ressemble à un plaidoyer pro domo me direz-vous ! Je rappelle que toute ma carrière a été marquée du sceau de l'interarmées, jusqu'à mon dernier commandement en RCI. Très égoïstement, le « terrien » que je suis, souhaite que le Transal ait rapidement un successeur afin que nous puissions conserver nos savoir-faire aérolargage et poser d'assaut et que la batellerie de nos magnifiques BPC soit rapidement rénovée.
Il y a quelques jours sur la place d'armes du 6ème BIMa à Libreville, nous avons rendu un dernier hommage à nos camarades de l'ALAT et du 13e RDP. L'équipage du TCD Foudre était sur les rangs, tout comme le DETAIR de Libreville. Ce jour-là, il n'y avait pas plusieurs armées et leurs petites bisbilles, mais finalement une seule, riche de ses spécificités et unie dans la même fierté de servir.
Sources : armée de Terre
Droits : armée de Terre