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Armée de Terre
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18/02/08 - Allocution général Bruno Cuche, chef d'état-major de l'armée de Terre, devant le centre des hautes études de l'armement

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Mise à jour : 28/06/2010 05:26

C'est avec beaucoup de plaisir que je me retrouve parmi vous aujourd'hui pour évoquer l'avenir de l'armée de Terre.
Vous le savez nous abordons une période cruciale pour l'avenir des armées et de l'armée de Terre en particulier. Je n'ai pas l'intention de vous dresser un inventaire des réorganisations que nous envisageons. Toute annonce est éminemment prématurée au regard du calendrier des travaux en cours au titre notamment de la RGPP, du livre blanc et évidemment des échéances politiques.
Pour ma part, je voudrais simplement vous dire que nous nous réformerons. Cette réforme, en effet est inéluctable pour des raisons économiques et géopolitiques. Cette réforme est souhaitable et je la porte parce que l'armée de Terre doit toujours s'adapter à la double réalité du contexte économique et de la menace. Nous la conduirons à la fois en réalisant des économies de structure et de productivité mais également en réinvestissant au profit de la modernisation de nos forces. Mais cette réforme, et je le dis sans ambages, n'a de sens pour nous, que si elle contribue au renforcement des capacités d'action des forces terrestres.

En effet, la donne stratégique a changé et nous n'avons pas encore tiré toutes les leçons du 11 Septembre 2001.
La puissance ne s'exprime plus aujourd'hui dans les mêmes termes qu'auparavant. Au paradigme de la guerre classique, affrontement d'armées régulières « continuant par d'autres moyens la politique des Etats », s'est substitué pour partie celui d'affrontements entre acteurs dé-étatisés. Cela ne signifie pas que la guerre a disparu mais elle a changé de visage. Les guerres dans la durée et au milieu des populations sont désormais notre horizon visible, comme aujourd'hui en Irak et en Afghanistan. La guerre conventionnelle symétrique est toujours possible mais elle est improbable à court et moyens terme, eu égard à la supériorité conventionnelle et technologique américaine écrasante qui dissuade les velléités des puissances moyennes.
Devant ce constat de rupture, de passage d'une ère dominée par l'omniscience de la menace conventionnelle à une autre caractérisée par la généralisation des guerres au milieu des populations, une question me vient spontanément à l'esprit. Notre modèle de force correspond-il au besoin ?
Je vous répondrais que les équilibres interarmées actuels sont le fruit d'un héritage, le produit d'une conception aujourd'hui partiellement erronée de l'emploi de la force. En effet, nous sommes restés, dans une approche quantitative des rapports de puissance tendant à privilégier l'acte de destruction et à ignorer les dimensions immatérielles. Sous l'impulsion américaine, l'apport de la technologie a laissé penser qu'il était désormais possible de « percer définitivement le brouillard de la guerre », en tous lieux et face à n'importe quel adversaire, et de frapper à distance de sécurité. En un mot, qu'il était possible et même souhaitable de substituer des effectifs au contact par des équipements d'acquisition et de frappe. C'est le raisonnement qui a prévalu en Irak et en Afghanistan pendant la phase d'intervention, donnant la primauté aux capacités de frappe dans la profondeur.
Ce mode d'action est opérant face à un adversaire régulier qui joue le jeu suicidaire d'affronter notre puissance en terrain ouvert.
Il est inopérant face à un adversaire indiscriminé qui choisit d'évoluer là où notre puissance technologique ne donne pas sa pleine mesure, clandestin au milieu de la population, en zone urbaine et en terrain difficile. La rentabilité des systèmes de force optimisés pour la destruction diminue alors sensiblement en même temps que le nombre des cibles lucratives.
Nous assistons là à une inversion dans le processus de construction de l'efficacité militaire. « L'affrontement des volontés » prend le pas sur « le tribunal de la force ». Ainsi, dans les guerres au milieu des populations, les forces au contact redeviennent incontournables pour neutraliser les adversaires, protéger les populations et contrôler le terrain en permanence et dans la durée. Les campagnes interarmées s'articulent désormais logiquement autour des forces terrestres qui bénéficient de l'appui des moyens interarmées de projection, de renseignement et de destruction, notamment aériens. C'est la réalité des opérations en Irak, en Afghanistan surtout, en Côte d'Ivoire, au Kosovo, au Liban à un degré moindre et demain au Darfour. Désormais, la puissance ne s'exprime plus exclusivement par les capacités technologiques de frappes dans la profondeur mais par notre crédibilité à l'engagement au combat sur le terrain de nos soldats, à l'instar de nos alliés américains et britanniques.
Les Israéliens, les Britanniques et les Américains en ont tiré les conséquences en termes d'investissement au profit de leurs forces terrestres.
Nous tardons pour notre part à tirer les dividendes militaires de la rupture stratégique récente et à les redistribuer parmi les armées.
Il ne s'agit pas dans mon esprit de dénier aux forces aériennes et maritimes la légitimité de leur modernisation. Nos moyens de destruction sont notre garantie face à toute « surprise » stratégique, « l'ultime garantie » des forces au contact et permettent à la France de tenir « son rang ». Pour autant, l'effort actuel ne traduit pas encore l'inversion de tendance stratégique. Sur l'ensemble de la LPM, la proportion des commandes de l'armée de Terre a baissé de 5 points passant de 23% à 18% du total des armées.
Sans doute faut-il chercher parmi les raisons de cet état de fait, la convergence des intérêts industriels, politiques et militaires à promouvoir des programmes majeurs pluri décennaux. Ils permettent de remplir les carnets de commande d'industries sensibles comme l'aéronautique, de financer la R et D et de maintenir l'emploi. A l'inverse, les programmes terrestres concernent un secteur industriel fragmenté et en partie sinistré, et généralement, leur plus faible surface financière, les rend vulnérables aux aléas budgétaires et aux redéploiements financiers au profit des « grands programmes ».
L'armée de Terre est ainsi fragilisée par rapport aux autres armées dont l'efficacité opérationnelle repose essentiellement sur quelques équipements structurants : le porte-avion, les FREMM, les Barracuda pour la marine ou le Rafale et l'A400 M pour l'armée de l'air. En stratégie aérienne et maritime, dans un milieu homogène dépourvu de population, le facteur matériel est prépondérant ; sa performance technique étant décisive en vue de la destruction de l'adversaire. Ce n'est pas le cas en stratégie terrestre et l'armée de Terre n'a donc pas de porte-avion à proposer. La destruction n'est qu'un élément de la manoeuvre dont le but est de désorganiser l'adversaire. L'élément psychologique apparaît essentiel. Au-delà de toutes les combinaisons portant sur les « choses matérielles », l'art consiste à savoir renforcer ou maintenir ce lien dans ses propres troupes et à savoir le distendre chez l'adversaire.
Les autres armées évoluent ainsi au rythme des innovations technologiques alors que l'armée de Terre, confrontée à la complexité physique et humaine des milieux terrestres, évolue au rythme des révolutions technologiques certes mais aussi sociales, tactiques et stratégiques.
A la certitude positiviste et scientiste des uns, s'oppose l'incertitude des sciences sociales et de la guerre des autres.
Face à cette complexité, la réponse de l'armée de Terre ne peut se résumer à la seule problématique du renouvellement de ses équipements. Cela ne veut pas dire que l'armée de Terre n'est pas ambitieuse. Cela ne veut pas dire qu'elle néglige sa modernisation matérielle. Mais ses ambitions se traduisent différemment de celles des autres armées. Elle apparaît ainsi dispersée mais c'est la nature même et la variété de ses engagements qui l'imposent.

La complexité exclusive du milieu terrestre exige un effort équilibré d'investissement au profit de nos forces conceptuelles, de nos forces physiques et de nos forces morales dont la combinaison produit notre capacité militaire.

Nos forces conceptuelles, tout d'abord, relèvent de la doctrine d'emploi des forces à partir de laquelle nous déterminons nos besoins matériels, en effectif, en entraînement, en formation et les modalités d'emploi des forces, c'est à dire le type de manoeuvre face à nos différents adversaires. Elles répondent à l'impératif de comprendre toujours plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et d'adapter nos forces en conséquence. Car l'armée de Terre, engagée partout dans le monde, est confrontée à la tyrannie du présent et de la menace à laquelle ses soldats sont en permanence et de plus en plus exposés. Pour illustrer mon propos, je citerai l'émergence récente des IED et des attaques suicides contre lesquelles nous avons du nous prémunir sans délais.

Nos forces physiques, ensuite, comprennent nos effectifs et nos équipements.
J'accorde la même attention à ces deux composantes indissociables. Nous avons besoin d'effectifs suffisants pour ne pas fragiliser structurellement nos forces. Avec plus de 20 000 hommes en posture opérationnelle permanente, nous assumons en volume, en effectifs, l'essentiel du fardeau opérationnel des armées. Avant et après engagement, nos forces ont besoin de temps pour s'entraîner et se remettre en condition. Le déploiement pour 4 mois à l'étranger d'une unité représente en effet une « indisponibilité » d'au moins 6 mois. Et il n'est pas souhaitable de projeter les mêmes unités à répétition et dans un intervalle court au risque de les saturer et de provoquer l'érosion des effectifs. Pour projeter deux brigades, les Britanniques en possèdent 10 !
Concernant la composante matérielle, notre besoin est nécessairement diversifié pour répondre à la diversité des engagements terrestres et à l'évolution permanente de la menace. C'est pourquoi, l'armée de Terre ne peut pas s'inscrire totalement dans la même logique d'acquisition que les autres armées. Recourir majoritairement à des programmes emblématiques sur 20 à 30 ans pose le problème de l'obsolescence de certains matériels lors de leur entrée en service et de l'immobilisation durable des ressources financières. Je souhaite pour l'armée de Terre la modification des modalités d'acquisition de ses matériels. Il s'agit de concevoir des matériels parfois moins sophistiqués, mais mis au point plus rapidement et remplacés plus fréquemment ou bien conçus d'entrée comme des supports d'amélioration par incrémentations successives. Il nous faut accepter dans cette perspective de disposer de plus de micro-parcs, acquis sur étagère et renouvelés en fonction du besoin. Il nous faut également évaluer la technologie, qui nous est indispensable, en priorité par rapport à l'avantage tactique procuré et non pas, comme c'est parfois le cas, sur des critères de politique industrielle ou des critères conceptuels importés d'autres pays ou d'autres armées.

J'en viens enfin aux forces morales. Cette notion qui recouvre les notions du moral et de « l'esprit guerrier » peut apparaître subjective à certains, voire dépassée pour les tenants du tout technologique. Or les forces morales sont quantifiables en termes de recrutement et de fidélisation, et peuvent donc avoir un impact négatif sur le volume et la qualité des forces. Elles sont déterminantes en opérations pour prendre l'ascendant sur l'adversaire. Et les exemples historiques abondent pour montrer qu'une armée supérieurement équipée peut-être battue par une insurrection qui compense son infériorité matérielle par sa détermination sans faille. Le renforcement du moral et de « l'esprit guerrier » dépendent alors des modalités de formation et de l'entraînement pour une part, et de l'amélioration de la condition militaire d'autre part. Nous savons que son financement se fera en partie sur nos effectifs et qu'il nous faudra trouver un juste compromis.

Au bilan, notre réflexion sur la modernisation de l'armée de Terre doit être fondée sur la finalité de l'action et s'ordonner ainsi : les hommes, les idées, et les matériels, des matériels conçus pour et autour des hommes. Car les équipements ne font pas la guerre, ce sont les hommes et les équipages qui la font et la pensent.
Cette exception terrestre, nous devons l'assumer collectivement, en procédant à un réinvestissement équilibré au profit d'un outil de combat dont la modernisation est un enjeu crucial qui engage la crédibilité stratégique de la France.

Droits : armée de Terre 2008

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