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15/10/08 - Allocution du Général Irastorza, chef d'état-major de l'armée de terre, INFLEXIONS « DIEU ET LES ARMES »

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Mise à jour : 28/06/2010 05:26

ENTRE CONVICTIONS ET INDIFFERENCE, QUELLE PLACE POUR LA LAICITE ET LA RELIGION DANS NOS ARMEES ?

Mesdames et messieurs les élus,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et messieurs les aumôniers,
Madame la présidente de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
Mesdames, messieurs et chers amis

Le fait religieux dans nos armées est un phénomène très ancien, lié à la volonté du clergé de « christianiser la guerre ». Le concile de Ratisbonne en 742, prévoit que les chefs militaires seront accompagnés d'évêques et de prêtres en nombre suffisants. De grands saints ont consacré une partie de leur vie à l'aumônerie militaire, comme Saint Sulpice au VIème siècle, dans les armées de Clotaire (fils de Clovis), ou Saint Vincent de Paul, nommé en 1619 aumônier des galères… La France décide par la Loi du 8 juillet 1880 la création d'une aumônerie militaire au sein des armées. Mais la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat interrompt le lien institutionnel entre l'ordre guerrier et l'ordre religieux en 1905.
L'armée de la France est aujourd'hui laïque et républicaine mais la religion est profondément ancrée dans la vie militaire. Aux trois religions traditionnellement présentes depuis des années, est venue s'ajouter en 2005 la religion musulmane, ce qui ne parait pas anormal dès lors que les armées se trouve être un reflet fidèle de la diversité de notre pays.
Force est de constater que le principe de laïcité, tel qu'il est vécu et encadré dans les armées ne pose pas aujourd'hui de problème apparent, n'engendre pas de crispation et semble respecter les convictions personnelles de chacun, croyants convaincus ou non croyants.

Je suis quant à moi persuadé que l'exercice d'une laïcité apaisée, qui autorise la liberté religieuse ne peut que permettre à nos hommes et nos femmes de mieux vivre leur métier pour peu que soient respectés nos statuts et les exigences du métier militaire.

Nous montrerons qu'en dépit du socle de textes qui fonde le caractère laïc de notre armée, le fait religieux est très présent dans la vie militaire puisque la pratique y est libre, sans que cela interfère sur son fonctionnement et bien évidemment sa capacité opérationnelle.
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De quoi parle-t-on quand on évoque la laïcité dans nos armées ? Sur quoi s'appuient nos règles et nos comportements ?
Il convient de considérer d'abord la norme suprême, la constitution, qui stipule dans son article 1er que « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » De prime abord, les principes d'unité nationale (indivisibilité) et de laïcité priment sur les valeurs démocratiques, dont ils sont les garants. Pour le militaire les choses sont claires : en tant que serviteur de l'Etat, et quelles que soient ses convictions personnelles, il sert une République laïque et les valeurs qui lui sont attachées.

Toutefois, il nous faut approfondir le principe de laïcité. Celui-ci a été institutionnalisé par la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Eglises et de l'Etat. Les articles 1 et 2 en fixent les grands principes - la liberté de conscience et de culte, la neutralité de l'Etat :
Article 1er : « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public ».
Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte […]. Pourront toutefois être inscrites aux dits budgets les dépenses relatives à des services d'aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics, tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons […]. »
Certains aménagements permettent de concilier neutralité de l'Etat et pratique du fait religieux. L'existence d'aumôneries subventionnées par l'Etat permet de répondre aux exigences de certaines administrations publiques (les armées, les écoles, les prisons, les hôpitaux) dont le fonctionnement peut entraîner le non respect de la liberté religieuse. L'existence d'une aumônerie militaire est donc prévue et reconnue par la loi comme un système dérogatoire au principe général de laïcité.

Enfin, pour nous militaires, l'ensemble de ces principes est réaffirmé par la loi portant statut général des militaires du 24 mars 2005 dans son article 4 :« Les opinions ou croyances, notamment philosophiques, religieuses ou politiques, sont libres. Elles ne peuvent cependant être exprimées qu'en dehors du service et avec la réserve exigée par l'état militaire. Cette règle s'applique à tous les moyens d'expression. Elle ne fait pas obstacle au libre exercice des cultes dans les enceintes militaires et à bord des bâtiments de la flotte. »
Cet article révèle toute la difficulté du sujet en associant des idées en apparence contradictoires, entre les exigences de l'état militaire qui imposent « le devoir de réserve », et la « liberté individuelle » ainsi que « la liberté de culte » dont les principes sont réaffirmés. Mais en même temps, en juxtaposant ces principes, il leur donne une valeur similaire, considérant qu'ils sont complémentaires, que tous ont leur égale importance pour le bon fonctionnement de l'institution militaire.

Au final, c'est bien le principe de laïcité qui s'applique au sein des armées mais une laïcité que je qualifierai « d'aménagée » pour répondre aux spécificités du métier militaire.
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Le fait religieux est comme naturel au monde militaire et déborde presque naturellement du cadre des principes fixés par la loi. De fait, notre institution exerce depuis toujours cette laïcité qualifiée récemment de « positive », qui tire ses fondements dans les racines chrétiennes de la France.
D'abord les valeurs essentielles que prône l'institution et dont certaines sont rappelées dans l'article 1er du SGM ne vont pas sans rappeler les vertus centrales des religions du Livre : « esprit de sacrifice pouvant aller jusqu'au sacrifice suprême », le principe d'obéissance, les notions de service, de disponibilité. De même, l'exigence déontologique imposée à tout militaire s'inspire très fortement des valeurs judéo-chrétiennes.
En outre, comme le souligne le général Bachelet, « le cérémonial militaire est une liturgie, liturgie laïque, mais liturgie ». A travers celui-ci s'exprime une dimension sacrée du métier des armes héritée de la tradition religieuse qui imprègne nos cérémonies.
Les traditions de nos armes ou de nos régiments font également appel à des références religieuses : la plupart des armes ont des saints patrons tirés du sanctoral catholique qui sont fêtés chaque année de façon très officielle.
Enfin, il est aussi nécessaire de rappeler que le droit international auquel doit se plier tout soldat en opérations, a pour objectif la réalisation de deux valeurs chrétiennes fondamentales: la dignité humaine et la paix entre les peuples. Le droit international de la guerre (jus ad bellum) et le droit international humanitaire (jus in bello) qui ont pour but de faire respecter ces deux principes ont été directement influencés par les réflexions des grands penseurs chrétiens Saint Augustin et Saint Thomas d'Aquin.
Le militaire, sans nécessairement s'en apercevoir, évolue en permanence dans un contexte marqué par la religion et le sacré. Notre armée ne réfute pas la longue tradition qui l'a unie à l'ordre religieux, bien plus elle l'assume et l'intègre dans tout ce qui la structure. L'ordre surnaturel (la Transcendance) a été converti en un ordre supérieur naturel et républicain, qu'exaltent nos valeurs, nos traditions, notre cérémonial.

L'existence même d'une aumônerie militaire est indispensable pour faciliter une bonne pratique religieuse qu'interdisent souvent les sujétions liées à l'état de militaire.
Pour ma part, je considère que l'aumônier répond également à un besoin opérationnel d'assistant psychologique, d'accompagnateur spirituel dans les périodes de doutes parfois existentiels que peut connaître tout soldat, tout combattant. Il peut donner aussi du sens à nos vies et à l'engagement opérationnel et lorsqu'il l'estime, et avec autant de doigté que d'intelligence des situations, faire sentir au chef militaire les attentes, les angoisses de ses subordonnés, voire le pré-alerter sur ce qui constitue des atteintes graves à leur dignité. Je sais que ce rôle d'auxiliaire du commandement ne fait pas l'unanimité mais combien de drames ont été évités, d'un mot, d'une allusion, d'un conseil amical et d'incommensurables douleurs atténuées par une sincère compassion dans l'épreuve.
Le soutien spirituel donné par les aumôniers à ceux qui lui sont ouverts, constitue un complément irremplaçable à la formation éthique et morale. Je crois également aux vertus modératrices des aumôneries pour guider les militaires croyants de toute confession à pratiquer leur foi dans le respect des principes du statut général et dans le sens de l'intérêt militaire.
Dans une armée de Terre dont la composition reflète la diversité de la société française, toutes les aumôneries ont leur place pour contribuer au respect des identités et de la cohésion des forces, dans le respect des valeurs de la République et des impératifs de préparation opérationnelle.

Au final, cette laïcité positive, décomplexée et complètement assumée, qui accueille toutes les religions, confère une efficacité supplémentaire à notre outil militaire.
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Après ce constat, il convient de montrer que la pratique de la religion est avant tout une expérience personnelle et privée, qui peut parfaitement coexister en toute harmonie avec le service des armes.

La guerre justifie fondamentalement que certains militaires fassent preuve de fortes convictions religieuses et cultivent la référence à Dieu. La mort est intrinsèquement liée à l'état de soldat : il peut la donner, il peut la recevoir, il peut en être spectateur. Par leur dimension transcendante, les religions apportent une partie des réponses indispensables pour éclairer l'action personnelle, le sens de la vie et de la mort, et écarter le désespoir pouvant surgir à la vue de la réalité des combats et des souffrances qu'elle engendre.
Indissociable du fait militaire à travers le rapport à l'au-delà que tout soldat peut ressentir lorsqu'il est dans son « trou de combat » ou pris sous le feu, l'acceptation du fait religieux est donc légitime dans nos armées et compatible avec le service des armes. « Si vous ôtez aux troupes et aux hommes de guerre la croyance à une autre vie, vous n'avez plus le droit d'exiger d'eux le sacrifice de leur vie », se plaisait à rappeler le général du Barrail, alors ministre de la guerre en 1872.

Entre convictions et indifférence, c'est avant tout les principes de tolérance et de neutralité qui doivent guider les comportements de chacun. La tolérance permet d'accepter et de respecter les différences de l'autre en garantissant sa liberté de pratiquer, quelle que soit sa religion, quand cela ne s'oppose pas aux contraintes du service. Elle exclut toute forme de prosélytisme ou de comportement ostentatoire, qui vont à l'encontre du principe de neutralité et de cohésion de l'institution. Car la force de notre armée réside dans sa capacité à dépasser ses différences dans le respect des convictions de chacun.

Dès lors, la clé de la réussite d'une laïcité que je souhaite apaisée et sereine au sein de l'armée de Terre, est que la religion, qui appartient à la sphère des convictions personnelles et privées, doit savoir rester à sa place et coexister avec une conviction collective supérieure et laïque, incarnée par l'esprit de corps et le service toujours exigeant de la France. Chaque militaire croyant doit pouvoir concilier ce service et la fidélité à des valeurs religieuses. Et si cette conciliation lui semble hors d'atteinte, il doit faire le choix, en son âme ou conscience, de rester ou de quitter l'institution. Nous avons la chance de vivre dans un pays démocratique qui nous permet d'opérer ces choix.

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Au final, je pense qu'il n'est pas interdit de rayonner sa foi dans l'application de principes simples et humains qui doivent animer tout militaire au quotidien : la rigueur, l'enthousiasme, la volonté et la camaraderie, mais sans ostentation, ni attitude caricaturale.

Gageons qu'à l'instar du concile chrétien, dont l'objectif est d'édicter des règles de Foi, de comportement et de discipline communes au sein des églises dans l'intérêt de tous, le principe de conciliation entre exigences du métier militaire et convictions personnelles puisse lui aussi, devenir, plus qu'un voeu pieu, une règle sur laquelle s'appuie la laïcité dans nos armées.

Je finirai mon intervention par cette citation du général de La Presle en 2001, elle-même reprise d'une devise de Blaise de Montluc écrite en 1550 qui peut caractériser le comportement de tout soldat quelles que soient ses convictions religieuses : « mon âme est à Dieu, ma vie est à l'Etat, ma conscience est à moi ».

Sources : Etat-major de l'armée de Terre
Droits : Armée de Terre 2008

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