Messieurs,
Je suis très heureux d'être parmi vous pour la deuxième année consécutive.
Vous savez que j'accorde une importance primordiale à la coopération entre nos deux armées de Terre.
A plusieurs reprises, en outre, j'ai rencontré votre chef d'état-major, le général Dannatt, avec lequel j'entretiens des relations personnelles de confiance, fondées sur une vision commune à de nombreux titres.
Considérant les caractéristiques organiques de nos deux armées, les nouvelles orientations stratégiques de la France et la nature de nos engagements opérationnels, je crois pouvoir dire que nous partageons beaucoup d'intérêts et que l'avenir, plus encore, nous rapprochera.
Je vous propose, ce matin, de vous dire dans un premier temps quels sont selon moi les dossiers du moment qui nous concernent pareillement. Puis je vous donnerai les grandes orientations concernant notre réorganisation et ses implications capacitaires.
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Quels sont les dossiers qui nous préoccupent tous et sur lesquels nous pouvons très utilement échanger ?
Tout d'abord, la condition militaire.
La fidélisation est un souci dont l'amélioration de la condition militaire est un des leviers de progrès. Nous allons dans les années à venir devoir faire face à de fortes tensions, sociétales et économiques, mais également liées, pour notre part, aux déflations d'effectifs militaires et au rythme toujours plus élevé des engagements opérationnels. Le général Dannatt a exprimé publiquement dans « The Times » (éditions du 5/06/08) son souhait de voir les soldes des soldats augmenter. Je suis avec beaucoup d'attention sa démarche, au moment où je me bats pour obtenir un plan d'accompagnement social décent pour nos militaires qui seront concernés par une mobilité exceptionnelle ou des départs anticipés, ainsi que pour obtenir la revalorisation des soldes [adoption des nouvelles grilles indiciaires]. Sur ce point votre combat rejoint également le nôtre.
Il est un deuxième domaine qui vous préoccupe plus particulièrement et auquel je reste très attentif, même si notre situation est différente pour le moment ; c'est celui du lien armée-nation. Vous craignez l'indifférence, l'absence de reconnaissance à l'égard de vos blessés et des vétérans ; c'est le syndrome du corps expéditionnaire que nous avons bien connu au moment de l'Indochine. Il existe en effet un risque de fracture entre la société libérale et ses soldats qui la défendent très loin du territoire national, à l'avant. Nous en sommes bien conscients. C'est pourquoi, pour ma part, je tiens à ce que l'armée de Terre soit visible sur le territoire national, qu'elle contribue de façon éminente et reconnue, à la sécurité intérieure, à la « défense de proximité » de nos concitoyens.
Le regard croisé est également pertinent en ce qui concerne l'acquisition d'urgence des matériels, vos « UOR » (urgent operationnal requirements), ce que nous appelons le processus d'adaptation réactive. Vous avez un temps d'avance sur nous dans ce domaine du fait de votre participation à l'opération Telic en Irak depuis 2003. Nous pourrions peut-être plus encore échanger sur nos expériences, comparer nos choix d'équipements et évaluer ensemble les problèmes liés au soutien de tous ces nouveaux matériels achetés sur étagère.
Enfin, il est un sujet difficile et qui mériterait que nous discutions sérieusement ensemble ; c'est celui du maintien des capacités de combat symétriques, autrement dit dans la langue de Shakespeare : how to keep the High Intensity Warfare Alive ? En effet, nous consacrons actuellement l'essentiel de notre énergie et de nos moyens aux engagements réels et les plus probables. C'est absolument nécessaire ; la vie de nos soldats en dépend ainsi que la crédibilité stratégique de nos deux pays. Mais nous devons trouver un compromis de façon à continuer d'entretenir nos savoir-faire conventionnels. L'incertitude nous impose en effet de rester vigilant et donc de conserver toutes nos compétences à un niveau strictement suffisant. Car, pour reprendre l'expression de l'amiral Castex, stratège français, « il est des pentes qu'on ne remonte pas ».
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Je vais maintenant évoquer la réforme de l'armée de Terre qui sera mise en oeuvre dans les mois et les années à venir.
Son contenu détaillé n'est pas encore connu. Le Président de la République s'exprimera le 17 juin prochain à Paris sur la question, devant un parterre de 3000 militaires et civils de la Défense et de la sécurité. Tout n'est pas encore figé, ni officiel, mais je peux d'ores et déjà vous donner les grandes lignes de cette réforme.
Les objectifs ont le mérite de la clarté et s'imposent d'évidence : contenir la dépense publique et adapter l'outil de combat au nouvel environnement stratégique.
Concrètement, les travaux du Livre blanc et de la RGPP nous conduirons à réduire le format de l'armée de Terre, en faisant effort sur le soutien et l'administration générale des forces. Mais il est convenu que les gains ainsi générés seront réinvestis au profit de la modernisation des forces, au titre de l'amélioration de la condition militaire, du renouvellement des équipements et de la préparation opérationnelle.
Pour cela, nous allons mutualiser en interarmées une partie du soutien, dissoudre des régiments et des états-majors et opérer des regroupements de formations dans des bases de défense -un peu dans l'idée de vos super garrisons.
Nous le ferons également en prenant en compte les conclusions du Livre blanc.
De ce que j'en connais, ce document stratégique prend acte du changement de la menace, de l'improbabilité d'une guerre conventionnelle symétrique aux portes de la France à moyen terme et de l'émergence de nouveaux risques. La participation des forces armées à la sécurité du territoire et la nécessaire interopérabilité des acteurs de la Défense de la sécurité sont plus fortement affirmées que précédemment. La contribution de la France à l'Europe de la Défense sera renforcée, avec comme préalable un rapprochement avec l'OTAN.
Au bilan, le Livre blanc donne la priorité aux capacités d'intervention aéroterrestres comme instrument privilégié de la stratégie militaire de la France et il reconnaît l'importance de l'armée de Terre dans la protection du territoire. Nous en trouverons la traduction concrète dans ce qui sera notre nouveau contrat opérationnel. L'armée de Terre devra en effet être capable de mettre sur pied en 6 mois une FOT 30 000 hommes pour une intervention extérieure de grande ampleur pendant 1 an ; ce qui suppose d'avoir rapatrié nos forces déjà engagées sur des théâtres secondaires. 10 000 hommes devront pouvoir être engagés simultanément sur le territoire national ; ce qui est nouveau et qui marque la reconnaissance de notre rôle éminent au titre de la sécurité de nos concitoyens. Enfin, 5 000 autres seront en alerte permanente.
Nous conserverons également des capacités d'entrée en premier, de commandement du niveau corps d'armée et de mise sur pied d'une division de type OTAN.
Nos forces resteront ainsi articulées autour de huit brigades interarmes : deux brigades dites de décision, deux d'engagement d'urgence et quatre multi-rôles. Elles seront appuyées par trois brigades spécialisées (BRENS, BTAC et BFST) et soutenues par une brigade logistique renforcée.
Enfin, nous procéderons à des rééquilibrages capacitaires pour mieux répondre au besoin opérationnel. Le combat débarqué, les moyens blindés roues-canon seront conservés à leur niveau actuel. L'artillerie et le génie seront en revanche resserrés ; certaines capacités seront réparties dans les régiments restants. La montée en puissance des capacités de renseignement s'intensifiera et dès cet été nous créerons les premières Unités de Renseignement de Brigade.
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Je voudrais conclure ce bref propos en parlant de l'avenir de nos relations bilatérales.
La coopération étroite en nos deux pays et nos deux armées est non seulement souhaitable mais inéluctable. Cette évolution tient à deux phénomènes étroitement liés : l'augmentation de la participation de la France aux opérations de guerre en Afghanistan et sa nouvelle posture à l'égard de l'OTAN. Ce double engagement, j'en suis convaincu, nous rapprochera plus encore parce qu'il répond à votre souci de mieux partager le fardeau des opérations en Afghanistan et parce que nos forces seront au coude à coude sur le terrain, sous le feu. Mais soyez certains que nous développerons des relations d'autant plus solides et durables, que chacune de nos deux grandes nations trouvera demain, au sein de l'organisation militaire de l'Alliance, une place digne de son rang.
Je vous remercie.
Sources : Armée de Terre 2008
Droits : Armée de Terre 2008