Mon général, directeur de l'Institut des hautes études de la défense nationale,
Mesdames, messieurs,
Je suis très heureux d'être cet après-midi parmi vous et je souhaite saluer tout particulièrement les auditeurs alliés.
Par le hasard du calendrier, ce rendez-vous arrive un peu tard ou un peu trop tôt. En effet, nous sommes dans la phase d'achèvement des travaux du Livre blanc, de la RGPP et de la revue des programmes d'armement. Vous, comme moi, en attendez les conclusions mais plus encore les décisions que prendra le Président de la République, chef des armées. C'est pourquoi, et plus particulièrement l'avant- veille d'un scrutin électoral, tout commentaire sur les chiffres des réductions d'effectifs et sur la nouvelle carte militaire serait superflu. En revanche, je souhaite vous redire publiquement que je suis favorable à la réforme de la défense, de l'armée de Terre en particulier. L'immobilisme n'est pas une option viable pour l'armée de Terre.
Cette réforme est en effet inéluctable dans le prolongement de celle de l'Etat.
Elle est indispensable pour permettre l'adaptation de l'armée de Terre à la menace. Car nous sommes à un tournant.
L'armée de Terre se situe au coeur de tous les engagements militaires de la France mais le renouvellement de ses matériels et l'amélioration de la condition militaire de ses soldats prennent du retard.
La recapitalisation de l'armée de Terre est donc urgente.
Nous sommes prêts à prendre nos responsabilités en nous réorganisant, voire en nous allégeant. Mais d'autres devront s'engager en prenant en compte la réalité stratégique qui redonne, de l'Afrique au Moyen-Orient ou à l'Afghanistan, la primauté aux opérations à terre. Ainsi, des choix devront être réalisés entre les armées, visant à rééquilibrer certains investissements au profit des forces terrestres, à l'instar des processus en cours chez les Israéliens, les Britanniques et les Américains.
Nous avons devant nous une opportunité de réforme, permise par la convergence du temps politique et de celui de l'armée de Terre. Nous devons la saisir, tout en ayant à l'esprit quelques considérations pour que la démarche de modernisation entreprise s'oriente dans la bonne direction, sur des critères non seulement économiques et budgétaires mais avant-tout stratégiques ou opérationnels.
Je me propose donc après ce préambule circonstancié de réfléchir avec vous et de vous sensibiliser sur des thèmes qui me paraissent essentiels pour comprendre l'armée de Terre dans le contexte politique, social, stratégique actuel. Mon propos n'a évidemment pas vocation à être exhaustif. Il laissera volontairement des vides et sera assez bref pour donner, si vous le souhaitez, du temps aux questions ou à d'autres développements.
J'aborderai 6 points.
Premier thème : l'armée professionnelle en 2008.
L'armée professionnelle n'est pas l'armée de conscription. Si le soldat professionnel en 2008 est une exception au sein de la communauté nationale par son métier, sa sensibilité sociale est la même que celle des autres citoyens français. Sa famille vit au rythme de la société et a les mêmes besoins. Lui-même sait que, du fait de son statut de contractuel, il réintégrera le monde civil à plus ou moins longue échéance. Enfin, dans une société libérale marquée par le primat de l'individu sur le groupe et tournée vers la satisfaction des besoins matériels, les contraintes, les sujétions et la spécificité même du métier de soldat, susceptible de sacrifier sa vie ou de supprimer celle d'un autre constituent autant de particularités qui doivent être compensées à la hauteur du caractère spécifique que constitue l'état militaire.
Pour l'armée de Terre, l'amélioration de la condition militaire représente donc un enjeu considérable en termes d'efficacité opérationnelle comme de recrutement et de fidélisation. Je vous ferai observer à ce propos, l'effort continu réalisé dans les sociétés libérales américaines et britanniques au profit de leurs militaires. Pour notre part, c'est un enjeu sur le long terme mais aussi sur le court terme. Dans le cas où nous procéderions à un redéploiement massif de nos implantations sur le territoire national ou si nous réduisions brusquement nos effectifs, nous ne ferons pas l'impasse de la mise sur pied d'un plan d'accompagnement social pour nos militaires.
Deuxième thème : les effectifs de l'armée de Terre.
Combien de fois n'ai-je pas entendu : « l'armée de Terre, c'est encore l'armée des gros bataillons. Ils sont trop nombreux. Plutôt la qualité que la quantité ».
Je répondrai comme je l'ai toujours fait : je ne fais pas du maintien du format de l'armée de Terre un dogme. Mais j'ajouterai aussitôt que nous ferions une grave erreur en réduisant les effectifs de nos forces opérationnelles. Le sens de l'histoire n'est pas chez nos alliés à la réduction de leurs effectifs militaires mais à leur stabilisation voire à leur augmentation.
Pour deux raisons principalement. La première tient au risque de « surengagement ». Avec 120 000 hommes, notre armée de Terre est d'un format équivalent à celui de l'armée de Terre britannique, et nous ne disposons pas de réserve opérationnelle à un niveau équivalent au leur. Or, l'armée de Terre britannique, déployée simultanément en Irak et en Afghanistan, rencontre de sérieuses difficultés à fidéliser ses soldats, ses sous-officiers et ses officiers, saturés par la durée, l'âpreté et l'enchaînement des engagements opérationnels. Cette « surchauffe » doit nous inciter à réfléchir au moment où nous renforçons nos forces en Afghanistan, au Tchad dans le cadre de l'Eufor et où nous maintenons notre dispositif au Kosovo et au Liban.
La deuxième raison qui nous incite à rester mesurés quant à l'idée de réduire les effectifs militaires tient à la nature des guerres dans lesquelles nous intervenons. Les guerres actuelles ont lieu au milieu des populations. Les opérations de stabilisation et de contre-rébellion exigent alors des effectifs suffisamment nombreux pour assister les populations et durablement contrôler le terrain face aux insurgés voire les éliminer. L'un des points clés des opérations de stabilisation tient au respect d'un ratio militaire / population adéquat. Ce ratio est atteint depuis le début dans les Balkans et la situation est sous contrôle. Cela n'a pas été le cas en Irak pendant les premières années. Le Surge appliqué depuis un an par le général Petraeus, c'est à dire l'augmentation des forces terrestres déployées, a permis de mieux sécuriser les principales villes.
Entre 2003 et 2008, nous avons ainsi assisté à une évolution importante de l'approche américaine des opérations. Les Américains en sont revenus de l'idée initiale de la transformation en substituant des effectifs par des effecteurs technologiques et des capacités de frappe à distance. Ils réinvestissent massivement au profit des effectifs au contact et de la préparation opérationnelle.
J'en viens ainsi logiquement au troisième thème : l'armée de Terre et la technologie.
Là encore l'armée de Terre affirme sa différence. Non pas pour refuser la technologie mais pour lui-donner la place qui lui revient au regard des spécificités de la manoeuvre terrestre.
Si en stratégie aérienne et maritime, dans un milieu homogène dépourvu de population, le facteur matériel est prépondérant parce que sa performance technique est décisive en vue de la destruction de l'adversaire, ce n'est pas le cas en stratégie terrestre. La destruction n'est qu'un élément de la manoeuvre dont le but est in fine de désorganiser l'adversaire. L'élément immatériel, psychologique, apparaît essentiel. Au-delà de toutes les combinaisons portant sur les « choses matérielles », l'art consiste à savoir renforcer ou maintenir ce lien de cohésion dans ses propres troupes et à savoir le distendre chez l'adversaire.
Les autres armées évoluent ainsi au rythme des innovations technologiques. L'armée de Terre, confrontée à la complexité physique et humaine des milieux terrestres, évolue au rythme des révolutions non seulement technologiques mais aussi sociétales, sociales, tactiques et stratégiques. Bref, elle doit s'adapter à l'irrationnel.
Les solutions éprouvées dans d'autres milieux ne sont donc pas forcément transposables dans le milieu terrestre. Il n'y a pas UN système d'armes structurant mais DES systèmes d'armes de décision, d'urgence ou multi rôles, sophistiqués ou plus rustiques, dont la combinaison, en fonction des circonstances, produit les effets tactiques.
Les matériels terrestres sont nécessairement diversifiés, adaptés en fonction du contexte d'emploi et de la menace. Dans ce cadre, la technologie et la technique ne font que compléter l'intelligence humaine sans la remplacer.
Quatrième thème : le lien armée-nation.
L'opinion française est-elle prête à accepter des pertes importantes au combat ou à admettre que des erreurs surviennent parfois provoquant des pertes civiles ? Ce qui était évident du temps de la menace aux frontières et de la conscription ne l'est plus aujourd'hui. Et nous devons nécessairement redéfinir le lien armée-nation. La défense de la France s'opère désormais également très loin du territoire national, à l'avant, des confins du Darfour à ceux de l'Hindu Kush. Dans ces guerres limitées, le contraste est fort entre l'implication des militaires professionnels en opérations et celle réduite de la Nation dont la survie n'est pas en jeu. C'est le syndrome du corps expéditionnaire et de sa légitimité.
J'y vois là plus particulièrement une source de vulnérabilité pour l'armée de Terre.
En opération, le soldat des forces terrestres est sous la pression permanente de l'adversaire dont les modes opératoires visent à le pousser à la faute. Sa responsabilité est donc exorbitante. Non seulement, la moindre erreur peut avoir des conséquences stratégiques et locales considérables, mais elle peut créer un fossé entre les militaires et l'opinion, préjudiciable à la sérénité des forces en opération et à la pérennité des relations avec la société civile dont l'armée est tributaire, ne serait-ce que pour son financement et son recrutement.
Comprendre la guerre, « terrain de la vie et de la mort » pour reprendre l'expression de Sun Zu, informer sans relâche l'opinion sur la complexité des opérations militaires, sont indispensables pour maintenir la confiance entre la Nation et son bras armé.
L'IHEDN y participe. La réserve également, et je vous engage à poursuivre au sein de l'armée de Terre comme au sein des autres armées pour développer les liens de solidarité. Mais ce lien devra nécessairement être consolidé sur le plan institutionnel. Pour ma part, je milite pour que les chefs d'état-major d'armée (CEM), en appui du CEMA, et seulement en appui, conservent un lien direct avec les décideurs politiques, le ministre et le Président de la République et qu'ils aient notamment une place au sein du Conseil de défense et de sécurité nationale. Les CEM sont des experts de la stratégie militaire générale et de celle appliquée à leur milieu. Ils sont légitimement des conseillers militaires du gouvernement et participent à ce titre à la décision politique, dans une logique de compétence professionnelle dans leur milieu en particulier.
Cette proximité attendue est également rendue nécessaire par l'émergence de la problématique sécurité-défense, dont je vais maintenant vous parler.
Ce sera le cinquième thème de mon propos.
Il ne fait pas de doute, pour reprendre l'expression du général Desportes, que si la menace n'est plus à nos frontières, la menace n'a plus de frontières. J'ai l'habitude de dire que sa diffusion est la forme la plus aboutie de la mondialisation. Cette transformation de la menace qui transcende les typologies classiques implique une évolution symétrique des relations entre les acteurs de la sécurité et de la défense pour éviter le contournement de notre dispositif.
La réponse à la menace ne peut donc qu'être globale.
Cela ne doit pas pour autant engendrer la confusion des genres. Car si les militaires, comme ils le prouvent en permanence en opérations peuvent remplir des tâches civiles de reconstruction et de sécurité publique, aucun organisme civil ne peut se substituer aux militaires pour faire la guerre. Banaliser l'emploi des militaires dans des missions de service public et de police présente en outre un autre risque, celui de la perversion de la force. Les Israéliens l'ont expérimenté. Accoutumés aux missions de police face aux Palestiniens, Tsahal a éprouvé des difficultés à se reconfigurer pour affronter le Hezbollah. L'enjeu pour moi ne se pose donc pas tant dans l'augmentation de la participation des forces terrestres aux missions de sécurité intérieure, déjà importante, mais dans l'amélioration de la coopération et de l'interopérabilité avec les autres organismes publics, dans un cadre interministériel mieux défini et plus rigoureux.
La création du Conseil de défense et de sécurité nationale constitue une étape importante vers la définition d'une stratégie globale.
Mais je souhaite également pour l'armée de Terre un repositionnement au sein de structures interministérielles rénovées, conférant un rôle et des responsabilités plus en rapport avec les moyens humains et matériels que nous mettons en oeuvre ou qui sont disponibles en cas d'urgence, ainsi que les compétences que nus détenons.
En opérations de stabilisation et de normalisation, l'intégration interministérielle doit également être plus poussée et plus réactive pour répondre aux besoins des populations et contrebalancer l'influence de l'adversaire. Il s'agit d'une certaine manière de développer parmi les acteurs publics une culture de l'action d'urgence en situation de guerre et de la coopération avec les militaires.
J'en viens enfin à mon dernier thème, celui de la guerre de demain.
Quel type de guerre demain, quel adversaire ? Des réponses à ces deux questions, il est possible d'en déduire le modèle de nos forces et plus particulièrement celui de l'armée de Terre. Sauf à considérer des choix politiques radicaux, l'armée de Terre ne peut pas faire d'impasse.
La durée, la diversité, la dispersion partout dans le monde et la dureté caractériseront encore longtemps les engagements terrestres. « La guerre est un caméléon » disait Clausewitz. Cela est plus vrai que jamais pour les forces terrestres confrontées en permanence à la surprise du moment, du lieu, de l'adversaire.
La coexistence des différentes formes de guerre ne nous permet donc pas d'être alignés sur une seule hypothèse. La diversité de la panoplie terrestre et sa réévaluation permanente sont le pré-requis de l'efficacité tactique. On ne combat pas une division irakienne en 1991 comme on combat les Talibans en 2008. Une force entraînée au combat classique ne sera pas nécessairement capable de combattre efficacement une insurrection et inversement. Pour nous, l'enjeu interne est de trouver le juste équilibre entre la préparation à une guerre improbable mais toujours possible et la préparation à la guerre réelle mais limitée.
Vous remarquerez que je n'utilise pas à dessein les termes de haute et basse intensité. Je crois qu'ils sont inadaptés et pernicieux. Ils nous ont conduit pendant de trop longues années à renoncer au déploiement en opérations de certains moyens, je pense notamment aux chars ou à l'artillerie parce qu'ils étaient catalogués « haute intensité » alors que leur utilité dans les opérations de stabilisation et de contre-insurrection est avérée. Nous nous sommes « bridés » inconsidérément. L'erreur est aujourd'hui corrigée et dans un contexte de durcissement des opérations, nous devons envisager la projection dès que possible des premiers hélicoptères Tigre et des VBCI.
Je vous dirai pour conclure qu'il nous faut toujours garder collectivement à l'esprit que l'armée de Terre est d'abord un outil de combat, pour faire la guerre quelle que soit sa forme, et pour la gagner. C'est la Guerre qui structure et dimensionne l'armée de Terre. Mal l'évaluer pourrait conduire à une dangereuse impasse. Est-ce immoral que de l'affirmer ? Est-ce immoral que de se préparer au pire ?
Avant de commencer la discussion, je voudrais affirmer qu'il n'existe aucune véritable solution de progrès en dehors de l'Europe même si le chemin est chaotique, décevant parfois. La prochaine présidence de l'UE par la France doit nous inciter, chacun à notre place, à imaginer des voies de progrès quelle que soit l'ambition du projet. Vouloir à moyen ou long terme chercher uniquement des solutions en national restera du « bricolage ».
Je vous remercie.
Droits : armée de Terre