Messieurs les députés, Messieurs les sénateurs, Mesdames et messieurs, chers amis
C'est pour moi un grand plaisir d'ouvrir ce cycle de « petit-déjeuner-débat » du Cercle d'étude de défense interparlementaire - Terre (CEDIT) et je remercie le sénateur Masseret et Monsieur et madame Pilliet d'avoir organisé ces six rencontres sur des sujets intéressant l'armée de Terre. La qualité de l'auditoire est sûrement à la hauteur des enjeux dont le principal pour moi demeure obstinément «la préparation des engagements opérationnels actuels et futurs de l'armée de Terre ». Car je le dis et le répète, notre priorité, notre seule raison d'être reste l'engagement opérationnel, ainsi que la préparation à cet engagement. Qu'importe la complexité « technique » ou « organique » éventuelle de la situation que nous vivons actuellement, celle-ci ne doit jamais nous faire oublier la finalité de nos efforts : remplir notre contrat opérationnel en mettant à la disposition du CEMA des hommes formés, bien entraînés pour leur mission, et aussi bien équipés que nous le permettent nos ressources financières.
Avec environ 10 000 hommes en opérations actuellement, 4250 en missions de présence et de souveraineté de courte durée, près de 6000 en alerte permanente et un petit millier déployés sur le territoire national dans le cadre de Vigipirate, l'armée de Terre est clairement une armée d'emploi et surtout une armée bien employée, qui fournit 80% des effectifs engagés en opérations. Nos bataillons et nos OMLT combattent au quotidien en Afghanistan avec près de 60 accrochages depuis le début du mois d'août.
La préparation à nos engagements s'appuie selon moi sur trois piliers :
- le Livre Blanc : les objectifs et le contrat que fixe le Politique aux Armées ;
- le socle de règlements, de textes, de connaissances, d'expériences, de savoir-faire que nous ont légués nos anciens et que nous réactualisons en permanence : nous ne partons pas de rien ;
- la réalité des conflits que les retours d'expérience nationaux ou étrangers nous permettent de mieux appréhender afin de nous adapter, nous former et nous entraîner en conséquence. J'y reviendrai.
Le Livre Blanc est donc notre référence. Comme les autres armées, l'armée de Terre doit être capable d'assurer :
- la sécurité de la nation face aux risques d'agression armée,
- le respect de nos engagements internationaux en matière de défense,
- la contribution de la France au maintien de la paix et de la sécurité internationale,
- la participation à la protection de la population sur le territoire en appui des dispositifs de sécurité intérieure et civile. Pour ce faire il nous fixe un contrat opérationnel depuis le 17 juin dont découle notre futur modèle de forces :
* Capacité jusqu'à 10 000 h sur le TN en quelques jours ;
* Intervention dans le cadre d'un engagement majeur multinational, en déployant 30000 hommes en 6 mois, pour une durée d'un an, sans renouvellement ;
* Capacité permanente d'action et de réaction autonome (type Guépard) jusqu'à 5 000 h dans des délais réduits ; Le Livre Blanc définit donc un cadre et des limites en termes de personnels (88 000 pour les forces terrestres), de structures (8 brigades interarmes, 3 brigades spécialisées), de capacités et d'équipements qui structurent notre préparation. Tout cela est inscrit à la page 224 !
Simultanément, l'armée de Terre n'a pas été épargnée par les événements de l'été : le drame de Carcassonne, l'annonce des restructurations et les événements d'Afghanistan nous ont quelque peu ébranlés. La mort de nos dix camarades dans la vallée d'Uzbeen a rappelé à nos concitoyens et parfois dans nos propres rangs que, derrière les vocables toujours trompeurs d'opérations d'aide au retour à la paix, de stabilisation de normalisation, se cachaient de véritables opérations de guerre et surtout qu'une fois choisi ce métier on ne choisit plus ses missions.
Mais après cette période difficile, les temps ne sont plus aux doutes et aux atermoiements mais à l'action. « Le chemin qui part de si loin ne s'arrête pas brusquement à nos pieds », écrivait Ernest Lavisse , « Des générations n'ont pas marché pendant des siècles pour nous donner le droit de s'asseoir ». Mon effort (et donc celui de l'armée de Terre) consistera, en ces périodes agitées, à tenir le cap des réformes et à assurer simultanément le contrat opérationnel qui nous est fixé, en préservant la cohésion, l'excellence opérationnelle et l'unité d'action de l'armée de Terre.
Alors comment préparer les engagements opérationnels actuels et futurs de l'armée de Terre dans ce contexte instable, dû à des engagements opérationnels qui se complexifient, des restructurations qui attisent les passions, des tensions fortes sur le recrutement, un budget périmétré au plus juste et une gestion toujours difficile du quotidien ?
Je suis convaincu que dans cette phase de transition, une préparation efficace passe d'abord par le respect de nos valeurs, de nos fondamentaux qui fondent la stabilité et la solidité de notre édifice. Simultanément, nous devons, dans un contexte opérationnel toujours marqué par l'incertitude et l'imprévisibilité développer une culture de la réaction et de l'adaptation dans tous les domaines afin de pouvoir en permanence emporter la décision sur le terrain. Mais à budget contraint, cette préparation devra aussi être différenciée, la priorité des moyens étant donnée à ceux qui s'engagent en opérations. C'est ce que je vais à présent vous démontrer en évoquant trois domaines qui ont un impact direct sur la préparation actuelle et future de nos engagements opérationnels : les ressources humaines, les équipements, la formation et l'entraînement.
Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il me semble important de revenir sur les nouvelles caractéristiques de nos engagements. Les menaces et les risques auxquels nous sommes susceptibles d'être confrontés sont détaillés avec précision dans le Livre Blanc et je pense que vous les connaissez, tout comme le nouveau paradigme de la guerre au sein des populations, qui se substitue au concept de guerre interétatique symétrique. Cela ne signifie pas que la perspective d'une guerre conventionnelle a disparu mais elle est devenue, pour un temps, moins probable du fait de la dissuasion nucléaire et de la supériorité militaire écrasante des États-Unis. Désormais, les conflits dans lesquels nous sommes engagés obéissent à la loi des « 4D », définie par le CEMA et que je vais à présent détailler :
C'est dans la durée que les opérations que nous conduisons produisent leurs effets (durée stratégique).
L'idée du « first in, first out » est aujourd'hui difficilement applicable car la paix que l'on nous demande de restaurer se conquiert, elle aussi, dans la durée. Les affrontements sont donc moins paroxysmiques mais plus long, le temps permettant d'éviter l'embrasement. Les opérations qui durent ont inévitablement un coût financier mais également humain car il faut entretenir les relèves ainsi que la volonté nécessaire pour l'emporter. Cela ne peut se faire sans le soutien de l'opinion publique.
Par ailleurs, les phases de combat s'allongent et s'intensifient (durée tactique), ce qui n'est pas sans incidence sur la préparation physique et morale de nos hommes.
Le durcissement des engagements se mesure à l'aune des opérations que nous conduisions, mais la menace reste toujours la même (AK47, RPG 7). Il est aussi dû à la détermination croissante de nos adversaires qui se nourrit souvent du désespoir de populations appauvries ou en proie à la guerre, mais également au trafic et à la dissémination des armes conventionnelles et des technologies duales. L'adversaire asymétrique ne s'interdit rien dans le déchaînement de la violence, sans nécessairement vouloir vaincre par les armes. Ce qu'il recherche, c'est la victoire psychologique en agissant via les médias sur les opinions publiques fragilisées.
La diversification caractérise nos théâtres d'opérations car la géographie physique et humaine, les conditions politiques et la situation sécuritaire persisteront à être différentes d'un pays à l'autre, d'un conflit à l'autre. En conséquence la réponse militaire ne pourra être que diversifiée.
Nous engageons des troupes sous différentes bannières avec des modes d'action et des règles d'engagement différenciés :
OTAN : 4400 (Kosovo, Afghanistan)
UE : 1500 (Tchad)
ONU : 1600 (Liban, RCI)
National : 2500 (RCI, Tchad).
La diversité des opérations est aussi une réalité au sein d'un même théâtre car le soldat peut simultanément conduire des opérations de force, de sécurisation ou d'assistance, ce qui complexifie encore son métier. Plus que jamais il doit savoir maitriser la force tout en étant capable de changer de posture presque instantanément (principe de réversibilité). Car la diversité de nos adversaires influe également sur nos savoir-faire : des organisations militaires étatiques armées jusqu'aux dents, aux bandes armées mobiles et sachant utiliser à leur profit les médias, toutes utilisent aussi bien la menace des armes de destruction massive, que des armes conventionnelles ou des engins explosifs improvisés, qu'il faut savoir contrer. à engagements diversifiés, préparation opérationnelle diversifiée.
La dispersion des zones de crise est un véritable défi car elle est synonyme d'élongation logistique, de duplication des chaînes de commandement, d'éparpillement des moyens de soutien, de multiplication des cadres juridiques.
En outre, au sein des théâtres d'opérations, nos efforts sont également dispersés car il n'existe plus de lignes de front délimitant les zones d'action de chaque partie. L'ennemi est disséminé dans des espaces « lacunaires », voire étroitement imbriqué dans nos dispositifs, notamment en zone urbaine, ce qui rend la tâche encore plus ardue. Nous devons en permanence rechercher un équilibre entre la dilution des forces pour contrôler de vastes zones et leur concentration sur les points-clés et porter nos efforts sur le renseignement.
A ces 4 facteurs, j'en ajouterai un cinquième : le droit dont le respect peut limiter une partie de notre liberté de manoeuvre mais augmente inévitablement la légitimité de notre action. Nous devons être toutefois certains que l'adversaire mettra tout en oeuvre pour nous pousser à la faute et chacune de nos erreurs sera exploitée médiatiquement pour délégitimer notre action aux yeux de l'opinion. Il nous faut donc former des soldats équilibrés, solides, moralement et physiquement forts, sachant maîtriser la force pour affronter un ennemi dont « l'asymétrie morale » est un moyen comme un autre de nous fragiliser.
Ce contexte un peu nouveau a donné lieu à la redéfinition des missions de l'armée de Terre en 2007 :
- emporter la décision et gagner à tous les coups, de préférence en interarmées et en coalition ;
- protéger les populations y compris sur le territoire national en soutien des forces de sécurité ;
- stabiliser en restaurant la confiance par un contrôle permanent du milieu ;
- normaliser, c'est-à-dire favoriser le retour à la paix ;
- aider et assister les populations et nos concitoyens en cas de catastrophe.
Mais au regard des nouvelles menaces définies par le Livre Blanc et des engagements les plus probables auxquels l'armée de Terre sera confrontée, nous avons également procédé à un rééquilibrage capacitaire de nos forces dans une logique de stricte efficacité opérationnelle. Les fonctions les plus sollicitées (combat débarqué de contact, renseignement, forces spéciales, aéromobilité) sont préservées voire densifiées, et si les autres sont inévitablement réduites, le spectre des capacités est conservé au sein des régiments restants.
Vous l'aurez compris, « le monde de l'après-guerre froide cède très vite la place à un monde plus mobile, plus incertain et imprévisible, exposé à des vulnérabilités nouvelles » (Préface du Livre Blanc par le Président de la République). Dès lors, tous nos efforts doivent contribuer à nous adapter à cette nouvelle donne afin que nos hommes puissent accomplir leur mission dans les meilleures conditions. Cela commence par la constitution d'une ressource humaine de qualité.
Préparer nos engagements futurs, c'est mettre à la disposition du CEMA des soldats aptes à l'engagement en quantité suffisante. Dans ce cadre, l'une de mes principales préoccupations concerne la préservation de notre recrutement. L'impératif de jeunesse est un principe-clé dans une armée professionnelle composée à 72% de contractuels à carrières courtes voire très courtes. Pour maintenir une moyenne d'âge compatible avec la disponibilité opérationnelle attendue, nous devons en permanence régénérer nos effectifs et donc recruter. Si nous limitons voire stoppons nos flux d'entrée, notre système vieillira et s'effondrera sur lui-même faute de combattants jeunes. Or, dans le contexte actuel de déflation, nos concitoyens peuvent avoir le sentiment que l'armée de Terre « licencie », ce qui altère notre image. Je m'emploie à diffuser et marteler le message inverse : nous recrutons, en ajustant nos flux d'entrée à nos futurs besoins.
Ma seconde préoccupation est de conserver coûte que coûte notre ressource formée à grand prix et de capitaliser dans la durée les expériences acquises par les soldats qui ont combattu en première ligne. Plus concrètement, il s'agira de prendre les mesures idoines pour lutter contre un éventuel syndrome « Afghanistan », qui pourrait provoquer une inflation des départs de nos hommes, phénomène très bien décrit en son temps par le général de Gaulle pour les soldats de la Grande Guerre : « tous ces hommes, dont la lutte avait si fort éprouvé le courage et les nerfs, mais aussi étendu le champ de l'activité et varié la vie, goutaient, certes, la sécurité en partie recouvrée, mais, d'autre part, ne se voyaient point ramenés à des tâches monotones». Nous devons absolument fidéliser ces combattants expérimentés et aguerris.
Il y a également un aspect qualitatif dans la gestion de la ressource humaine qui participe directement à l'efficacité opérationnelle du soldat. « Bien vivre de son métier pour bien vivre son métier » n'est pas un slogan galvaudé. Le soldat s'épanouira et se « défoncera » dans un système qui lui offre des responsabilités et des perspectives de carrière qui répondent à ses attentes. L'attractivité de notre armée de Terre passe inévitablement par la lisibilité des parcours professionnels qui sont proposés à nos jeunes. La crédibilité du système repose également sur ce principe d'égalité des chances (ou de promotion sociale), qui a toujours existé dans les armées de la République et qui se traduit par une forte promotion interne pour ceux qui veulent bien s'élever par l'effort. Je tiens à rappeler que la moitié des sous-officiers sont d'anciens soldats et que la moitié des officiers sont issus du corps des sous-officiers. Ce principe pérenne, que je veux renforcer est un facteur de motivation et in fine de cohésion tant dans nos activités quotidiennes qu'en opérations.
Je finirai par la condition militaire que je considère comme légitime pour compenser nos contraintes et nos sujétions, et nécessaire parce qu'elle participe directement à l'amélioration de notre capacité opérationnelle. Des avancées notables ont été faites depuis 2001 dont la revalorisation indiciaire en cours, mais je pense qu'à l'avenir, les revalorisations (indiciaires et indemnitaires) seront plus que jamais liées à l'application effective de notre spécificité militaire et à nos résultats opérationnels.
Si le militaire est reconnu au sein de l'institution comme au sein de la Nation, si ses conditions de vie professionnelles et sociales sont préservées voire améliorées, il n'en sera que plus efficace sur le terrain, dans le service de ses équipements.
Dans le domaine des équipements, l'objectif est simple : nos unités doivent disposer de ce qu'il faut pour s'entraîner là où il faut avec le meilleur de ce que nous avons pour s'engager. La préparation aux engagements actuels et futurs est une préoccupation constante qui exige de la réactivité face à un adversaire fondu au sein des populations, irrégulier et imprévisible. Car celui-ci choisit généralement d'agir là où notre puissance technologique ne donne pas sa pleine mesure, en zone urbaine, ou dans des terrains compartimentés. Pour pallier son manque de moyens, il utilise l'éternel principe de contournement et s'adapte très vite à nos modes d'actions et à nos équipements: très probablement doté de moyens financiers de plus en plus en plus conséquents (criminalité, détournement de certains revenus du pétrole, de la drogue...), il a un cycle technologique plus rapide que le nôtre, non soumis au code des marchés publics, usant alternativement des technologies les plus modernes ou a contrario des techniques les plus rudimentaires. Nous sommes véritablement entrés dans une ère de « course à l'innovation » que nos hommes sur le terrain tirent vers le haut.
Face à cet adversaire qui fait « feu de tout bois » et afin de rétablir la supériorité opérationnelle des troupes déployées sur le terrain, l'armée de Terre a mis en place depuis plus d'un an la procédure de l'adaptation réactive. Celle-ci se traduit par l'amélioration dans l'urgence d'un matériel existant, l'acquisition d'un équipement plus performant, tout en raccourcissant les délais de réalisation ou d'acquisition. En 2008, nous avons consacré près de 110 millions dans l'acquisition de matériels destinés à protéger nos soldats en Afghanistan ou à améliorer leur puissance de feu : tourelleaux télé-opérés, cabines blindées pour nos véhicules logistiques, brouilleurs anti-IED, LG 40 mm... et 9 millions pour les équipements individuels. Même s'il répond à un véritable besoin, ce principe de réactivité devra rester limité au seul besoin opérationnel pour éviter de générer des micro-parcs coûteux. Il ne doit pas se substituer au développement capacitaire d'ensemble.
Car l'armée de Terre réceptionne et commande des matériels bien adaptés à ses engagements actuels et futurs qui lui permettront de combattre avec la puissance de feu et la précision requises, tout en garantissant un maximum de protection à ses soldats (VBCI, FELIN, CAESAR, Tigre...). Mais je suis convaincu que notre efficacité sur le terrain passe également par la préservation de nos programmes de cohérence opérationnelle qui ne doivent pas être écrasés ou évincés par les programmes dits majeurs. Le milieu physique et humain dans lequel évoluent nos hommes est complexe et justifie l'existence de ces petits programmes qui améliorent l'efficacité du combattant au sol et permettent souvent d'épargner le sang.
Dès lors, préparer la guerre future dans le domaine des équipements, c'est mettre au point, en liaison avec la DGA, des systèmes d'armes dont les séries seront obligatoirement plus courtes, les matériels plus rustiques, mais mis au point plus rapidement, disposant d'une réserve de masse permettant d'inévitables évolutions. Enfin pour éviter des désagréments en matière de maintenance, ces équipements devront disposer d'un soutien intégré pendant toute leur durée de vie. S'agissant des engins dits duaux, l'acquisition de camions ou d'engins de chantier ne nécessite pas de lancer des programmes mais plutôt de privilégier l'achat sur étagère.
Préparer la guerre future, c'est aussi concentrer nos efforts autour de 3 axes qui reprennent les priorités du Livre Blanc.
- La protection des combattants reste un enjeu majeur qui peut être amélioré par le développement de la protection active des engins de combat et des véhicules ( soft kill et hard kill) et l'amélioration des systèmes de détection des mines.
- Le développement de la « vétronique » et plus précisément des réseaux d'information digitalisée, pour mettre en communication les différentes fonctions et obtenir une optimisation d'ensemble, permettra de consolider la numérisation de l'espace de bataille et de rester au niveau de nos principaux alliés, comme les USA ou la Grande-Bretagne.
- Enfin, rechercher des pistes d'économie dans le domaine de la consommation de carburant et de la consommation d'énergie en général, en poursuivant les recherches sur la miniaturisation des motorisations, l'allongement de leur durée de vie et la production d'énergies renouvelables sur le terrain.
Je voudrais achever cette partie sur les équipements par le maintien en condition opérationnel (MCO) des matériels qui impacte directement la préparation à nos engagements futurs. En effet, le MCO est le deuxième poste budgétaire après la solde (320 millions pour le MCO terre, 238 millions pour le MCO aéro) mais le coût des pièces de rechange s'accroit en raison de nos matériels anciens ou très modernes (1 Tigre = MCO de 10 gazelles). En outre la rigidification des budgets liée à l'augmentation des contrats globaux laisse très peu de marges de manoeuvre financières. Dès lors, il nous faut agir différemment pour concilier des coûts de MCO croissants et l'entraînement nécessaire de nos unités, au risque de s'épuiser à entretenir des parcs trop nombreux et trop vieux. La mise en place de la politique d'emploi et de gestion des parcs (PEGP) vise à répartir en 4 parcs différenciés l'ensemble des matériels de l'armée de Terre (gestion, entraînement, service permanent, alerte + parc OPEX). Pour le MCO, ce sont désormais les principes de différenciation et de stricte suffisance qui s'appliquent en limitant au plus juste le volume et le rythme d'emploi des parcs utilisés à l'entrainement et en réservant nos meilleurs équipements pour l'engagement opérationnel.
De plus, le coût croissant du MCO nous contraint progressivement à adapter notre préparation en recourant à des voies alternatives de formation comme la simulation ou la substitution. Si ces moyens alternatifs constituent des aides précieuses permettant de s'entraîner régulièrement et à moindre coût, elles ne sauraient remplacer l'entraînement sur le terrain tous moyens réunis. Mais cela devra se faire sous certaines conditions. Cela me conduit bien évidemment à évoquer en dernier lieu, la formation et l'entraînement de nos hommes.
L'armée de Terre n'a pas attendu le Livre Blanc pour adapter sa préparation opérationnelle au nouveau contexte stratégique. Depuis quelques années, les forces terrestres promeuvent le multinational sur le national, la préparation à l'engagement immédiat sur celle d'une guerre générique hypothétique, la polyvalence sur la spécialisation, la préparation qualitative sur le quantitatif. Mais dans un contexte budgétaire contraint, la préparation opérationnelle de nos unités s'appuiera, elle aussi, sur un principe de différenciation : l'engagement opérationnel détermine les priorités dans l'attribution des moyens et des ressources pour l'entraînement. La priorité sera donnée à ceux qui s'engagent dans les opérations les plus exigeantes, tandis que les autres s'efforceront de maîtriser un socle commun de savoir-faire. Cette préparation opérationnelle différenciée suit la logique des « 4 couches » :
- la formation individuelle et initiale commune à tous les soldats de l'armée de Terre (« le fond de sac »).
- l'apprentissage des missions collectives, socle commun à toute l'armée de Terre qui permet d'être projeté en unité PROTERRE, et dont les missions sont adaptées au niveau d'entraînement. En fonction de la nature de la mission et de la dangerosité des théâtres, les forces terrestres déploient 4 types d'unités PROTERRE.
- l'acquisition des savoir-faire techniques et tactiques propres au métier de chaque unité (« le coeur de métier »).
- Pour les unités projetées en mission, soit en PROTERRE, soit dans leur métier spécifique, l'armée de Terre développe une formation d'adaptation à la mission appelée également mise en condition pour la projection (MCP) qui bénéficie de la priorité en termes de moyens à l'aune de l'importance et de la dangerosité de chacun des théâtres.
Cette PREPAOPS différenciée permet de mieux cerner les priorités et d'y affecter les moyens en conséquence, en se concentrant sur la préparation des engagements planifiés plutôt que sur un scénario générique dont l'occurrence est faible.
Notre préparation doit et devra s'appuyer plus que jamais sur les retours d'expérience car je suis convaincu que les armées qui progressent sont les armées qui apprennent et mettent directement en application les leçons apprises. C'est un des volets de l'adaptation réactive énoncée plus haut. A l'aune de nos RETEX les plus récents, nous appliquons les principes suivants pour la préparation de nos hommes.
Au combat, tout n'est que rémanence, c'est à dire restitution instinctive de ce que l'on a inlassablement appris. C'est pourquoi nous devons nous accrocher à nos fondamentaux : en permanence, développer et cultiver l'aguerrissement au combat, les savoir faire élémentaires tactiques et techniques par le drill individuel et collectif, la précision et la discipline dans le tir au combat, pour ne citer que les principaux. L'impératif d'inscrire nos actions dans la durée et au contact redonne toute sa place à l'homme, à son instinct, à son sens de l'initiative et à ses facultés d'adaptation. « L'homme reste l'instrument premier du combat » (Ardant du Picq).
On assiste aussi à un retour du rôle prépondérant des échelons tactiques car le contrôle permanent du milieu de façon souvent décentralisée est d'abord une affaire de section ou de compagnie (sous-groupement tactique interarmes). C'est la raison pour laquelle nous portons la priorité des efforts sur ces petits niveaux qui sont les plus sollicités dans les opérations actuelles.
Ensuite, face à un ennemi déterminé, fortement armé, une section seule doit pouvoir bénéficier très vite d'appuis interarmes, interarmées voire interalliés. C'est pourquoi, dans nos entraînements, nous introduisons la pratique du combat interarmes voire interarmées au plus bas niveau (Tir d'appui artillerie, appui air-sol, détachement interarmes de circonstance pour une opération ponctuelle). La numérisation de l'espace de bataille devrait encore améliorer cette intégration au plus bas niveau.
Il est aussi nécessaire de placer les unités qui s'entraînent dans les situations les plus réalistes possibles : c'est pourquoi nous développons l'aptitude des unités à durer dans l'inconfort et la rusticité, quels que soient le climat ou la contexture du terrain. L'aguerrissement doit être permanent. Enfin, les opérations de stabilisation connaissent régulièrement des pics de violence qui sont de véritables « opérations de guerre ». Nous marquons un effort sur l'adaptation des unités à la réversibilité brutale des situations et des niveaux de violence en les plaçant dans des situations extrêmes allant de la patrouille légère de présence, à des actions de combat de haute intensité qui durent et entraînent des pertes importantes.
Nos centres d'entraînement et le regroupement de nos écoles de formation nous permettront de répondre aux enjeux de nos engagements, grâce également à la PEGP. Nos deux centres d'excellence, le centre d'entraînement tactique (CENTAC) et le centre aux actions en zone urbaine (CENZUB) constituent deux outils performants et souples d'emploi où les unités du niveau S/GTIA sont évaluées pendant une semaine dans les conditions d'une opération réelle, en configuration guerre contre une force adverse dédiée au centre et bien entraînée.
La rationalisation de nos camps d'entraînement, centrés sur deux pôles principaux (Champagne et Provence), permettront aux unités de s'entraîner avec tous les moyens disponibles dans un contexte fortement « interarmisé ».
Le regroupement de nos écoles de formation en pôle permettra de développer une véritable synergie interarmes, à proximité des camps de manoeuvre (EAI, EAA, EAALAT).
Enfin concernant la préparation opérationnelle, il est aussi indispensable d'appliquer et de valoriser l'existant. Nous devons renouer avec l'apprentissage et la mise en application des principes de la guerre, analyser tous nos modes d'action à l'aune de ces principes et surtout ne pas dénier à l'adversaire le droit d'en user aussi. Car la nature de la guerre ne change pas fondamentalement, elle reste toujours l'affrontement de deux volontés antagonistes.
Nous devons continuer à valoriser tout ce qui est écrit dans nos règlements, ce que nous avons pu apprendre tout au long de notre carrière, en école, en régiment et en opérations, en résumé tout ce qui constitue le socle sur lequel viendra s'appuyer, le moment venu, l'instinct du chef, l'instinct du soldat car au combat, tout n'est que rémanence. La connaissance technique et tactique et l'intelligence ne sont rien sans une bonne dose d'instinct. Comme le souligne le général de Gaulle dans le Fil de l'Épée : « Si l'intelligence nous procure la connaissance théorique, générale, abstraite de ce qui est, c'est l'instinct qui nous en fournit le sentiment pratique, concret, régulier ». Mais s'imaginer que le moment venu l'instinct palliera l'insuffisance est une erreur. Il faut donc aussi travailler sans relâche !
Enfin dans ces périodes difficiles, il nous faut cultiver inlassablement nos forces morales par l'application de 4 vertus cardinales que sont la rigueur dans le travail, l'enthousiasme dans l'action, la volonté dans l'adversité et la camaraderie au quotidien.
Vous le voyez, l'armée de Terre devra poursuivre son effort de formation et d'entraînement de ses hommes aux conditions réelles des opérations. La polyvalence requise pour chaque soldat, à la fois combattant et bâtisseur, mettant en oeuvre des systèmes d'armes sophistiqués, maître de lui-même en toutes circonstances, imposera de conserver un dispositif de formation militaire cohérent et spécifique, car le métier de soldat ne ressemble à aucun autre, conjuguant formation psychologique, physique, technique et déontologique.
En conclusion, l'armée de Terre se prépare à ses engagements opérationnels du moment :
- en s'appuyant sur une ressource humaine conquise puis fidélisée difficilement mais en quantité suffisante ;
- en répartissant au mieux ses parcs en équipements lourds entre préparation opérationnelle et projection ;
- en modelant l'entraînement en fonction des missions à accomplir ;
- en faisant un effort d'adaptation réactive couteux. En revanche, il faut être conscient que la montée en puissance nécessaire à la mise en oeuvre de tous les contrats impliquerait un effort financier et industriel soutenu en termes de munitions et d'équipements.
Sources : Armée de Terre
Droits : Armée de Terre