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Retour d’expérience d'une mission de terrain à Nouakchott (Mauritanie), 08-09 2012

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Mise à jour : 03/12/2012 15:55

Jeune chercheur rattaché à l’IRSEM et chercheur associé à l’UNIDIR (United Nations Institute for Disarmament Research, Genève), où il travaille sur les questions de dissuasion nucléaire et de bouclier anti-missiles, Jérôme Pigné commence un doctorat de science politique à l’Université de Lille I sur « Les enjeux sécuritaires et sociologique de la lutte contre le terrorisme au Sahel ; la coopération entre l’Union européenne et les pays du champ ».

 Ses axes de recherche sont :

  • Politique sécuritaire de l’Union européenne
  • Maghreb/Sahel
  • Théories de sécurité et systèmes d’alliances
  • Sociologie du terrorisme et de la violence politique

          

Par Jérôme Pigné

(Du même auteur, voir aussi : La Mauritanie face à la crise au Nord-Mali - Changement de stratégie ?, sur le site de l’Institut Thomas More)

Ce voyage de terrain a été effectué dans le cadre de nos études doctorales et facilité par une structure locale qui nous a pris en charge – Mauritanie Perspectives. Cette première approche visait à interroger les acteurs locaux et étrangers (évoluant sur place) sur leurs perceptions quant à la situation sécuritaire au Sahel avec un focus sur la Mauritanie et la crise au Nord-Mali, ainsi que sur les conséquences dans la région.

Notre sujet, Les enjeux sociologiques et sécuritaires de la lutte contre le terrorisme ; la coopération entre l’Union européenne et les pays du champ, recoupe plusieurs champs disciplinaires tels que la sociologie, les sciences politiques et les enjeux d’une thématique de sécurité internationale : le terrorisme islamiste.

Cette première expérience, qui aura été très enrichissante, nous permet d’identifier d’ores et déjà plusieurs axes de problématiques au sein de notre objet d’études, qui se décompose autour de la prolifération du terrorisme au Sahel (africanisation du phénomène ?), des enjeux de coopération régionale (architecture sécuritaire et de coopération entre les pays du champ, imbrication avec d’autres structures telles que la CEDEAO ou encore l’Union africaine), et plus largement de la coopération internationale (implication de l’Union européenne et de ses États membres, et le rôle des États-Unis, fer de lance de la lutte contre le terrorisme international depuis les attentats du 11 septembre).

Nous retiendrons essentiellement deux thématiques pour ce retour d’expérience : l’évolution sociétale de l’islam à l’égard du radicalisme salafiste et son impact sur le politique (au sens large), et l’opacité qui règne autour de la structure d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) dans la région et sa capacité d’inclusion dans les sociétés locales.

 

Enjeux et perceptions d’un objet d’étude vu par les acteurs locaux

 Islam, islamisme et radicalisme

Pour comprendre l’impact et la dangerosité de l’islam radical en Mauritanie, nous  avons posé un certain nombre de questions relevant de la religiosité d’une société complexe sur le plan sociologique et culturel[1]. Tout d’abord, comment est perçue la menace djihadiste dans le pays ? Et deuxièmement, est-ce que l’islam, au vu des pratiques culturelles et traditionnelles en Mauritanie, est un rempart à la prolifération d’idéologies rigoristes et donc au recrutement de la jeunesse? Autrement dit, quelle est la résilience de la société mauritanienne face aux phénomènes islamistes radicaux ? Pour le journaliste de la Tribune (Nouakchott), Mohamed Fall Ould Oumeir, la menace est venue par les mahadhir[2], dans les années 2000, à une période où l’État était laxiste en la matière[3]. Pour la majorité des personnes interviewées, la menace provient de l’extérieur, à l’instar de l’influence wahhabite en provenance du Qatar et de l’Arabie Saoudite. Ajouté à cela, l’apparition de l’islamisme (discontinue depuis le début des années 90) est une conséquence des échecs successifs du capitalisme et du socialisme importés par les pays occidentaux[4] ; « C’est un retour vers l’islam qui est ponctué par d’autres évènements internationaux (conflit israélo-palestinien, soutien des États-Unis à Israël, positionnement des occidentaux pendant la guerre civile algérienne[5]) ».  Pour Zekeria Ould Ahmed Salem, un sociologue mauritanien rattaché à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), à Paris, c’est un phénomène qui s’exprime à travers des logiques nationales et des dynamiques transnationales, voire globales[6]. Pourtant, il semblerait que l’on oppose à cette tendance à l’islamisme (qui n’est pas généralisé bien sûr), des pratiques religieuses tolérantes, évolutives et progressistes et que l’on dit en accord avec la démocratie. « Notre islam est un islam tolérant, basé essentiellement sur l’individu et ceci en rapport avec l’histoire et les traditions des peuples maures dans la région[7]». Pour le journaliste de Magharebia, Jemal Ould Oumar, l’islam pratiqué est un islam dit « coutumier » dans un pays où les traditions sont fortes et qui naturellement s’imposent comme un rempart à l’islam radical[8].

Deuxième série d’éléments, nous nous sommes interrogés sur les conséquences politiques de ce phénomène, à savoir la perception qu’ont les acteurs locaux de ce que l’État met en œuvre (ou devrait mettre en œuvre) en coopération avec les différents acteurs qui composent la société civile. On s’interroge ainsi sur le rôle des Oulémas, la question de la régulation des Mahadhir, et enfin sur la mise en place de débats au sein de la classe politique, sur des questions qui s’avèrent être sensibles, voire taboues. Pour Mohamed Fall Ould Oumeir, le rôle des Oulémas est central. « Malheureusement, il faut un courage que les gens n’ont pas ». Pour ce dernier, il faut un positionnement clair et précis contre l’extrémisme et dans « l’acceptation du modernisme ». Enfin, il paraît nécessaire de mettre en place ce dialogue au sein de la classe politique et en partenariat avec les différentes parties prenantes de la société mauritanienne. C’est dans cet état d’esprit que le gouvernement a mis en place une première table ronde au Palais des Congrès en 2010[9]. Pour d’autres en revanche, le rôle des Oulémas ne peut pas satisfaire ce besoin. « Le rôle des Oulémas est consommé, ils ont perdu leur crédibilité et c’est pour cela qu’il est nécessaire de trouver d’autres solutions, d’autres intermédiaires qui permettent une bonne interprétation de la foi et du jihad[10] ». Pour un économiste de la CMAP (Centre Mauritanien d’Analyses Politiques), « la Mauritanie bénéficie d’un avantage sur d’autres pays : c’est le fait que les confréries jouent un rôle très peu présent dans la société et donc l’État est prédominant sur ces questions. C’est un avantage considérable par rapport à d’autres pays, comme le Sénégal par exemple[11] ».

Enfin, rappelons qu’en termes d’assistance extérieure, l’Union européenne, à travers sa stratégie de sécurité et de développement pour le Sahel, cherche à contenir et éradiquer ce phénomène de radicalisation et d’extrémisme religieux[12]. Ainsi, comment peut-elle contribuer à encourager les acteurs locaux dans cette démarche ? Ce qui est un sujet sensible pour un acteur extérieur, qui ne peut réellement interférer dans les affaires religieuses et culturelles d’un pays étranger[13]. D’une manière générale, ce pilier de la stratégie est mal (ou peu) compris par les acteurs que nous avons interrogés. A ce titre, un diplomate occidental ajoutait : « Ce qui touche à un tel sujet doit être pensé de l’intérieur, et non pas par une institution étrangère, qui plus est occidentale…[14] »

 AQMI entre nébuleuse djihadiste et conglomérat de trafiquants en tout genre

Notre deuxième focus s’attache à la perception qu’ont les acteurs locaux de ce qu’est Al-Qaïda au Maghreb Islamique. Notre constat est qu’il semble difficile de savoir qui constitue les forces de ce qu’on appelle la nébuleuse djihadiste. La situation qui prévaut aujourd’hui au Mali en est un exemple très significatif. Il n’y a pas réellement de tendance globale dans ce que nos interlocuteurs ont pu nous dire sur cette question. Il est difficile de savoir si AQMI est une nébuleuse islamiste à vocation djihadiste ou si c’est une entreprise (franchisée) qui « cherche uniquement à perpétrer ses activités criminelles (gangstero-djihadistes comme il est souvent décrit par les analystes), sous couvert de l’islam[15] ». Les avis sont donc partagés : « Depuis les grandes conquêtes au XIème siècle (route de l’or), les protagonistes agissent sous couvert de la religion qui est le ciment, la base collective, de la société dans notre pays[16] ».

Au Mali, c’est une implantation via les tissus sociaux du septentrion qui ont permis à Al-Qaïda de proliférer dans la région : «  90% des membres appartenant à AQMI sont mariés avec des maliennes dans le Nord ». Ils étaient quelques dizaines au début des années 2002-2003, on les a laissé prospérer, et depuis 2009-2010, leur cible de recrutement sont les touaregs de la région  (essentiellement des algériens et des mauritaniens à la base)[17]».

Sur les exactions commises dans le nord du pays (lapidations, amputations, destructions de mausolées), au nom de la charia, la majorité de nos interlocuteurs pensent que c’est un écran de fumée visant à déstabiliser les autorités locales et internationales et à créer un écho médiatique. Pour l’ancien ambassadeur mauritanien, Ahmedou Ould Abdallah, aujourd’hui directeur du Centre 4S (Centre Stratégique pour la Sécurité au Sahel-Sahara), interrogé par RFI le 2 juillet 2012, le fait de brandir l’islam à tout va est une façon de se rendre légitime, d’avoir un écho dans les médias occidentaux, de faire peur à ceux qui tenteraient de s’opposer à eux et enfin, de dynamiser leur activité de recrutement auprès des populations locales. En effet, le manque de reconnaissance sur le plan économique et social peut être un levier pour les djihadistes, afin d’embrigader des jeunes en manque de repères, ou tout simplement pour subvenir à des besoins élémentaires. On évoque aussi souvent l’importance médiatique que l’Occident accorde (États-Unis et Europe particulièrement) au phénomène terroriste : « les médias fabriquent les terroristes qui savent aujourd’hui jouer sur cette corde sensible et dont l’impact au niveau international est considérable », nous disait un anthropologue mauritanien. Aujourd’hui, dans le nord, les activités auxquelles s’adonnent les groupes rebelles et islamistes sont des actes illégaux, criminels et mafieux. A proprement dit, aucun acte terroriste n’a été identifié dans le Nord-Mali. Et pourtant, ce qui est relayé par les occidentaux (médias et gouvernements), c’est la menace terroriste[18].

Concernant la charia, il convient de rappeler qu’elle n’a pas été appliquée dans les premiers temps de la « conquête du Nord-Mali ». L’Emir d’AQMI, Abdelmalek Droukdel avait lui-même fait appel à ses chefs de katibas (unités de combat) sur le terrain, pour affermir leur domination, en soulignant la nécessité de développer de bonnes relations avec les autres groupes rebelles et d’appliquer progressivement la charia[19]. « Le rôle de l’État était tellement faible dans la région du Nord-Mali que la stratégie consistait d’abord à se faire aimer des populations en leur adressant soins, nourriture et autres commodités de base », argumentait le journaliste de Magharebia, Jemal Oumar.

Autre élément important relevé au cours de nos entretiens est la religiosité des touaregs. Rappelons que le MNLA se veut être un mouvement laïc.  Pour bon nombre de nos interlocuteurs, « les touaregs ne sont pas des vrais musulmans et cela s’est progressivement retourné contre eux au fil du temps » ; ce qui expliquerait d’ailleurs leur manque de légitimité dans le Nord-Mali. A Gao par exemple, le MUJAO a été beaucoup mieux accepté que le MNLA[20]. On explique cela par le fait qu’entre un groupe laïc et un groupe qui se revendique au nom de l’islam, le choix est sans appel. « C’est pour ces raisons qu’Iyad Ag Ghali s’est progressivement retourné vers les islamistes radicaux. C’est une opportunité qu’il a su saisir à un moment où les touaregs étaient politiquement et militairement désorganisés[21] ». Iyad Ag Ghali, l’homme fort de la région du Nord-Mali, semble être passé par plusieurs stratégies et styles de vie, ce qui lui prévaut un parcours atypique[22]. Par ailleurs, il nous faut invoquer la configuration sociologique de la ville de Gao. Un journaliste local nous rappelait à cet effet qu’il y a des liens de parentés entre des membres du MUJAO et les populations sur place. L’éviction du MNLA fin juin de Gao n’aurait-elle pas été facilitée par les populations locales ? C’est en tout cas l’hypothèse souvent émise lors de nos entretiens avec des journalistes proches du dossier.

Un premier bilan

En conclusion, les enjeux sécuritaires et sociologiques liés à la menace de l’islam radical stimulent chercheurs et praticiens dans la capitale mauritanienne. La complexité de la configuration régionale  (politique, géographique et socioculturelle) et la sensibilité du sujet donnent le sentiment d’une certaine opacité, voire même d’une certaine confusion dans la définition des causes et des conséquences de la diffusion de l’idéologie radicale en Mauritanie et plus largement au Sahel. La situation qui prévaut dans la région, à l’aune du contexte Nord-Malien, lève un certain nombre de questions quant à la capacité des États de la région à mettre leurs forces en commun pour éradiquer un fléau complexe, multidimensionnel et évolutif. Néanmoins, l’interdépendance des pays du champ et l’inquiétude grandissante que le phénomène crée au sein des puissances occidentales (en particulier au niveau de l’Union européenne et des États-Unis) laissent à penser qu’une architecture  de coopération régionale et internationale est envisageable. Reste à savoir si cette imbrication stratégique se fera ou non au détriment des intérêts nationaux et de la souveraineté des parties prenantes.

[1] Philippe Marchesin, Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie, Karthala, Réédition 2010.

[2] Ecoles coraniques au pluriel, Mah’dhara au singulier.

[3] Entretien au journal la Tribune, Nouakchott, septembre 2012.

[4] Entretien avec un intellectuel mauritanien, ancien ambassadeur, Nouakchott, août 2012.

[5] Ibid.

[6] Zekeria Ould Ahmed Salem, "L’islam mauritanien entre expansion politique et globalisation, Elites, institutions, savoir et réseaux", in Islam, État et société en Afrique, René Otayek et Benjamin Soares (dir), Karthala, 2009.

[7] Entretien avec un intellectuel mauritanien, op cit.

[8] Entretien avec Jemal Oumar, Magharebia, Nouakchott, août 2012.

[9] Voir, M. Ould Oumeir, "Face au terrorisme le consensus recherché", la Tribune, 18 août 2010.

[10] Interview avec un consultant et analyste politique, Nouakchott, août 2012.

[11] Entretien avec un économiste de la CMAP, Nouakchott, septembre 2012.

[12] Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE), Stratégie pour la Sécurité et le Développement au Sahel, mars 2011.

[13] Entretien avec un fonctionnaire de l’Union européenne, Nouakchott, août 2012.

[14] Entretient avec un diplomate, Nouakchott, août 2012.

[15] Entretien avec un spécialiste mauritanien des menaces transnationales, Nouakchott, août 2012.

[16] Entretien avec un économiste, professeur à l’Université de Nouakchott, août 2012.

[17] Entretien avec un journaliste de Nouakchott info, septembre 2012.

[18] Entretien avec un chercheur du RESA (Centre de recherche sur les études sahariennes), Nouakchott, août 2012.

[19] Jeune Afrique, « Nord-Mali – AQMI : Abdelmalek Droukdel appelle à imposer « graduellement » la charia », http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20120524181700/, consulté en octobre 2012.

[20] L’adhésion est aujourd’hui beaucoup moins forte mais le groupe affilié à AQMI vient en aide aux populations et ne soumet pas ces dernières à une application aussi stricte de la charia que le font Ançar Dine et AQMI à Tombouctou et dans la région de Kidal

[21] Entretien avec un journaliste du périodique Biladi, Nouakchott, août 2012.

[22]Voir, "The Man who brought the black flag to Timbuktu", Foreign Policy, http://www.foreignpolicy.com/articles/2012/10/22/the_man_who_brought_the_black_flag_to_timbuktu?page=0,0, consulté le 22 octobre 2012.

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