Nous avons une relation qui est comparable à celle qu’ont beaucoup d’institutions avec les médias, fondée sur une réelle interdépendance. Nous avons évidemment besoin des médias pour relayer nos actions (en particulier sur le recrutement), pour expliquer ce que nous faisons et ce que nous sommes auprès de l’opinion publique, pour que la nation connaisse et soutienne son armée. Les journalistes, eux, ont besoin de nous comme source fiable et rigoureuse sur toutes les actualités dans lesquelles les militaires sont impliqués. Dans la pratique, évidemment, les journalistes font leur métier : une partie de leur travail repose sur l’investigation et leur capacité à expliquer des faits à l’opinion. Ce qu’ils écrivent ou disent peut parfois être dérangeant. Mais nous devons avoir avec eux une relation professionnelle, dans laquelle les affects et les sentiments n’ont pas leur place. N’oublions pas que le métier de journaliste comporte un ensemble de contraintes, et notamment les exigences de rentabilité et de visibilité auxquelles est soumise cette profession. En sens inverse, certains journalistes finissent par avoir une relation presque trop sentimentale avec l’armée. Pour finir, n’oublions pas non plus que les militaires sont tenus à un devoir de réserve qui n’est pas toujours bien compris, ni par ceux qui portent l’uniforme, ni par les journalistes, en particulier ceux qui ne sont pas spécialisés dans les questions de défense.
Il est évident qu’il y a de moins en moins de spécialistes et de correspondants de la défense dans les rédactions. Or, les journalistes de défense ont forcément plus de facilités à comprendre notre actualité et nos messages. Ils manifestent par ailleurs une vraie reconnaissance pour les hommes et les femmes de la défense, leur métier, leur engagement. Les journalistes non spécialisés montrent une certaine méconnaissance du monde militaire, sans que l’on puisse leur en tenir rigueur. Existe-t-il un sentiment antimilitariste dans la profession ? Je ne saurais vous répondre en l’absence d’étude spécifique. Ce que nous savons, c’est qu’au sein de l’opinion, les antimilitaristes représentent de 10 à 12 % des Français. Mais aucune enquête n’existe sur la population journalistique.
Notre cœur de métier consiste à assurer la communication qu’on appellerait corporate dans une grande entreprise. En quelque sorte, nous sommes l’agence de communication du ministère de la Défense et assurons donc une mission de coordination de l’ensemble de la communication de la Défense, sans être au sommet d’une pyramide hiérarchique. Par exemple, nous ne menons pas les opérations de communication pour le recrutement, mais nous les coordonnons pour éviter que les trois armées lancent leurs campagnes de manière désordonnée ou concurrentielle. Si nous entrons dans le détail de nos missions, nous pouvons dire que nous disposons d’une expertise sur un certain nombre de sujets, au profit des différents OICD (Organisme d’information et de communication de la Défense[1]), ainsi qu’auprès des états-majors et des directions. Nous avons aussi une mission importante de veille sur des médias et de l’opinion. Nous menons des études et une réflexion spécifique sur les nouveaux outils, en particulier internet et les réseaux sociaux. C’est la DICOD qui forme tous les communicants de la Défense. Nous avons également une expertise juridique sur la question du droit à l’image. Nous avons la responsabilité du portail de la Défense sur internet, du magazine Armée d’aujourd'huiet du Journal de la Défense. Enfin, la DICoD assure la tutelle de l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD).
Notre relation passe d’abord par le cabinet du ministre de la Défense et son conseiller communication. Il faut bien préciser que nous assurons la communication du ministère, avec ses exigences de cohérence et de continuité, tandis que le cabinet assure la communication du ministre lui-même. Ces missions ne peuvent évidemment être totalement dissociées, car les sujets d’intérêts sont communs, mais ce sont bien deux missions différentes et complémentaires. Nous avons aussi des relations avec l’Élysée, notamment pour tout ce qui concerne l’organisation et la mise en œuvre des cérémonies nationales. Enfin, nous avons des relations régulières et approfondies avec le SIG (service d’information du gouvernement), ainsi qu’avec le cabinet militaire du premier ministre et les autres ministères, notamment dans le cadre de la planification et de la mise en œuvre de la communication interministérielle de crise.
Ce domaine est de la responsabilité du bureau du conseiller communication du chef d’état-major des armées (EMA/COM), en particulier sous l’angle du « comment ? » de chaque opération, c'est-à-dire de l’emploi des capacités opérationnelles. La DICOD peut être amenée à communiquer sur le « pourquoi ? », sur le sens de l’engagement, même si cette communication est bien souvent d’abord du champ du politique (Élysée, Ministre des affaires étrangères, Ministre de la Défense). Notre rôle consiste souvent à expliquer aux médias le cadre international ou multinational de nos engagements. Quand se développe une crise dans le cadre d’une opération, la coordination entre DICOD et EMA/COM est d’autant plus importante. L’EMA/COM fournit en général tous les éléments sur le déroulement de l’opération, la DICOD apportant les informations sur le contexte régional, sur les échanges avec les autorités et les forces de sécurité locales.
En dehors de situations particulières, nous avons chaque jeudi matin un point presse auquel participent environ 25 journalistes. Nous organisons des voyages de presse, sur des théâtres d’opération, en appui de l’EMA/COM, avant les grands événements ou les grands salons, ou sur tout autre sujet d’importance. Nous envisageons par exemple d’organiser un voyage de presse à Bruxelles pour faciliter la compréhension des relations OTAN-UE, ainsi que l’action de la France au sein de ces deux organisations. Depuis 2001, nous organisons à Collioure des stages d’accompagnement au profit des journalistes qui partent sur des théâtres d’opération, afin de les confronter à la pratique de leur métier en milieu hostile.
La professionnalisation a bien été le grand enjeu du début des années 2000. Pour ma part, j’identifie aujourd’hui deux grands enjeux : il y a d’abord un grand besoin d’explication sur les principaux engagements opérationnels, d’autant plus nécessaire que ces engagements ont été essentiellement lointains et à l’étranger. Cette pédagogie est menée depuis plusieurs années. Or, en période de crise, la tendance naturelle de nos concitoyens est plutôt de se recentrer sur ce qui les concerne directement et leur est proche. Une partie de nos difficultés dans ce domaine vient de l’éloignement et de la durée de nos opérations. Le second grand enjeu se situe sur le long terme et concerne la question de la proximité entre l’armée et la population ; il s’agit du fameux lien armée-nation. On a souvent tendance à dire que les Français manifestent à notre égard une indifférente bienveillance. J’aurais tendance à être plus optimiste. J’ai le sentiment qu’il existe un véritable capital de confiance et de sympathie pour la chose militaire, en particulier chez les jeunes générations. Des enquêtes récentes confirment cette impression : lorsque l’on pose des questions précises aux Français sur la reconnaissance de notre mission en Afghanistan, sur les valeurs, sur le sens de l’engagement du soldat, sur notre place au sein de la nation, les résultats sont positifs.
Oui et non. Nous sommes dans une situation de recrutement particulière : nous sommes une des très rares structures à devoir embaucher chaque année 20 000 personnes, et nous devons le faire dans un environnement concurrentiel. Nous constatons que la récente crise ne provoque pas d’afflux particulier, ce qui est aussi bon signe, car cela signifie que nous ne sommes pas l’ultime voie de garage, qui serait oubliée dès que la situation économique s’améliorera. Reste à savoir si cette situation de recrutement est tenable à long terme. Il me semble que l’on pourrait mieux encore valoriser médiatiquement le fait que l’armée demeure un véritable lieu de promotion sociale. Nous y travaillons bien sûr avec les SIRPA d’armée.
Ce sont des moments importants. Nous avons la grande chance en France d’avoir chaque année, le défilé du 14 juillet. Une journée entière nous est « consacrée ». C’est à chaque fois l’occasion d’une excellente coopération avec les médias, en particulier TF1 et France Télévisions. Le 11 novembre a constitué un sujet médiatique important l’an dernier, en raison de l’extension à l’hommage aux morts en opération extérieure. Cette commémoration a été davantage banalisée cette année, comme si le changement était déjà entré dans les habitudes. Le 8 mai passe davantage inaperçu sur le plan médiatique. Ces deux types de cérémonies sont à nos yeux nécessaires : le 14 juillet constitue à la fois une occasion de rendre hommage aux militaires et un moment festif ; les commémorations sont davantage centrées sur la reconnaissance et le recueillement, et offrent un terrain privilégié pour relayer médiatiquement l’hommage de la nation à ses soldats défunts.
La médiatisation est un peu trompeuse : ces hommages existaient pour des conflits antérieurs, notamment au moment de la guerre en Bosnie, mais ils étaient effectivement moins visibles. Les chaînes d’information continue n’existaient pas à l’époque. L’évolution du paysage de la presse et des médias audiovisuels joue un rôle considérable. Il est vrai que TF1 et France 2 retransmettent maintenant plus volontiers ces événements, par le biais d’émissions spéciales, mais sans doute y a-t-il là une part de surenchère à cause notamment de la pression de ces chaînes d’information continue. D’autre part, ces sujets ont acquis une place qu’ils n’avaient pas dans l’actualité il y a une ou deux décennies, preuve aussi qu’ils intéressent davantage.
L’Afghanistan demeurera un moment significatif, difficile, dur. Beaucoup d’images marquantes ont été diffusées que nous n’avions pas l’habitude de voir sur nos écrans ou nos journaux. Bien sûr, avant l’Afghanistan, il y a eu des conflits récents auxquels la France a participé : Kolwezi, la guerre du Golfe, la Bosnie, le Kosovo, la Côte d’Ivoire… Mais les images n’étaient pas de même nature. Nous avons aussi vu beaucoup d’images de l’opération Harmattan en Libye, mais elles étaient essentiellement aériennes. L’Afghanistan reste un moment singulier, avec des spécificités importantes. Ce théâtre a suscité un intérêt très particulier des médias et les journalistes se sont déplacés en grand nombre pour en couvrir tous les aspects.
C’est vrai. Mais sans doute la couverture médiatique aurait-elle été très différente si nous avions dû déplorer des pertes, s’il y avait eu des accidents dans nos rangs ou si des frappes avaient fait des dommages collatéraux. N’oublions pas que la communication ne vient qu’en appui de ce qui se passe : quand, dans la réalité, un engagement se déroule bien, le résultat en termes de traitement médiatique est là.
Dans notre relation avec les journalistes, internet n’a pas modifié les usages et la façon de faire. Mais l’analyse que nous faisons sur le sujet est en perpétuelle évolution. Il y a plusieurs internet : les sites, les blogs, les réseaux sociaux… Nous travaillons avec les bloggeurs de Défense comme avec les journalistes, d’autant que beaucoup appartiennent à ces deux catégories. En revanche, nous menons une réelle réflexion sur le rôle des réseaux sociaux dans la communication. Ils ne constituent pas un média en tant que tel mais ne peuvent être laissés de côté. Quelle place la Défense peut-elle y prendre ? Avec quels codes particuliers ? Il faut comprendre que ces réseaux banalisent l’émetteur ou plutôt, le nivellent par une mise en compétition directe de tous : l’institution y a le même poids et pas davantage de légitimité que l’individu anonyme. Ils soulèvent aussi la question de la pratique du devoir de réserve des militaires et de l’expression des familles sur internet. Nous avons édité des guides de bonne pratique sur ce sujet, sous l’angle de l’appel à la vigilance et à la responsabilisation. Nous utilisons aussi les réseaux sociaux pour toucher les jeunes, car c’est là qu’ils se trouvent : une page « Parlons Défense » a par exemple été ouverte sur Facebook, qui réunit à ce jour près de 15 000 « amis ».
Il est évident que le désengagement d’Afghanistan pose de nouvelles questions. Dans notre monde incertain, il n’est pas sûr qu’il y ait à l’avenir une décrue des opérations extérieures, mais si tel était le cas, je vois deux grands enjeux se dégager. Il y a d’abord un enjeu interne : comment valoriser, à travers une communication adaptée, l’emploi et l’engagement de nos militaires ? Le second grand enjeu concerne la plus grande mise en valeur des missions de protection de la France et des Français ; n’oublions pas que parler de Défense, c’est aussi et d’abord parler de ce rôle de l’armée. Dans l’opinion, le mot « Défense » a changé de sens après 1990 et la disparition de l’ennemi identifiable et connu qui se trouvait de l’autre côté du rideau de fer, dans une proximité géographique évidente. Mais cette mission de protection existe toujours et constitue l’essence même du rôle des armées. Sur ces deux enjeux à venir, mais comme cela a toujours été le cas au cours des années passées, communication externe et interne devront être coordonnées. A titre d’exemple, lorsque l’on parle aujourd’hui de désengagement en Afghanistan, il convient de rappeler qu’il va rester un nombre significatif de soldats français sur place pour assurer des missions de soutien logistique et continuer à participer à la formation des forces de sécurité afghanes. Il y aura donc encore des relèves et des pertes ne peuvent être exclues. Sur ce sujet comme sur tant d’autres, notre relation avec les médias est tout aussi importante pour informer les Français dans leur ensemble que pour éviter à nos militaires de se sentir oubliés dans leur mission. Plus précisément, il conviendra aussi de réfléchir à nos relations avec les médias et à notre communication alors que se profilent un nouveau Livre blanc et une loi de programmation militaire, dont le contenu n’est pas connu à l’heure ou je vous parle. Il est sûr que là encore, il y aura à la fois un enjeu de communication interne et un enjeu de communication externe.
[1]L’EMA/COM, la DGA/COM, le SGA/COM, les trois SIRPA d’armée, le SSA/COM, le SIRPA gendarmerie.