La relation entre armées et médias : enjeux de méthode, enjeux de fond.
Par Bénédicte Chéron, post-doctorante à l’IRSEM
Alors que l’IRSEM publie une étude sur l’image des militaires français à la télévision entre 2001 et 2011, il nous a semblé utile de jeter un éclairage sur la relation entre armée et médias. La recherche ne se désintéresse pas du sujet mais les travaux qui existent se penchent en général sur une opération en particulier ou sur un épisode très court de l’histoire récente des engagements français. La plupart du temps, ils laissent totalement de côté le traitement de l’actualité militaire ordinaire, en dehors des opérations extérieures. Enfin, si la relation entre l’armée américaine et les médias à l’occasion de conflits récents (les guerres d’Irak en particulier) a particulièrement suscité la curiosité des chercheurs, l’armée française et ses rapports avec les médias n’ont pas semblé mériter la même attention. Ainsi s’explique en partie l’abondance des idées reçues qui circulent sur ce que beaucoup considèrent comme un désamour entre militaires et journalistes, dû à une opposition inéluctable entre ce qui est trop souvent perçu comme une propagande (tout ou partie mensongère) développée par l’institution militaire face aux exigences du droit à l’information.
La question est évidemment plus complexe que cela et constitue un enjeu de taille pour la recherche sur les questions de défense. En effet, la relation armée-média est au cœur du sujet plus large des rapports entre les militaires et la société toute entière. Or, les interrogations sur ces rapports armée-société sont récurrentes et abondants depuis une décennie, et en particulier depuis la suspension de la conscription. Par ailleurs, sur le plan méthodologique, il est temps de mettre en place des lieux de réflexion et d’analyse sur le sujet : les études en sciences de l’information et de la communication existent sur bien des thèmes (police, sécurité, faits divers, campagnes électorales etc…) ; elles sont en revanche plus rares sur les sujets de Défense. Pourtant, les outils de cette discipline existent et méritent d’être appliqués à ce champ particulier. Des travaux sociologiques ont également apporté des éléments en faisant notamment le point sur les services de communication du ministère de la Défense. La dernière étude en date, celle de Claude Weber (La Filière communication au sein de la Défense, C2SD n°47, 2002) est à ce titre précieuse. Les historiens se font plus rares sur le sujet en particulier sur la période très contemporaine de l’après-décolonisation.
Il est vrai que l’étude de cette relation exige un certain « bricolage »méthodologique, selon les termes d’Annick Dubied qui elle, pourtant, s’en tient à la seule étude des récits médiatiques[1]. Couvrir l’ensemble de la chaîne globale d’information sur les questions de défense de l’émetteur au récepteur nécessite en effet d’avoir recours à plusieurs outils.
D’abord parce que parler d’une chaîne d’information inclut de nombreux champs d’étude très différents. Il s’agit en effet de se demander qui émet le premier message et comment cet émetteur décide du contenu de son message. Vient ensuite le temps de la confrontation entre ce premier message et ceux qui en sont les destinataires, les journalistes auprès de qui l’institution communique en premier lieu. Le travail journalistique, à partir de ce message mais aussi de toute autre source d’information (société civile, militaires « de terrain », proches des personnes concernées, pouvoir politique, etc…), doit aussi être analysé. A cette étape d’élaboration de l’information, le journaliste lui-même devient objet d’étude : sa personnalité, ses centres d’intérêt, sa subjectivité entrent en ligne de compte, ainsi que les exigences du média pour lequel il travaille. Les contraintes matérielles qui encadrent la production d’information sont abondantes : elles déterminent le choix et la hiérarchisation des sujets, le temps ou la place consacré à telle actualité, la manière de la traiter. Sur ces deux premiers points (l’émetteur du message, le traitement journalistique), il convient également de tenir compte des expériences antérieures : le fonctionnement de chacun des acteurs de la chaîne d’information dépend aussi d’une histoire plus ou moins récente des structures dans lesquelles ils œuvrent.
De l’ensemble de ces données émergent des représentations, elles-mêmes partie prenante d’un récit médiatique qui s’organise à plusieurs niveaux. Il existe en effet d’abord des « macro-récits », le macro-récit étant compris comme « le récit – somme de tous les fragments produits à partir d’une thématique »[2]. En ce qui concerne notre sujet, il s’agirait par exemple du récit sur « la force Licorne en Côte d’Ivoire». Puis vient le « méso-récit », comprenant à la fois le traitement d’un sujet dans un média global (par exemple, « la force Licorne à la télévision ») et le traitement d’un sujet dans un média particulier (ex : « la force Licorne dans Le Monde »). Le troisième niveau est celui du « micro-récit » ou de la séquence narrative[3]. A chaque niveau, des critères sont requis pour qu’il existe un « récit médiatique » dont la narrativité peut être analysée. D’après Annick Dubied[4], il faut qu’il y ait, à chaque fois un début, un milieu et une fin ; un renversement de l’effet des actions ; une étendue appropriée ; un principe de causalité narrative ; un principe de nécessité narrative ; un thème, une implication d’intérêts humains ; une conclusion imprévisible et congruante ; un conclusion-point de vue ; une actualisation. Là encore, l’étude des récits et représentations suppose d’utiliser une variété de méthodes d’analyse mises en œuvre par les historiens, les narratologues et les anthropologues.
Enfin, la réception de l’information par le public est un sujet à part entière. Là encore, le champ est vaste : il varie en fonction des médias étudiés, des publics analysés. L’étude de la réception est par ailleurs un sujet délicat car il s’agit inévitablement de se pencher sur la perception d’un récit par un public donné. Or, la perception est un champ flou, aux limites fluctuantes, aux ressorts subjectifs abondants. Les critères d’analyse doivent donc être extrêmement précis.
Nous le voyons donc, il faut bien avoir recours à plusieurs outils méthodologiques et conceptuels pour aborder la relation armée-média : histoire, sociologie, sciences de l’information et de la communication, narratologie, anthropologie constituent les piliers d’une étude sérieuse.
L’enjeu scientifique pour une recherche sur les sujets de Défense est donc de taille. Ce dossier stratégique ne prétend évidemment pas y répondre dans sa totalité mais livrer des pistes de réflexion et d’analyse. Le choix a été fait de donner la parole aux praticiens, par la voix d’un journaliste spécialisé et de deux communicants de la Défense (DICOD et EMA/COM). Dans la longue chaîne d’information sur l’actualité de défense ce sont bien eux, d’abord, qui jouent un rôle clé dans la manière dont s’élabore le récit médiatique et dont il pourra, donc, être reçu et perçu par le public. Ces trois entretiens répondent à des questions d’ordre général autant qu’ils livrent des éléments sur l’actualité récente.
Avec l’article de David Delflolie sur l’analyse comparée (France, Grande-Bretagne, Allemagne) de la couverture médiatique de l’offensive menée en Libye, permet enfin d’éclaire une dimension qui ne peut être laissée de côté : la relation armée-médias s’inscrit en effet dans un contexte large qui inclut les décisions politiques nationales et la place de chaque pays dans une configuration internationale donnée. Les trois praticiens interrogés pour ce dossier s’accordent à dire qu’à l’occasion de ce conflit libyen, la relation entre journalistes et militaires a été relativement paisible ; les résultats en termes de couverture médiatique ont été extrêmement « propres » pour reprendre les termes des professionnels de la communication. David Delfolie vient apporter des éléments d’explication à ce résultat, prenant en compte tant les facteurs d’explication opérationnels que ceux qui relèvent de la compréhension politique et géopolitique de cette offensive dans chaque pays étudié.
Depuis la fin des années 1990, les rapports entre armée et médias sont entrés dans une phase de recomposition. L’armée elle-même, d’abord, n’est plus la même depuis la suspension de la conscription. Les derniers appelés sous les drapeaux quittent les rangs de l’armée en 2001. La manière dont l’institution militaire communique auprès du grand public et auprès des journalistes en a été modifiée. D’abord parce qu’elle doit recruter, mais aussi parce que cette relation avec les médias s’inscrit dans le contexte plus large d’une évolution générale de ses rapports avec la nation toute entière. Les jeunes journalistes n’ont plus de la chose militaire la connaissance et la perception qu’avaient leurs aînés passés par le service national ou dont les proches avaient connu cette expérience. Les médias trouvent par ailleurs dans cette nouvelle armée des sujets à traiter : qui sont les nouveaux militaires engagés ? Quelles peuvent être leurs motivations ? Les reportages abondent au début des années 2000. A la télévision, dès 2001, les questions surgissent sur les conséquences de la professionnalisation dans la vie quotidienne des régiments. Le 20 mai 2001, Elise Lucet annonce par exemple sur France 3 (« 19.20 Edition nationale »): « Dans l’armée, les généraux vont désormais réfléchir à deux fois avant de prononcer la fameuse phrase “C’est un ordre”. Le conseil supérieur de la fonction militaire vient en effet d’entériner aujourd’hui les élections de représentants à bulletin secret. Une sorte de syndicat des armées. L’armée espère ainsi se rapprocher du monde civil et garder ses meilleurs éléments ». Dans le reportage qui suit, un jeune engagé se plaint : le confort des chambres et des sanitaires n’est pas à la hauteur de ses espérances. Un sous-officier témoigne également qu’il ne peut plus commander comme auparavant : « Il faut adapter notre pédagogie », « être plus humain », « éviter de gueuler, d’insulter, de donner des claques derrière la tête comme ça se faisait autrefois. Enfin je n’y étais pas… mais sûrement ». L’exemple est emblématique. Il annonce aussi les réformes à venir, menées par le ministre de la Défense Alain Richard en 2002 pour améliorer la condition militaire (organisation du temps de travail, congés, aides à la mobilité notamment). Les réformes importantes qui ont suivi ce passage à la professionnalisation ont soulevé des problématiques, jusque là peu abordées dans les médias, concernant la population militaire elle-même et ses conditions de vie sociale.
Le sujet s’estompe peu à peu dans les médias mais revient en force en 2008. En juillet, le nouveau Livre blanc est publié. Il avait été présenté au président de la République dès le milieu du mois de juin. Les médias traitent abondamment du sujet au début de l’été, d’autant que la polémique sur son contenu ne manque pas d’éclater, notamment sur les moyens matériels alloués à l’armée. Le 18 juin 2008, une tribune signée « Surcouf » paraît dans le Figaro ; les auteurs anonymes affirment être des officiers supérieurs des trois armées, inquiets pour l’avenir de leur institution. Les médias montrent aussi une armée dont les relations seraient tendues avec le chef de l’État, notamment depuis l’affaire de Carcassonne (juin 2008) : cette démonstration militaire a mal tourné ; un homme a tiré à balles réelles au lieu d’utiliser des balles à blanc, faisant 16 blessés dont 4 enfants. La réforme de la carte militaire accentue le malaise mis en scène par les médias, même si elle donne aussi l’occasion de montrer à quel point les militaires sont intégrés dans le tissu économique et social du pays.
Sur le plan des engagements opérationnels, le début de la décennie est marqué par un abondant traitement médiatique sur les opérations intérieures. Le militaire français apparaît alors directement au service de ses concitoyens, dans des missions aussi diverses que Vigipirate ou le soutien aux populations sinistrées par des catastrophes naturelles (inondations dans la Somme, par exemple, en avril 2001). Les opérations extérieures apparaissent également dans la presse, à la radio et à la télévision : elles continuent d’être principalement axées sur le maintien de la paix et le soutien humanitaire (au Tchad, avec le dispositif Épervier qui revient sur le devant de la scène médiatique en 2004, au Liban avec la participation française à la FINUL particulièrement médiatisée en 2006, notamment). Dans ce contexte, le militaire français apparaît dans les médias dans des rôles essentiellement non-combattants.
L’épisode ivoirien de 2004 rompt temporairement ce type de traitement médiatique. Les militaires français sont engagés sur ce terrain au sein de la force Licorne depuis septembre 2002 ; ils s’interposent entre rebelles du nord et forces du sud soutenant le président en place Laurent Gbagbo. Le 6 novembre 2004, 9 soldats français sont tués lors du bombardement du camp de Bouaké par les forces loyales à Laurent Gbagbo. En représailles, l’aviation française détruit la flotte aérienne du président ivoirien. Suivent de nombreuses manifestations à Abidjan contre la présence française. Le 9 novembre, l’hôtel Ivoire devient le lieu d’un affrontement, des tirs touchent mortellement des manifestants, les médias ivoiriens accusent les militaires français d’en être à l’origine. Par ailleurs, dans la nuit du 9 au 10 novembre, des hélicoptères français tirent sur le pont Charles-de-Gaulle où se pressent des manifestants pour atteindre la principale base militaire française du 43eBIMA. Là encore, il y a polémique sur le nombre de morts et de blessés. L’actualité ivoirienne rebondit jusqu’en 2005 lorsque le général Poncet, ancien commandant de la force Licorne, est suspendu pour avoir couvert la mort de Firmin Mahé, un présumé « coupeur de route » qui aurait été assassiné par des militaires français lors de son arrestation. Le procès des présumés coupables s’est ouvert il y a seulement quelques jours, en novembre 2012. Ces deux épisodes sont les seuls qui permettent à certains, dans les médias, de mettre l’armée française en accusation.
Durant toutes ces années, les troupes françaises sont déjà engagées en Afghanistan. La couverture médiatique de ces opérations est cependant très limitée. Les modalités progressives d’engagement expliquent en partie ce constat mais le traitement médiatique de l’actualité en Afghanistan bascule très nettement en août 2008 avec l’embuscade d’Uzbin lors de laquelle meurent dix soldats français tandis que 21 autres sont blessés. A titre d’exemple, une base de données établie à l’INA incluant tous les documents d’information traitant de l’Afghanistan sur les chaînes de télévision hertziennes (journaux télévisés, émissions de débats, magazines ou documentaires) est révélatrice : en 2007, ces documents sont au nombre de 7, ils sont 117 en 2008 ; leur nombre demeure élevé par la suite : 81 en 2009, 69 en 2010, 90 en 2011. Sans aller au-delà dans l’analyse, il y a donc bien, très nettement, un changement de donne dans la relation armée-médias sur le terrain afghan en 2008. L’actualité afghane n’est que peu éclipsée, en 2011, par l’opération Harmattan en Libye (de mars à octobre). Les médias relaient pourtant abondamment cet engagement français qui vient donc s’ajouter à une actualité de défense déjà médiatiquement très présente.
Les pistes que nous lançons ici ouvrent la porte à une recherche et une réflexion nouvelles qui prennent en compte l’ensemble de la chaîne d’information qui, de la volonté de communication de la Défense, à partir des faits réels, jusqu’au résultat médiatique final, contribue à l’élaboration de représentations collectives sur l’armée. L’enjeu est d’autant plus lourd que se pose la question de l’évolution de l’image de l’armée dans les mois et années à venir, alors que le retrait d’Afghanistan est largement engagé et que la nouvelle loi de programmation militaire autant que le Livre blanc attendu vont devenir à leur tour objets de débat.
[1] Annik Dubied, « L’analyse médiatique au croisement de la narratologie et de l’ethnologie. Confrontations, délocalisations et "bricolage" », in Recherches en communications, 1997, n°7, p. 151-171.
[2] Ibid., p. 161.
[3] Ibid., p. 162.
[4] Liste simplifiée établie à partir de : Annik Dubied, « Une définition du récit d’après Paul Ricoeur. Préambule à une définition du récit médiatique », in Communication, vol 19, n° 2, Hiver 1999-2000, p. 44-64.