Entretien avec le colonel Thierry Burkhard, porte-parole et conseiller communication du CEMA
Propos recueillis par Bénédicte Chéron
Cela peut paraitre complexe, mais en fait l’organisation traduit tout d’abord le fait que l'image de l’armée française repose avant tout sur l’image des trois armées. Chacune est responsable de la communication sur son armée et a sa spécialité. La DICOD quant à elle est responsable de la coordination de la communication du ministère de la Défense et se charge spécifiquement de la communication générale. En revanche, pour le domaine des opérations, les trois armées s'en remettent à l'état-major des armées et à sa cellule communication. Le chef d’État-major des armées a la main sur la communication opérationnelle, c’est à dire la communication sur les opérations. Mais même dans ce cas, la communication opérationnelle, si elle est étroitement liée aux opérations, qu’elle appuie, dépend de la communication de fond réalisée par les différents services de communication de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air.
L'homme inter-armée n’existe pas. Dans le grand public, chacun imagine le soldat en fonction de ce qu'il connait ou de ce qu’il ressent. Pour certains, un miliaire est un marin. Pour d'autres, il sera aviateur ou terrien, en fonction du lieu où il habite ou encore de l'armée dans laquelle un membre de sa famille a servi... Mais il est rarement les trois en même temps. La communication des armées capitalise donc sur cette image construite par chacune des entités.
Aujourd'hui j’estime que les relations entre l'armée française et les médias sont équilibrées. Je crois que ça n'a pas toujours été le cas. En effet, il y a vingt ans pour avoir un peu de surface médiatique, il fallait être demandeur, susciter de l'intérêt, se vendre ! Aujourd’hui, la multiplication des chaînes de télévision et des supports, avec internet notamment, autant que l’évolution du contexte, facilitent les choses et rendent les rapports plus égaux. Nous avons besoin des médias, c'est une évidence mais les médias ont également besoin de nous afin de remplir leurs grilles de programmation ou leurs chroniques devenues de plus en plus nombreuses et diversifiées, mais aussi, parfois, plus exigeantes.
En revanche, nous constatons que le nombre de journalistes spécialisés tend à se réduire. Si le traitement des questions de Défense a augmenté, nous ne pouvons que regretter la disparition progressive des spécialistes. Cependant, je crois que c'est malheureusement vrai pour tous les secteurs pointus.
Les contraintes budgétaires et la difficile loi du marché imposent aux rédactions et donc aux journalistes la réalisation de reportages ou de papiers à forte audience qui peuvent parfois desservir le sujet. L'idée préconçue est, trop souvent, de mise. L’exemple type, c’est le sujet sur l’Afghanistan qui ne retiendra d’un reportage de plusieurs jours en zone d’opération qu’un échange de coup de feu qui n'aura duré en réalité que quelques minutes. Il ne reflétera donc pas la réalité de l'opération et de la situation mais seulement une information partielle, choisie essentiellement pour son effet à l'antenne et son impact émotionnel sur le public.
La perception de l’armée par la population est bonne, mais je la qualifierais plutôt de bienveillante indifférence. Un sondage l’an dernier montrait que l’armée était l’institution dans laquelle les Français ont le plus confiance. Deux jours après, une autre étude l’affirmait : c’est à l’armée, estimaient les mêmes Français, qu’il fallait imposer en premier des réductions budgétaires. C’est assez révélateur. La disparition du service national n’est évidement pas pour rien dans cette attitude : c’est aussi parce que l’armée ne demande plus rien à la plupart des Français qu’ils en ont une image positive. Donc oui l’image de l’armée est relativement positive.
Parallèlement, dans notre société actuelle, le besoin de reconnaissance est très fort. Les militaires n’y échappent pas et cette image relativement positive ne leur suffit pas forcément. Ils se sentent parfois abandonnés par une opinion publique favorable mais relativement indifférente. Se pose aussi la question de la reconnaissance du sacrifice. Sur ce point, chaque pays réagit différemment en fonction de sa culture et son histoire. En France, le cérémonial militaire fixe avec précision les cérémonies qui accompagnent la mort d’un soldat en opération, avec entre autres, une pour la levée du corps et un hommage dans le régiment. Ces moments sont très forts et importants, même si ils sont moins médiatisés que lorsqu’un hommage a lieu aux Invalides. Dans d’autres pays, la population semble manifester plus étroitement son soutien aux troupes en se massant le long des axes empruntés par les convois funéraires. Mais c’est aussi dans ces même pays que l’on constate parfois des manifestations d’opposition à la guerre bien plus fortes qu’en France. C’est donc aussi et probablement, avant tout une question de culture.
Depuis 2008 et l'embuscade d'Uzbeen, il y a une forte victimisation des pertes en Afghanistan. Entre autre parce que le pouvoir politique a été obligé de se saisir de la question et que tout a été sacralisé à l’extrême. Une telle évolution peut se retourner contre les opérations et le soutien que la population apporte à ses soldats : la population finit par ne plus faire la différence entre les soldats qui meurent en opération, en exécutant la mission qui leur a été fixée, et la décision politique qui a décidé d’engager les armées de la France dans une opération.
D’autre part, il est évident que les journalistes s’intéressent plus aux soldats morts qu’aux progrès et aux succès remportés sur le terrain. Et pourtant, ils sont bien réels ! Nos soldats, nos marins et nos aviateurs font bien souvent preuve d’un courage et d’une abnégation qui force le respect. Mais par exemple, l’embuscade d’Uzbeen a plus été traitée dans les medias comme un accident avec de nombreuses victimes que comme un combat où de nombreux soldats se sont comportés en héros. Ce traitement a, me semble-t-il, créé un rapport émotionnel important entre la population française et nos soldats déployés en Afghanistan. Par conséquent, les sujets traités par les médias sur le théâtre afghan concernent rarement l’engagement opérationnel de nos soldats en général mais beaucoup plus ce qui touche à l’émotionnel et qui est du domaine des affects.
C'est vrai que ce fut un moment très difficile pour la communication. Mais il faut bien remettre les choses dans leur contexte. Tout d'abord, il y a eu dix morts ! Vous ne pouvez pas espérer communiquer positivement sur une telle affaire. L'Afghanistan n'était pas, jusqu’alors, un sujet de préoccupation des Français. De plus, les informations n'ont pu être données qu'au fur et à mesure : sur le terrain, la situation était très compliquée et il est toujours difficile d’avoir une vision complète et sûre de la situation. De manière assez compréhensible, les journalistes ont pensé que nous leur cachions quelque chose. La communication est alors devenue très compliquée car la suspicion s’était installée.
L’armée a une communication organisée, au même titre que les autres institutions et les grandes entreprises privées. Les rédactions ont quant à elles un devoir d'information et une exigence de rentabilité qui rend parfois la position des journalistes difficile.
L'objectif de la communication opérationnelle est d'appuyer les opérations. Cette communication ne peut pas et ne doit pas mettre en danger nos soldats sur le terrain et compromettre le succès de nos opérations. À ce titre, nous demandons aux journalistes de respecter un certain nombre de règles de confidentialité qui visent à préserver la sécurité des opérations. Il faut donc être très précis afin de trouver le mot juste pour ne rien dire de faux, tout en préservant la confidentialité nécessaire au succès des opérations et, par là-même, à la sécurité de nos soldats. Nous ne mentons pas mais nous taisons certaines informations par nécessité !
Pour toutes ces raisons, la remontée d’informations, à partir du terrain et à partir du CPCO, est primordiale. Il est indispensable d’avoir la vision la plus complète de la situation pour pouvoir donner les explications nécessaires sans aller trop loin. Mais il est très difficile d'avoir, dans un laps de temps très court, une information précise et fiable, car sur le terrain, la situation est toujours complexe. Mais nous savons surtout que nous sommes certains d’être perdants si nous mentons, même si nous le faisons involontairement par manque d’information ou à cause d’une information incomplète. A titre d'exemple, quand un hélicoptère s'écrase sur un théâtre d’opération, nous avons besoin de savoir très vite si c’est du fait de l’ennemi ou si c’est un simple accident. Si nous pouvons affirmer rapidement qu’il n’y a pas eu de tir ennemi, que c’est un accident, qu’il n’y a ni mort, ni blessé, nous évitons la suspicion. Il nous faut donc une information très précise, mais aussi très rapide : si les insurgés affirment en premier avoir tiré sur cet hélicoptère, même si c’est absolument faux, notre version des faits apparaîtra ensuite comme contestable. Prouver le contraire sera très compliqué.
Enfin, nous restons attentifs au moral des troupes sur le terrain. Il nous faut veiller à ce que certaines unités n’aient pas l’impression d’être oubliées par la communication. Si le silence est nécessaire, nous devons expliquer aux hommes, sur le terrain, les objectifs de cette discrétion volontaire.
Lors du bombardement de Bouaké, en 2004, et des événements qui suivent, la difficulté était très grande car tout est allé très vite. Nous avions perdu l’initiative sur le champ de bataille de la communication.
Sept ans plus tard, au moment de la chute de Laurent Gbagbo (printemps 2011), sur quatre mois, nous sommes parvenus à conserver l’initiative et à conduire une communication étroitement imbriquée à la conduite des opérations. Ainsi, la communication a, en permanence, adapté sa posture au rythme des opérations et au contexte.
Dans un premier temps, lors de la période pré-électorale, il fallait montrer comment la force Licorne agissait en appui de l’ONUCI, afin de permettre le déroulement du scrutin dans les meilleures conditions possibles, ce qui a été le cas.
Deuxième temps, après les élections : Laurent Gbagbo en a refusé le résultat et la situation s’est progressivement tendue. Dans cette situation conflictuelle, lui et ses soutiens ont – sans surprise – cherché à désigner les Français comme responsables, afin de mobiliser leur camp. Il fallait alors que la Force Licorne devienne en quelque sorte virtuelle, pour éviter toute exploitation médiatique. Pour autant, sur le terrain, les soldats continuaient à faire leur travail et à bien le faire, à terre bien sûr, mais aussi en mer, avec un PBC qui assurait le soutien au delà de l’horizon.
Ensuite, il y a eu un troisième temps, celui du dénouement de la crise : l’ONUCI a demandé le concours de la France pour neutraliser les armes lourdes des partisans de Gbagbo, qui bombardaient les populations civiles. Dès lors, il s’agissait de montrer nos forces dans cette fonction, avec les images d’hélicoptères français en appui de ceux de l’ONUCI, avec l’accueil des ressortissants français et étrangers sur le camp de Port-Bouet, voire l’exfiltration de ceux qui étaient les plus menacés comme par exemple la libération de l’ambassadeur du Japon prisonnier dans sa résidence.
Enfin, quatrième et dernière phase des opérations, et donc de notre communication : le retour à la vie normale, et le rôle de Licorne dans cette normalisation de la situation.
Ces quatre postures se sont très bien enchaînées, sans difficulté majeure, parce que nous avons toujours gardé l’initiative, car nous étions parfaitement en phase avec le tempo des opérations, mais aussi parce que l’actualité était riche par ailleurs et nous apportait une bonne liberté d’action.
Dans ce type de situation et de manière générale l’organisation de la communication opérationnelle repose sur une grande coordination entre EMA/COM et le CPCO, ainsi qu’avec ceux qui sont en charge de la communication sur le théâtre lui-même, le conseiller communication en premier lieu. Nous avons des équipes images, en l’occurrence celles fournies par le SIRPA Terre, Marine, Air ou l’ECPA, sur place, qui filment ou photographient comme par exemple lors de l'évacuation de l’ambassadeur du Japon. Elles sont sous les ordres de la chaîne de communication opérationnelle.
Lors des opérations, il y a un avantage à s’adresser aux journalistes qui connaissent le sujet : ils ont en général bénéficié de la communication de fond que nous développons dans les points presse hebdomadaires du ministère, pour présenter par exemple ce qu’est une séquence d’appui aérien, expliquer la complexité de ce mode opératoire. Lorsque que quelque chose ne se déroule pas comme prévu, il est plus facile d’en parler lorsque vous avez déjà expliqué que les opérations sont compliquées, mais exécutées de manière rigoureuse, sans pour autant réduire les risques à zéro.
Oui, bien sûr. Ceux de Jean-Dominique Merchet, Philippe Chapleau, Jean Guisnel ou Jean-Marc Tanguy pèsent, en particulier en interne. Nous veillons à ce que les bloggeurs soient très rapidement informés. Ils comptent à la fois pour tout ceux qui s’intéressent à ces questions mais aussi et surtout pour les militaires, qui composent une grande majorité de leur lectorat. Certaines informations publiées sur les blogs permettent aux militaires de se sentir mieux reconnus. Mais nous sommes très attentifs car si ces blogs sortent des informations que la chaîne de commandement aurait dû annoncer elle-même à ses hommes, il y a un risque fort de perte de crédibilité de la hiérarchie.
L’ensemble était presque trop maîtrisé : les mêmes images, nos images, sont sorties partout. Certains journalistes n’en n’étaient pas satisfaits, notamment ceux qui se spécialisent toute l’année sur les questions de Défense. Leur investissement régulier a un coût pour leurs rédactions qui n’ont pas apprécié de ne pas avoir plus et mieux que les médias qui ne s’intéressent que très ponctuellement aux sujets de Défense et ne consacrent pas un budget à des équipes spécialisées tout au long de l’année. Le lancement d'une telle opération nécessitait une certaine discrétion. Nous avons cependant accueillis très vite et partout un très grand nombre de médias.
Il faut encore s’occuper de l’Afghanistan. Au 31 décembre 2012, il restera encore 1500 soldats français sur place. Mais pour les médias, c’est un peu comme si la France avait retiré tous ses soldats. En fait, ces hommes vont continuer de courir des risques. Il faudra donc continuer à travailler pour conserver une bonne couverture, même si le sujet ne sera plus dominant. Il faudra sans doute encore d’avantage planifier nos actions, afin de conserver l’initiative et ne pas subir les événements qui ne manqueront pas de survenir, en Afghanistan ou ailleurs.