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Etre journaliste spécialiste des questions de défense aujourd'hui : Philippe Chapleau

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Mise à jour : 11/12/2012 11:39

Entretien avec Philippe Chapleau, journaliste au service politique de Ouest-France, spécialiste des questions de Défense, animateur du blog « Lignes de Défense ». Dernier ouvrage paru : Les nouveaux entrepreneurs de la guerre, Vuibert.

Propos recueillis par Bénédicte Chéron

Comment concevez-vous votre métier de journaliste spécialiste des questions de Défense ?

Il y a un préalable à rappeler : nous travaillons toujours pour un média, donc pour une entreprise, quel que soit le type de journalisme que nous faisons. Notre matière doit répondre à des objectifs rédactionnels et à des impératifs de « rentabilité » qui imposent des contraintes de temps et d’espace, qui font que des sujets Défense ne sont pas toujours considérés comme prioritaires.  Par ailleurs,  la spécialisation sur les sujets de Défense contraint nécessairement à des liens étroits avec les institutions militaires. Ce n’est pas de la servitude ou un alignement sur le discours officiel, mais nous savons que les sujets traités sont complexes et que les conséquences peuvent être lourdes. 95% des informations que nous traitons ne prêtent pas à polémique, mais il faut se saisir des 5% restant avec sagesse ; ce sont des sujets sensibles, comme la situation au Mali en ce moment par exemple. Je suis prêt à sortir une information qui risque de déplaire à l’institution militaire mais à condition que ce ne soit pas gratuit, que ça serve à quelque chose. Et, en cas de sujet sensible, je préviens toujours l’institution pour lui laisser la possibilité de s’exprimer si elle le souhaite. Nous contribuons également  à assoir des relations entre la société et les armées et à mieux faire comprendre les enjeux économiques, sociaux, industriels, humains de la défense.

 Vous êtes journaliste mais vous tenez aussi un blog. Cela a-t-il changé votre pratique ? Vos relations avec l’institution militaire ?

Dans la manière de traiter l’information, j’utilise les règles déontologiques en place à Ouest-France. Par exemple, je ne publie jamais de photos avec les corps de victimes, je vérifie mes informations aussi précisément que je le fais pour l’édition papier. La visibilité du blog « Lignes de défense » a, en revanche, changé quelque chose dans l’attitude des communicants de la Défense vis-à-vis de mon travail. Avant le blog, j’étais « juste » journaliste pour Ouest-France, donc identifié comme journaliste de la PQR. J’étais aussi vu comme un spécialiste du mercenariat parce que je travaille depuis une quinzaine d’années sur ces sujets. Avec le blog, depuis deux ans, je bénéficie d’une attention nouvelle de la part de l’institution, d’autant plus que c’est un blog dépendant d’un journal reconnu et pas seulement un blog personnel. L’institution a une politique particulière vis-à-vis des bloggeurs parce qu’elle sait que nous sortons l’information très vite et que nous sommes quelques uns à être très lus.

Quel regard portez-vous sur l’image de l’armée dans les médias ?

Il y a une désaffection en général pour la chose militaire. Quelques grands sujets s’imposent en fonction de l’actualité : une opération majeure comme la Libye, un beau contrat à l’exportation, des pertes parmi nos soldats. Mais, pour le reste, la Défense est une variable d’ajustement en fonction du reste de l’actualité, de l’humeur de la rédaction, des impératifs du moment… Souvent, les militaires ne le comprennent pas et nous en font le reproche. Il faut dire aussi qu’eux-mêmes ne nous donnent pas toujours l’occasion de parler d’eux. Par exemple, j’ai souvenir d’avoir voulu traiter des sujets sur le démontage des opérations au Tchad ou en Côte d’Ivoire. Je trouvais cela intéressant de montrer aussi cette facette des interventions françaises mais ce n’était visiblement pas une priorité aux yeux des autorités militaires. Autre exemple : l’an dernier, j’ai rencontré en Afghanistan un officier qui se préparait à prendre la tête d’un laboratoire européen de lutte contre les IED, dans le cadre d’un programme de l’Union européenne. Mais je n’ai jamais pu avoir d’informations complémentaires : c’était trop tôt, ou trop sensible au vu du contexte international dans lequel ce laboratoire devait s’inscrire. Journalistes et militaires ont donc un tempo et des attentes différentes sur les sujets à traiter, et cela ne changera pas.

Percevez-vous une évolution dans ces rapports entre armée et médias ?

Il y a eu une amélioration nette. Les efforts de l’institution militaire sont réels, à tous les échelons, de EMA/COM aux SIRPA régionaux. Les États-majors de la Marine et de l’Armée de l’Air ont compris qu’il fallait aller au-delà des belles images de bateaux ou de Mirage. Dans les médias, il y a aussi eu un changement d’attitude des journalistes. La fin de la conscription, le début des grandes réformes militaires des années 2000 ont aidé les journalistes non spécialisés à comprendre que la Défense était une matière riche, que la place des militaires dans la vie sociale et économique française, leur rôle dans les villes de garnison méritaient de l’attention. Tout cela a constitué des sujets nouveaux, qui intéressaient peu les médias auparavant.  Le filon des reportages sur la féminisation a aussi été exploité jusqu’au bout.

Le début des années 2000 est aussi marqué par une grande attention médiatique portée aux opérations humanitaires et de maintien de la paix…

Dans ces années-là, sur le plan opérationnel, il n’y avait pas beaucoup d’autres sujets à traiter. Les opérations humanitaires ont été largement valorisées par l’armée : l’image du casque bleu était en vogue. Peut-être les militaires et les politiques s’y sont-ils spécialement attachés, consciemment ou non, à cause des traces laissées par le chaos rwandais (1994) et les polémiques qui ont suivi. Mais tout cela découlait d’une posture politique.

Comment expliquez-vous la relative indifférence médiatique sur les débuts de l’engagement français en Afghanistan ?

En 2001, le gros sujet, inévitablement, c’est le terrorisme. Les médias se sont plus intéressés à ce qui se passait du côté de l’armée américaine en Afghanistan que de l’armée française. Nous savions qu’il y avait l’infanterie de Marine, la DGSE, mais c’était compliqué d’en parler. Seules quelques médias ou revues très spécialisés l’ont fait avec précisions et détails. L’institution militaire, à ce moment-là, me semble-t-il, n’est pas venue vers nous pour nous pousser à traiter le sujet.  En 2001, la communication militaire n’était pas ce qu’elle est maintenant. Les points presse n’étaient pas aussi réguliers, ils n’étaient organisés que parce que tel ou tel responsable militaire avait été sollicité plusieurs fois par des journalistes sur une question particulière. Par ailleurs, pour les militaires, le sujet n’était pas simple : il y avait une difficulté de clarification du positionnement politique sur ce conflit. En outre, c’étaient les forces spéciales françaises qui étaient déployées : nous le savons, moins on en parle, mieux ça vaut. Donc silence radio de l’institution. Il a fallu se rabattre sur deux ou trois sujets bien mis en avant, avec de belles images : le Charles-de-Gaulle devant le Pakistan, les Super-Étendard en vol, l’arrivée des Mirage…

Il faut aussi prendre en compte l’actualité qui a surgi sur d’autres théâtres. En 2002, le conflit irakien détournait une grande partie de l’attention médiatique, d’autant qu’il y avait tout ce qu’il fallait pour faire des sujets intéressants : les rumeurs sur les moyens et les tactiques irakiennes, la montée en puissance américaine, le positionnement politique français. Pendant deux années, l’Irak a occupé tout l’espace « Défense » des médias, l’Afghanistan apparaissant comme lointain et la traque de Ben Laden devenant un sujet presque folklorique.

En 2006, c’est au tour du Liban d’occuper la une de l’actualité : la capture des soldats israéliens, la riposte et les bombardements, la résistance du Hezbollah…  On montre le rôle primordial des troupes françaises dans l’évacuation des ressortissants français et des civils. Jacques Chirac insiste énormément sur la contribution de la France à FINUL2. Les images qui sortent sont celles des chars Leclerc repeints en blanc dans un Sud-Liban dévasté et proche de chez nous.

Comment analysez-vous le fort chaos médiatique qui marque les années 2004 et 2005 sur l’engagement des troupes françaises en Côte d’Ivoire, au sein de la force Licorne ?

Au départ, la situation est assez simple. Les Français agissent dans le cadre d’une mission d’interposition, dans une logique de pacification familière à l’armée française. Donc la communication est très propre, très classique. Le bombardement de Bouaké rompt cette logique : c’est un acte de guerre. Tout a dérapé très vite. Je me souviens avoir finalement réussi à me faire une idée du scénario des événements, grâce à notre correspondante à Abidjan qui avait réussi à joindre des proches de Laurent Gbagbo, des militaires de l’Armée de l’Air ivoirienne et des Français de Yamoussoukro. Les choses demeuraient cependant assez floues : l’épisode des tirs d’hélicoptères sur les ponts à Abidjan par exemple est très difficile à analyser, à distance. Notre correspondante m’a dit que des hélicoptères avaient tiré, mais elle ne pouvait, dans la nuit, ni identifier ces hélicoptères, ni évaluer les conséquences. Nous recevions aussi les informations de la presse ivoirienne qui relayait les premières accusations envers les Français mais nous savions qu’il faut aussi prendre cela avec des pincettes dans un contexte international tendu. Il faut se rendre compte de la difficulté à comprendre précisément ce qui se passe, dans l’urgence, et à donner un récit cohérent, dans des formats contraints.

Dans ce cas-là, il a fallu appeler les services de communication de la Défense et joindre les militaires de la force Licorne pour avoir des précisions. Les régiments alors déployés sur place ont également constitué une bonne source d’information, d’autant plus que ceux qui étaient touchés, en l’occurrence, étaient des unités de l’ouest de la France (RICM, 2e RIMA). Mais le scénario n’était guère plus clair, ni du côté de l’État-major, ni du côté de Michel Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, ni du côté de l’Élysée. C’est un grand flou qui dominait. Finalement, il n’y a jamais eu aucun récit construit, ni de la part de l’institution, ni de la part des politiques, pour expliquer les décisions française qui ont suivi le raid sur Bouaké.

Quelques années plus tard, au moment de l’embuscade d’Uzbeen, on a l’impression que les rapports entre médias et armées sont encore compliqués. Est-ce le cas ? Comment l’expliquez-vous ? Les choses ont-elles changées ?

La reconstitution précise du scénario a en effet été là aussi compliquée. J’ai aussi eu l’impression que les responsables de la communication de la Défense n’avaient pas anticipé la capacité d’investigation journalistique et la possibilité pour les familles, leurs proches ou les militaires de parler directement aux journalistes. Quelques jours après l’embuscade, un père de militaire m’a appelé ; son fils, du 8e RPIMA, était en Afghanistan. Il m’a donné des informations précises. Toutes se sont avérées justes. Tout, presque tout, finit par sortir et c’est forcément handicapant pour l’institution militaire, surtout quand elle-même peine à obtenir rapidement des informations complètes et fiables ou qu’elle tente un story telling bancal.

Sur la question des morts sur le terrain, le processus d’information, même s’il est mieux rodé, demeure lent. Quand il y a des morts en Afghanistan, la règle est d’attendre, pour en parler, que les familles aient été prévenues par l’armée. Nous respectons cette règle. Quand une fusillade est survenue dans une OMLT, le 20 janvier 2012, je l’ai su très vite. Ainsi que le nombre de tués et de blessés. J’ai aussitôt appelé EMA/COM, dont les responsables étaient au courant. Mais nous avons tous attendu que les familles soient prévenues, que l’Élysée réagisse officiellement. Puis, nous avons reçu des éléments, des photographies des défunts etc… Entre le moment où j’ai appris ces décès et le moment où j’ai reçu ces éléments marquant l’ouverture du traitement médiatique, il s’est écoulé huit heures. C’est très long… Le risque existe qu’un jour quelqu’un rompe ce respect implicite du silence.  Je note aussi qu’on ne parle jamais de l’ennemi. Nous mêmes, journalistes, le faisons peu, mais parce que nous n’avons pas grand chose à dire ou montrer, surtout lorsque nous sommes embedded. L’armée évoque simplement, pudiquement « x insurgés neutralisés », mais on ne sait jamais vraiment s’il y a, en face, des morts, des blessés, des prisonniers. On ne récupère jamais les corps de l’ennemi. Je comprends que cela puisse répondre à une politique de respect des coutumes locales, mais en contexte de guerre, cela nuit au récit que nous pouvons faire.

Hormis ces réserves, il est vrai que depuis Uzbin, la machine s’est rôdée et la chaîne de communication fonctionne mieux. Il y a eu moins de polémique, notamment parce que les relations sont davantage huilées et que l’institution veille à une bonne transmission des informations, avec peu ou pas de cafouillages. Se pose cependant la question de certains choix qui relèvent davantage de la décision politique que de la communication : le passage des cortèges funèbres sur le pont Alexandre III rompt avec ce qui se faisait lors des conflits antérieurs. Forcément, ce choix participe à une héroïsation systématique des défunts. Les questions de fond qui découlent de ce choix ne manquent pas…

La communication sur l’offensive en Libye a semblé très propre…

C’était d’abord une décision d’offensive qui a été politiquement bien négociée. La vitesse de l’intervention a donné l’impression que la coalition avait réussi à tout boucler en quelques heures. La montée en puissance politique a été réussie et l’aboutissement en image a été parfait : les pilotes casqués montent dans les avions, décollent, effectuent des missions sans pertes. Mais le côté répétitif est vite survenu. Les points presse, d’abord quotidiens, se sont espacés et sont devenus hebdomadaires. Les informations se ressemblaient toutes : tant d’avions ont opéré, tant de missiles ont été lâchés, tant d’heures de vol ont été comptabilisées. On nous a reproché de peu parler des victimes civiles des raids de l’Otan. D’une part, il fallait éviter de tomber dans le piège de la propagande kadhafiste ; d’autre part, il a fallu attendre d’aller sur le terrain et de parler aux témoins et aux victimes de ces bombardements pour en savoir un peu plus.

Comment pensez-vous que cette relation et cette image médiatique de l’armée peuvent évoluer dans les années à venir ?

La prochaine loi de programmation militaire va susciter bien des débats. Elle risque de s’orienter vers toujours plus de capacités technologiques au détriment des capacités humaines. Les problématiques socio-économiques vont donc revenir massivement sur le devant de la scène. Pour l’Armée de Terre, l’après-Afghanistan est évidemment un enjeu. La population militaire a été marquée profondément, les officiers qui ont fait l’Afghanistan se conduisent déjà de manière différente entre eux et avec ceux qui n’ont pas connu ce terrain extérieur. Et puis, arrive peu à peu la question du Mali… Si opération il y a, elle risque d’occulter l’Afghanistan, comme l’Afghanistan a occulté la Côte d’Ivoire, comme l’ex-Yougoslavie a été occultée… Une info en chasse une autre ; une guerre en chasse une autre.

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